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mercredi 30 mai 2007

Les ombres de Kaboul : impressions afghanes
1. Premières impressions afghanes

par Nicole Barrière, sociologue et poète






Écrits d'Élaine Audet



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Décembre 2003

    « La où est le plus grand danger Là est peut-être le salut  », disait Holderlin

Avant de partir

Les jours sont là comme les autres, pourtant, quelque chose a changé, je suis dans l’entre-deux du voyage, j’attends, multiplicité de l’attente, les jours d’élan, où je me sens portée par la poésie, invincible, les jours de doute et le cortège des angoisses.

Il y a le détail des préparatifs que je fais calmement et par à coups, la lecture des journaux et j’ai la peur au ventre, les pérégrinations pour trouver une assurance assistance, la conscience d’un coup, du danger :
« Nous n’assurons pas les zones à risques ou en guerre », la colère de ce constat, mais alors qu’est-ce qu’ils assurent ? les soirées en pantoufles devant la télé ? tout de même je ne vais pas partir irresponsable en laissant derrière moi les possibles suites d’un accident ou d’un deuil à mes enfants. Outre mes propres angoisses et l’idée de la mort, il y a les angoisses des autres, le déni que je sois celle-là, prête à ce départ, cette rupture que j’introduis dans la vie volontairement, il y a le regard que je porte sur le monde et sur ma vie.

Je dois partir.

Alors je suis dans la lutte entre la peur et la force vive de la poésie, aller au bout quels que soient les risques, je relativise, je fais de l’introspection, je fais retour sur le passé et la trajectoire prise.
Retour sur le passé et le deuil douloureux des avants ; tout d’un coup il reste en mémoire le visage de mes deux enfants, leur histoire si différente, je les ai confiés moralement à l’homme que j’aime, lui saura leur dire peut-être qui je suis.

Depuis je me sens vulnérable, l’inquiétude ou l’angoisse des autres m’atteint de plein fouet, je suis en repli, je suis aussi en rencontre avec ceux qui comptent. Il y a les collègues et partenaires de travail, leur insistance à « tu ne dois pas partir, c’est trop risqué » à partir d’un certain moment, cela met en place une pression et une angoisse non justifiées, il y a celui qui m’adresse un article d’analyse de l’influence des Pieds Nickelés sur la littérature française et qui essaie de me distraire en disant « si tu allais à Ibiza, tu n’aurais pas autant de souci », les journées où il faut compter avec les fantasmes des hommes : « Tu vas épouser un Afghan à Kaboul, tu vas te faire enlever », comme si quelque chose de l’inconscient travaillait l’Occidental, le genre Marseillaise « ils viennent jusque dans nos bras.... ». J’aimerais une fois pour toutes que soit prise en compte ma détermination d’aller au bout d’une idée, d’aller au bout d’une action, de traverser ce passage du voyage qui mène à l’autre, sans aucun doute pour revenir vers soi. L’idée aussi qu’une femme peut avoir d’autres motivations que celle de rejoindre un homme, même si cette idée-là paraît très romantique.

Les soirées avec les poètes, avec là encore des attitudes très différenciées, chaleureuses ou distanciées des poètes français, la tendresse discrète, présente très différente de celle des poètes africains et orientaux, pleins de geste qui entourent, qui protègent, les promesses de prière des musulmans, la folie de l’ami touareg qui fera le voyage d’Algérie avant mon départ, une démesure tout d’un coup qui fait chaud au coeur et qui met en mouvement tout un système de relations jusqu’à Kaboul ; vraiment je me sens précieuse tout d’un coup.

Il y a la dernière soirée, où je rencontre d’abord les amis afghans qui me confient leurs derniers messages et colis, j’ emporte avec moi des produits illicites en pays musulman, j’espère qu’ils n’ont pas de chiens comme aux Etats-Unis pour débusquer les produits alimentaires interdits sinon je vais être dans une sacrée mouise. C’est un moment un peu ultime, les mots manquent, je sens bien qu’au-delà des silences, une foule de pensées se précipite, je voudrais rassurer mes amis et leur dire qu’au-delà des paroles je porterai les gestes de la tendresse et de la proximité que leur ravit l’exil.

Puis je passe les derniers moments avec un être cher, un moment de grande douceur avec la seule idée d’être soi-même, dans le quotidien du dialogue, effacer les non-dits, peut-être pas complètement, s’amuser et rire en attendant de revenir, peut-être pas différente mais autre et sans doute toujours même.

Je pars avec comme dernier message les poèmes du voyage que mon ami a glissés dans une pochette et cela me semble un très bon présage.

De cette sélection universelle, me vont droit au coeur certains vers pris au hasard : " en laissant tout ce vide où je n’ai plus de place " tiré " d’en pays étranger " de Supervielle ou les appels de la lettre-océan de Cendrars, je grappille des vers au hasard qui me font mal tant ils veulent me retenir "connaissant bien le goût des larmes et la chaleur des corps qu’ils n’embrasseront plus, comme tous ceux qui partent sans rien dire "

Impressions Afghanes

De retour à Roissy, le pied posé sur la terre natale, la terre de France, un moment de retour sur soi-même, avec le regard sur l’autre et peut-être nouveau posé sur le monde, ou plutôt un regard confirmé sur le monde, un regard assuré et légitime sur les voyages à venir, voyages d’ici, d’entre les langues de la mémoire, de l’amour, de la vie ou de la mort, des déplacements entre soi et l’autre, autre comme femme, autre comme étranger, autre comme soi.

Départ

L’aérogare est ce lieu de transfert où les couleurs se déclinent selon les lieux de partance, dans cette ambiance de départ, le ciel est gris et lumineux et invite au voyage, une grande douceur enveloppe les grands avions parqués comme de lourds animaux en attente, tandis que d’autres déjà en vol, semblent de grands oiseaux pleins d’allégresse.

Dans le hall, des jeunes filles passent costumées en sapins : mi-elfes, mi-pères Noël, les voyageurs vont et viennent dans un flux lent, l’intime du voyage avec des bagages hétéroclites, qui se normalisent à l’enregistrement.

Je ressens la sérénité du moment, ma propre humanité prête à se dissoudre, impalpable, aux confins du nommable, encore inconnu, " dont les désirs ont la forme des nues " entre le feu et le désir de partir , tel pourrait être mon désir d’aller vers cette autre contrée dont je ne connais que les descriptions et les histoires issues de l’expérience et de la mémoire des autres.

Aller voir, tout d’un coup, impératif, souverain comme le devoir d’aller au bout d’un processus , et revenir pour ouvrir peut-être une autre chapitre et d’autres voyages.

Devant les comptoirs d’enregistrement, je regarde les écrans avec les destinations du monde, le monde actif, multiple, avec toutes les couleurs des voyageurs des pays natals, et de la vie : Kinshasa, Bogota, Shanghai...

Une entre-deux sécuritaire et c’est l’embarquement après un épisode de "surbooking", où la concurrence pourtant rude entre compagnies laisse entrevoir les accords de sous-traitance pour satisfaire le client, le monde capitaliste n’en étant pas à une contradiction près.

A ce moment d’écrire, je n’ai aucun souvenir du voyage aller, comme si de Paris à Dubaï, finalement, il existait un vide ; en y réfléchissant je l’ai comblé en regardant un film " les invasions barbares " et en suivant la progression de l’avion sur la carte du monde.

Dubaï : en l’espace d’un instant, je perds ma compagne de voyage, cela commence bien, alors je me laisse guider par l’équipage d’Air France qui me conduit jusqu’à l’arrivée des bagages.

Je retrouve A. et nous sortons. Ce n’est pas une sinécure car le vol pour Kaboul part d’un autre terminal.

Entre-temps je change mes euros contre des dollars puisque l’Afghanistan choisit visiblement la monnaie américaine contre l’euro...On n’est pas à une autre contradiction près, à moins que ce soient la logique implacable de l’occupation ou un choix délibéré.

Changement de décor avec l’autre terminal, c’est l’aérogare des pays pauvres, juste quelques snacks bars mais en aucun cas le faste rutilant de l’autre aéroport dont tout le monde raffole tant il regorge de marchandises en duty-free.

Comme plate-forme, Dubaï a donc son envers tiers-monde.

Longue attente de la nuit, chaude et humide, le lieu est désert, très éclairé et calme, les vols sont inscrits sur un pauvre panneau misérable.

A cinq heures du matin, un peu d’agitation, des groupes arrivent, Américains, Français, Afghans, il règne une atmosphère étonnante, lors de l’enregistrement, je regarde les visages " barbus ", je me demande s’il s’agit de frères....j’avoue ressentir une certaine inquiétude devant le regard dur qu’ils posent sur nos visages d’Occidentales découvertes.

Cependant, des dialogues se nouent, là une jeune Afghane et son amie, venues d’Allemagne vont à Kaboul pour un colloque de l’Institut Goethe, cela rassure que des manifestions littéraires puissent se tenir, elles ignorent tout de la conférence pour le droit des femmes, elles disent qu’elles essaieront de passer au cours des trois jours.

Les ONG, un obstacle

L’attente est longue, puis petit à petit nous enregistrons les bagages, les mesures de sécurité semblent finalement peu contraignantes, nous montons dans l’avion, un Airbus qui n’est pas de la première jeunesse mais tout de même correct. Et l’attente recommence, nous partirons avec deux heures de retard, sous le soleil chaud de Dubaï, nous suffoquons un peu, dans nos vêtements d’hiver. Cela laisse tout de même le temps de faire connaissance avec nos compagnons de route. Outre les trois hommes de la sécurité qui sont sur les sièges mitoyens du centre de l’avion, nous commençons une dialogue avec des Afghans venus de France, des hommes d’affaires, dont un est en voyage privé. Le diagnostic qu’ils font sur leur pays est dur.

Tout de suite, ils pointent l’absence d’infrastructures qui sont la base de la reconstruction du pays : il n’y a pas d’eau potable, pas d’électricité, pas de communications, pas de routes correctes ; à partir de ce constat, le pays ne peut pas réellement se reconstruire et la production s’installer.

Lorsqu’on compare le discours politique tenu sur l’Afghanistan, les luttes de pouvoirs entre ethnies ou chefs de guerre, la présence des troupes étrangères, voire l’occupation, tout d’un coup, se fraye cette idée : dans le débat politique sur l’Afghanistan , il n’y a aucune place pour une pensée économique, aucune réflexion sur l’économie du pays. Cet " oubli " fait la fortune des ONG qui récupèrent les fonds internationaux et vivent " grassement " au dépens des Afghans. Nos deux interlocuteurs le soulignent, seulement 20% des fonds sont distribués pour les besoins des Afghans, le reste passe en fonctionnement de ces puissantes ONG qui louent les meilleures maisons de Kaboul, faisant refluer les Kaboulis vers les bidonvilles périphériques, le prix des loyers est supérieur à celui de Paris, ce qui laisse tout d’un coup songeur...ces mêmes ONG ont des véhicules rutilants, par la suite je le verrai tandis que les Afghans circulent dans de mauvais véhicules, à vélo et surtout à pied.
Par un jeu de mots, les Afghans appellent les NGO " in geb’o " ce qui veut dire " ceux qui s’en mettent plein les poches... ", un ministre de l’alliance du Nord a d’ailleurs interpellé le Président Karzaï en lui disant : " il a fallu combattre les Russes lors de l’invasion, se battre contre le fascisme des talibans, maintenant il va falloir nous débarrasser des ONG ! "

Le regard des Afghans sur ces ONG est très dur, non seulement ce sont des vampires qui touchent des salaires exorbitants, mais en plus, ils ne sont pas compétents sur les actions à mener, ils disent d’eux : " ce sont des ratés dans leur propre pays et ils viennent ici en Afghanistan, ils croient connaître les besoins de ce pays, ils ont du mal à supporter la misère et prennent des vacances dans les Emirats aux frais de l’aide internationale. " On comprend l’amertume des Afghans qui reviennent et essaient d’œuvrer à la construction de leur pays.

Nos compagnons de voyage afghans disent aussi leur colère de voir ces mêmes ONG migrer vers l’Irak, nouveau champ d’intervention où les fonds d’aide arrivent, ils ont le sentiment que leur pays est à nouveau floué.

Le modèle américain est criminel

Tous ces constats soulignent de façon aiguë la faiblesse du gouvernement, incapable d’assurer la reconstruction des infrastructures de base du pays, plus généralement je ne peux m’empêcher de penser que la déréglementation et la libre concurrence du marché, la mondialisation que les Etats-Unis veulent mettre partout dans le monde a des effets criminels. La destruction des formes de l’Etat met dans l’impossibilité de reconstruire le pays : ce qui est du ressort de l’Etat n’existe plus, les infrastructures qu’elles soient pour l’eau potable, l’énergie, l’assainissement, le ramassage des ordures, la santé, l’éducation, comment peut-on mettre en place un système de santé si à côté les gens vivent comme des rats sur des monceaux d’ordures et sans eau ?

Ce modèle que les Etats-Unis veulent imposer partout, soit par la pression économique, soit par la guerre est criminel, car il assassine les enfants, les femmes, les hommes, il les réduit à l’état de bêtes et en s’appuyant sur des prétendues traditions et des pratiques religieuses obscurantistes, il en fait des esclaves à vie, il nous rend esclaves à vie aussi, nous les Occidentaux, où toute pensée doit être sous contrôle du marché. Ces dérives sont d’ailleurs élevées à un niveau de cynisme impressionnant en Afghanistan, car nos amis Afghans nous signalent l’existence d’officines qui délivrent des attestations, des reçus pour toutes les associations qui le demandent et officialisent ainsi des projets " bidons " ; et les Afghans en exil tiennent ce discours que j’ai souvent entendu : " on n’a pas besoin d’aide, ni d’argent, mais il faut mettre en place des actions et faire travailler sur place la population, c’est le seul moyen d’en sortir ".

Page deux : "Arrivée à Kaboul et premières rencontres"

Mis en ligne sur Sisyphe, janvier 2004


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Nicole Barrière, sociologue et poète

La Cave à poèmes

Sociologue d’entreprise, Nicole Barrière a un parcours de poète engagée. Elle a publié cinq recueils de poésie dont Le Maret sauvage (1987) et La croisée des mots (1993). Elle a obtenu un prix à Postésie en 1995 et un prix au concours international de poésie érotique en juin 2000. Elle est présidente de Polyglotte, revue et association d’échanges culturels euro-arabes, et sociétaire des Poètes français. En 2000, elle a publié Courants d’R, illustré par Nicole Durand, et en mai 2001, Longue vie à toi, marcheuse de l’impossible ! , poème bilingue français/persan, préfacé par Philippe Tancelin, président du Centre International de Créations d’Espaces Poétiques (université Paris 8). Le bénéfice de la vente de ce recueil a été versé aux associations de soutien aux femmes d’Afghanistan. Ce recueil a été réédité en 2002 et a reçu le Grand Prix de la Ville de La Baule.

Avec le poète afghan Latif Pedram, Nicole Barrière a lancé en novembre 2001 un appel à création poétique " Caravanserail, 1001 poèmes pour la paix en Afghanistan ". Ils ont reçu plus de 1000 poèmes de 40 pays différents : les poèmes sélectionnés ont donné lieu à un spectacle en avril 2003 à l’Unesco à Paris et, en juin 2003, à Duschanbé au Tadjikistan. Deux livres des poèmes reçus ont été publiés à Kaboul en juin 2003, un destiné aux enfants, l’autre, aux adultes.

Nicole Barrière a également contribué, en 1996, à un montage audio-visuel astronomie-poésie dans le cadre de la Nuit des étoiles avec Daniel Kunth, astrophysicien et, en 1998, à l’écriture d’un livre sur les quasars (Édition Flammarion), auquel elle a apporté une note poétique, ainsi qu’à quelques articles sur les mots de l’astronomie dans la revue Alliage. En juin 2003, elle a contribué à l’illustration poétique des cinq saisons du yoga (énergétique chinoise et philosophie tibétaine) d’un CD de yoga avec le professeur Roland Cadoz. Elle est aussi l’auteure de quelques nouvelles : Le passeur de coquelicots, Errances, La chambre d’Elise, Amours partagées et elle a publié des articles dans plusieurs revues. Depuis novembre 2002, elle mène une recherche de création de vidéo-poésie avec la plasticienne-vidéaste Claire Artemyz.



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