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jeudi 4 décembre 2008 Extrait du livre Pouvoir et violence sexiste Tuerie à Montréal L’assassinat des femmes comme politique sexuelle
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Le 6 décembre 1990, à l’invitation de féministes de Montréal, Andrea Dworkin vient commémorer devant 500 personnes le massacre des 14 femmes de l’École polytechnique par un antiféministe. Extrait du chapitre 2 de Pouvoir et violence sexiste, un livre qui rassemble cinq textes d’Andrea Dworkin traduits en français.
Il est très difficile de penser à une façon appropriée d’exprimer le deuil, mais nous savons que les larmes ne suffisent pas. Nous savons comment pleurer. La vraie question est : Comment allons-nous nous défendre ? Nous aurions pu vouloir revendiquer les bienfaits du féminisme libéral. Nous aurions pu vouloir dire : « Regardez-nous - ne sommes-nous pas merveilleuses ? Savez-vous combien il y a de femmes aujourd’hui dans les facultés de droit ? Savez-vous combien il y a de travailleuses sur les sites de construction ? » Bon, il n’y en a pas suffisamment. Mais depuis un an, depuis que ces quatorze femmes ont été assassinées, les féministes ne peuvent se dresser avec quelque fierté et dire : « Regardez ce que nous avons fait. » Nous nous dressons avec détresse, avec terreur et avec colère, sans crédit à revendiquer pour le féminisme libéral. Nous voulons dire : « Elles étaient dans cette école à cause de nous. C’est nous qui avons abattu les obstacles. » C’est maintenant une épée à deux tranchants. Oui, elles y étaient à cause de nous ; oui, nous avons abattu les obstacles. Et cet homme - cet homme qui n’était pas fou, qui était politique dans sa pensée et dans son geste - a compris ce que signifiait la chute de ces obstacles et il a commis un geste politique pour nous faire battre en retraite, pour que de nouveaux obstacles puissent être bâtis et pour que les femmes n’aient pas le coeur ou le courage ou la patience ou l’endurance de continuer à abattre des obstacles. Bien des gens nous ont invitées à convenir que les femmes font des progrès, à cause de notre présence visible dans ces lieux où nous n’étions pas auparavant. Et celles d’entre nous que l’on dénonce comme radicales avons répondu : « Ce n’est pas comme cela que nous mesurons le progrès. Nous comptons les viols. Nous comptons les femmes agressées par leur mari. Nous tenons le compte des enfants violés par leurs pères. Nous comptons les mortes. Et quand ces statistiques commenceront à changer de façon significative, alors nous vous dirons si l’on peut ou non mesurer des progrès. » Les différentes avancées du féminisme - pour lesquelles, soit dit en passant, on ne nous remercie pas souvent (ce pourquoi nous sommes si promptes à revendiquer tout ce que nous pouvons) - ont toujours été réalisées sinon avec la plus grande politesse, du moins avec une patience et une retenue extraordinaires, en ce sens que nous n’avons pas utilisé d’armes à feu. Nous avons utilisé des mots. Nous avons défilé en disant des mots. Et nous nous voyons punies d’atteindre le peu que nous atteignons ; punies pour chaque phrase que nous disons ; punies pour chaque geste d’éventuelle autodétermination. Toute assertion de dignité de notre part est punie, soit au plan social par ces grands médias qui nous entourent - quand ils choisissent de tenir compte de notre existence, c’est habituellement par la dérision ou le mépris -, soit par les hommes qui nous entourent, soldats de cette guerre très réelle où la violence est presque exclusivement dans le même camp. Le message de la punition est très clair, qu’il s’agisse d’un acte sexuel imposé ou de coups ou de mots d’insulte ou de harcèlement dans la rue ou de harcèlement sexuel au travail : « Rentre à la maison. Ferme ta gueule. Fais ce que je te dis. » Ce qui se résume d’habitude à : « Nettoie la maison et écarte les jambes. » Beaucoup d’entre nous avons dit non. Nous le disons de différentes façons. Nous le disons à différents moments. Mais nous disons non, et nous l’avons dit suffisamment fort et de façon suffisamment collective pour que ce non ait commencé à résonner dans la sphère publique. Non, nous n’allons pas le faire. Non. Il y a une réponse à notre non. Un fusil semi-automatique est une réponse. Il y a aussi des poignards. Ce que nous vivons n’est pas une conversation plaisante. Les journalistes, les politiciens établis et les faiseurs d’opinion se servent des différences entre la tuerie de Polytechnique et les schémas habituels de violence anti-femmes afin de brouiller les pistes, comme si c’étaient les différences qui importaient et non ce qui est identique. Nous savons ce qui est identique. Alors, analysons d’abord les vraies différences, plutôt que de laisser ces gens les manipuler pour faire de ce massacre un événement qui ne pourrait jamais se répéter dans toute l’histoire de l’humanité. Nous les femmes, vous le savez, sommes habituellement tuées dans nos propres maisons, dans ce qu’on appelle la vie privée - parce qu’un homme et une femme ensemble ne sont pas considérés comme une unité sociale. L’unité, c’est lui : c’est lui qui est l’être humain. Elle est sa subalterne. La vie privée lui appartient à lui et il peut y faire ce qu’il veut à sa femme. Quand on nous blesse, c’est habituellement hors de vue des caméras et des annonces officielles. Nous sommes blessées d’habitude par des hommes que nous connaissons et particulièrement par des hommes avec qui nous avons eu des rapports intimes, je veux dire un rapport sexuel. (...) Extraits de Pouvoir et violence sexiste, préface Catherine A. MacKinnon, éditions Sisyphe, 2007, Montréal, 2007, chapitre 2, pp. 23 à 27. Format : 10 cm x 15 cm, 126 pages. ISBN : 978-2-923456-07-2. En librairie.
Mis en ligne sur Sisyphe, le 3 septembre 2007 © Sisyphe 2002-2010 |
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Andrea Dworkin, auteure et militante féministe |
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