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vendredi 30 avril 2004


Le marché mondial du sexe au temps de la vénalité triomphante
La prostitution est soumise à la loi de l’économie néolibérale

par Richard Poulin, sociologue






Écrits d'Élaine Audet



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Bibliographie générale : Le marché mondial du sexe au temps de la vénalité triomphante







Ce texte fait partie d’un article intitulé « Prostitution, crime organisé et marchandisation » qui a été publié par l’auteur dans la Revue Tiers Monde, (Paris, PUF, vol. XLIV. n° 176, octobre-décembre 2003 : 735-769). Sisyphe présente le dossier en cinq parties ou chapitres afin d’en faciliter la lecture sur Internet. Un lien à la fin de l’article permet d’accéder à la bibliographie générale.

*****


Les affirmations à l’effet qu’il faut analyser la question de la traite des femmes et des enfants en termes de marché sont légion - et même banales. Si, pour certains, le fonctionnement du « commerce international des femmes et des enfants à des fins sexuelles » est similaire pour l’essentiel à tout autre type de marché illégal, pour d’autres, c’est la logique du marché, qu’il soit légal ou non, qui explique la dynamique de ce « secteur » de l’économie. Par exemple, Malin Björk (2002) affirme que « [l]e trafic de femmes et d’enfants est un marché qui suit les logiques commerciales classiques. Il n’est donc pas cynique d’utiliser la terminologie du marché à propos du trafic ». De son côté, Phil Williams (1997:147) affirme que « [l]es marchés du commerce sexuel des femmes et des enfants sont semblables dans leur essence à tout autre marché illicite comme celui des drogues, du matériel nucléaire, des armes, de la faune et de la flore, ou de l’art et des antiquités ». En fait, presque toutes les analyses portant sur la traite des femmes et des enfants présupposent que la traite des êtres humains prospère en tant que marché.

Le jeu de l’offre et de la demande

Par ailleurs, ce marché est, selon nombre d’auteurs (Findlay, 1998 ; Martinez, Martinez et Hanley, 2001 ; Ruggiero, 1996 ; Taylor, 1999 ; van Duyne, 1993), conditionné par le jeu de l’offre et de la demande. C’est à ce titre que le ministre de la Justice des Pays-Bas a soulevé, en 2000, la nécessité d’un quota légal de « travailleuses du sexe » étrangères puisque le marché « demandait » une variété de « corps » (Raymond, 2002). Pour tout un courant de pensée, qui accepte l’idée de l’offre et de la demande comme régulateur des marchés de la migration humaine, ce qui constitue un problème pour les femmes impliquées dans la traite, « ce ne sont pas le travail ou les services comme tels (prostitution, mariage ou travail domestique), mais la façon particulière dont ces derniers sont organisés (à la fois en termes de recrutement ou de conditions de travail) : sous la contrainte » (Wijers et Lap-Chew, 1997, citées par Toupin, 2002). Pour ce courant, ce sont les conditions du trafic qui posent problèmes et, en conséquence, il s’oppose au trafic forcé (1) des femmes et des enfants (2). La distinction « volontaire » et « forcé » est au cœur de cette problématique : la prostitution n’est pas considérée en soi comme une violence envers les femmes, mais comme un métier stigmatisé qui doit être réhabilité (3) ; la prostituée est considérée comme une travailleuse du sexe (Doezema, 1998:40).

Or, le marché ne se réduit pas à la seule question de l’offre et de la demande, si tant est que cette « loi » de l’économie libérale explique quoi que ce soit dans le fonctionnement des sociétés actuelles (4). Un marché est un lieu d’échange des marchandises et toute marchandise, qu’elle soit un bien ou un service, est produite. Cet aspect est fondamental pour comprendre la dynamique actuelle de la marchandisation prostitutionnelle à l’échelle mondiale. Peu d’analystes tirent les conclusions sociales et économiques de l’affirmation à l’effet que le « trafic des femmes et des enfants à des fins sexuelles » est soumis à la logique du marché. Peu d’entre eux ont réfléchi à la question : comment ce qui n’est pas marchandise à l’origine le devient-il ?

« La transformation de l’activité humaine en marchandises est constitutive des sociétés modernes ». (Gauron, 2002:30) Elle est une des caractéristiques du mode de production capitaliste. La marchandise, qui est à la fois un produit et un moyen d’obtenir de l’argent, obéit dans le capitalisme à un processus industriel, c’est-à-dire à une production sans « bornes » (Ricardo, 1977:26). Dans la mondialisation néolibérale actuelle, rien ne semble pouvoir échapper au processus de marchandisation et à la « monétarisation des rapports sociaux » (Perret, 1999:35). Un des effets de cette monétarisation est, entre autres, pour reprendre l’expression du sociologue Karl Polanyi (1983), la constitution du marché par le « désencastrement » du social. Cela signifie que l’approfondissement de la marchandisation a pour conséquence la destruction systématique des relations sociales antérieures en faveur de nouvelles relations qui légitiment l’appropriation privée qui leur est intrinsèque. L’extension du champ monétaire entraîne « la transformation en marchandise de ce qui n’est pas produit pour être marchandise »(Gauron, 2002:34). Ce processus de marchandisation s’opère au prix d’une tension et d’une violence considérables. Cela s’avère encore plus vrai dans la métamorphose de l’humain en marchandise. L’appropriation privée des corps, leur transmutation en marchandises et leur consommation, nécessite, en aval comme en amont, l’emploi de la force. La contrainte est constitutive de la marchandisation des êtres humains et de leur corps. Ce n’est donc pas sans raison que « la marchandisation du vivant est exploitée par les mafias » (Passet et Liberman, 2002:38).

Les humains peuvent-ils êtres considérés comme des marchandises, même si on assiste à leur marchandisation accélérée depuis trois décennies ? Si oui, ne sont-ils pas des marchandises particulières ? Le marché des femmes et des enfants à des fins sexuelles (prostitution, pornographie, traite, etc.) qu’il soit légal ou illégal, fonctionne-t-il vraiment comme tout autre marché ?

Femmes et enfants sont à la fois bien et service

Du point de vue de leurs possesseurs, en tant que marchandises, les femmes et les enfants disposent d’un double avantage : ces êtres humains sont à la fois un bien et un service. Plus précisément, un des traits de l’actuelle mondialisation est non seulement la marchandisation du corps en tant que sexe, mais également la marchandisation des femmes et des enfants eux-mêmes. En quelque sorte, on assiste à une double marchandisation. Dans la sphère de l’échange, il y a non seulement l’achat ou le rapt des femmes et des enfants et leur vente à un proxénète, mais encore l’aliénation des personnes : ils sont achetés et/ou vendus au cours en vigueur sur le marché. Le coût des transactions dépend de l’âge, de l’usage préalable (virginité ou non), de la beauté des jeunes filles et de leur origine. La seconde sphère, absolument différente, quoique conditionnée par la première, est leur consommation par les clients.

Si « la forme la plus élémentaire de la richesse bourgeoise [est] la marchandise » (Marx, 1970:73), force nous est de constater que l’argent « simple figure métamorphosée de la marchandise » (Marx, 1970:75) ne devient capital, dans le système proxénète, que lorsque les femmes et les enfants sont transformés en marchandises, mis en circulation et exploités comme telles. Cela implique que le commerce a conquis de nouveaux champs. Le tourisme de masse comme les industries du loisir sont, entre autres, des éléments de la mondialisation qui ont généré l’essor des marchés du sexe. Les organisations criminelles profitent des dislocations structurelles induites par les politiques néolibérales, les crises économiques ou les conflits armés (5) pour établir des itinéraires et recruter ou enlever des personnes au profit de l’industrie transnationale du sexe. Le volume de la demande est déterminé, entre autres, par la taille du revenu ou la capacité de paiement des clients et par le prix des marchandises. La prolifération mondiale de la prostitution a donc eu un impact majeur sur la consommation qui a pris un caractère de masse.

Les marchés sexuels, qui sont à la fois légaux et illégaux - ces deux aspects étant étroitement liés et se nourrissant mutuellement - procèdent d’une logique industrielle, d’une logique de production de masse, ce qui oblige l’analyse du problème en des termes qui transcendent le seul aspect commercial de la question. En fait, la marchandisation ne se limite pas à une activité de commerce. Plus précisément, cette industrie du commerce sexuel ne met pas seulement sur le marché des femmes et des enfants, mais elle fabrique également ces « marchandises ».

À suivre : « 4. Comment on transforme un être humain en marchandise sexuelle »

- Bibliographie générale

- Rubrique du dossier intégral.

Notes

1. La notion de trafic « forcé » ou de « plein gré » est fort discutable, notamment dans le domaine de la traite des femmes et des enfants. Il a fait l’objet de nombreux débats et prises de positions. Voir à ce sujet, entre autres, l’ouvrage de Yolande Geadah (2003).
2. Certains auteurs de ce courant vont beaucoup plus loin et expliquent que « la migration des travailleuses du sexe (que ces femmes prennent elles-mêmes l’initiative de se déplacer pour travailler dans l’industrie du sexe, soient soumises à un recrutement ou à un trafic ou encore y soient contraintes) constitue une forme d’entrepreneuriat… » (Robinson, 2002:42).
3. Ce courant a influencé plusieurs organisations internationales et européennes qui ont adopté depuis 1993 des résolutions contre « le trafic et la prostitution forcés ». Les ONG favorables à cette perspective sont souvent liées directement à l’industrie sexuelle, ou du moins profite de leur bénédiction et de leur aide. Par exemple, Jayme Ryan raconte la visite d’une de ces ONG dans le bordel du Nevada où elle était prostituée : « Une fois un membre de Coyotte (Association de défense de la prostitution dirigée par Margot St James) vint avec une pétition que nous devions signer : aucune question n’était permise. Nous n’avons pas eu l’autorisation de la lire. Tout ce qu’ils voulaient, c’était notre signature et que les propriétaires soient sûrs de l’obtenir. » Ce n’est pas sans raison que les sites Internet de ces organisations permettent des liens avec des sites pornographiques et prostitutionnels. Ces ONG ne répugnent pas à tisser des liens avec le système proxénète au nom de la défense de la prostitution (et non des prostituées comme elles le laissent croire). Contre le courant libéral favorable à la traite des femmes et à la prostitution, voir les nombreux articles de Marie-Victoire Louis (dont une prise de position éclairante, 2003), une théoricienne incontournable de l’abolitionnisme féministe. Voir aussi le livre de Yolande Geadah (2003).
4. Alan Soble (1986:75) souligne que, comme pour toute marchandisation, « the commodification of sexuality represents the imposition of a demand on consumers  ». Dans Salaire, prix et profit, Karl Marx (2003) rappelle : « L’offre et la demande ne règlent pas autre chose que les fluctuations momentanées des prix du marché. Elles vous expliqueront pourquoi le prix du marché pour une marchandise s’élève au-dessus ou descend au-dessous de sa valeur, mais elles ne peuvent jamais expliquer cette valeur elle-même ». [Les italiques sont de Marx.]
5. Par exemple, au Mozambique, les forces de maintien de la paix des États-Unis ont été accusées d’exploiter sexuellement les enfants des villages de Chimoio et de Beira (Quintanila, 1997). En Corée du Sud, les 43,000 soldats américains stationnés sur les bases militaires sont desservis par 18,000 prostituées (Latstetter, 2000). Selon Fleisman (2000), « Over the last year, scores of girls from Romania, Latvia and Ukraine, who normally would have been brought into Italy, have been sent to Kosovo as prostitutes for the 40,000 NATO troops based there  ». L’afflux de forces de maintien de la paix, des officiers de l’OTAN et des fonctionnaires fournit une réserve stable de clients au Kosovo « libéré », où un souteneur détenant 15 filles qui travaillent six nuits par semaine « can easily bring in more than a quarter million tax-free U.S. dollars a month  » (Lee, 2001).

LA REVUE TIERS MONDE

La Revue Tiers Monde publie, depuis 1960, les résultats de recherches récentes sur les problèmes que soulève le développement économique et social différencié des États du monde. Complexité du système mondial, diversité des réactions régionales, politiques et expériences de développement sont étudiées par des spécialistes des sciences économiques et sociales, le plus souvent du point de vue théorique ; des études de cas, fondées sur des travaux de terrain originaux, viennent enrichir ces analyses. La Revue Tiers Monde est interdisciplinaire et internationale, par son public et l’origine de ses collaborateurs. Deux à trois numéros par an sont consacrés à un thème, sous la responsabilité d’un spécialiste, les autres sont constitués d’articles divers. Pierre Salama, économiste, en est le directeur.
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Richard Poulin, sociologue


Sociologue, l’auteur est professeur titulaire à l’université d’Ottawa et associé à l’Institut d’études et de recherches féministes de l’UQÀM, auteur de plusieurs ouvrages sur la prostitution et la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle dont : Enfances dévastées, l’enfer de la prostitution (Ottawa, L’Interligne, 2007), Abolir la prostitution. Manifeste (éditions Sisyphe, Montréal 2006), co-auteur avec Yanick Dulong de Les meurtres en série et de masse, dynamique sociale et politique (éditions Sisyphe, 2009), La mondialisation des industries du sexe (Ottawa, L’Interligne 2004 et Paris, Imago, 2005), et il a coordonné le numéro d’Alternatives Sud, Prostitution, la mondialisation incarnée (Paris, Cetri et Syllepse, vol. XII, n° 3, 2005). Voir plus d’information sur les publications de l’auteur sur le site du Département de sociologie, Université d’Ottawa.



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