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28 juin 2006, 04:24, par annie

bonjour,
parallèle intéressant, quelques points de détails.
1) ne serait-il pas possible d’analyser les situations de violence sexiste sans reproduire (longuement) des témoignages détaillés : l’effet de répétition et de voyeurisme n’est pas négligeable quand on pense qu’il suffirait de lister les processus types de violence.
2)l’insistance sur les violences sexuelles biaise la compréhension de l’atteinte réelle que constituent ces violences : qu’il s’agisse de sexisme ne signifie pas que la violence atteint la sexualité ou la femme dans son sexe. Il s’agit d’anéantissement subjectif avant tout et la voie sexuelle n’est que le moyen technique de ce fait unique de torture. En effet, la référence itérative à la sexualité dans l’analogie à la torture efface cette dimension (qui est relégué en dernière analyse de la dynamique tortionnaire sous le terme de sphère existentielle) et laisse l’impression que c’est la sexualité comme telle qui peut être l’élément de la domination et de violence(naturalisation du viol comme physiquement traumatisant). Or le crime dont il est question dans le viol et dans la violence conjugal est l’annulation de l’autre comme sujet (il ne s’agit pas de sexualité ni de désir sexuel), sa négation totale, sa chosification (comme les nazis l’ont fait des juifs) sa réduction au silence. Comme la torture politique ne sert pas à faire parler (mais à faire taire), le viol conjugal n’est pas une pratique érotique mais bien l’exercice d’un pouvoir de vie et de mort.
3)Cette sexualisation de votre question rejoint malheureusement l’analyse des auteures (Lira et Weinstein)que vous citez ; et pour cause elles sont psy et je parierais même qu’elles sont psychanalystes. Leur usage du mot fantasme est problématique s’il n’est pas franchement idéologique ( on sait que les psychanalystes [premiers à dire que les femmes sont masochistes] reversent toute question politique sur leur notion d’inconscient et toute notion de traumatisme sur la notion de réalité psychique et de fantasme). Les auteures ne précisent pas de qui sont les fantasmes quand elles amalgament selon une rhétorique obscure rélité traumatique et fantasme : "les fantasmes conscients ou inconscients les plus atroces ou pervers sont devenus [...] possibles". Par mesure d’infalsifiabilité, elles soulignent toujours que le vécu (fantasme, excitation sexuelle lors des tortures) peut être "inconscient", ce qui techniquement veut dire que personne à part un analyste ne pourra le certifier mais que ça existe bel et bien et que là pourrait gésir un ressort essentiel du "traumatisme" (vieille idée de la participation de la victime, systématique chez les psy). Autres propos : "...abus sexuel et viol, phénomènes qui très souvent font partie des fantasmes féminins associés à la torture..." . Est-ce une omission de votre part ou une élision fortuite de la part des auteures que l’absence d’analyse de ces dits fantasmes ? Comment comprendre leur adjectif en ce cas sinon comme une dépolitisation grave de ce processus majeur de l’aliénation qu’est la constitution du désir et du rapport à autrui par le discours social que les psychanalystes analysent comme interne, immanent ou d’une transcendance atemporelle ? Même doute à propos du viol conjugal qui déclencherait "un ensemble de fantasmes liés à l’expérience traumatique" qui modifierait le désir jusqu’à substituer au fantasme de plaisir des émotions douloureuses. Il ne peut y avoir substitution de fantasme par des émotions, ce n’est pas le même registre : d’un côté il est fait référence au désir, de l’autre, à un vécu, dont il n’est pas déterminable s’il est désiré ou non. Tout cela pour laisser dans l’ambiguité le fait que les victimes pourraient éventuellement se forger des fantasmes de viol et s’en faire un désir. Il est dommage d’utiliser le mot fantasme comme un mot valise. Il serait plus juste de dire que les victimes envisagent la relation sexuelle comme un viol (sans préjuger de ce qui les ferait désirer ou jouir) et que par ailleurs elles souffrent de réminiscences (ce qui n’est pas du tout du fantasme mais qui en a la structure). Ces deux confusion que cache l’emploi du mot "fantasme" permet d’escamoter le fait qu’il est des situations inouïes qui dépassent l’entendement d’une personne, et qui ne relèvent pas d’une reprise de la vie intérieure : bref qu’il y a authentique traumatisme exogène et que ce n’est pas une affaire de psychologue mais de juges.
4)Merci de dire que la passivité des femmes dans ces situations n’est pas une participation masochiste. Vous suggérez que ce soit une "technique de défense". Ce qui entérine le fait qu’elles soient passives. Elles ne le sont pas. Elles sont physiquement d’abord sous emprise : nulle part où aller, personne qui puisse aider. Puis sous emprise psychique. Il ne vient à l’idée de personne de jauger la passivité ou l’activité d’une victime de crime ou de projet d’extermination, ce que l’on ne se prive jamais de faire pour les affaires de viol ou de violence conjugale.
5)Votre référence à NCMathieu ou à Guillaumin restreint par glissement sémantique à l’usage de la violence les concepts qu’elles ont élaborés. Il n’y a pas besoin de violence domestique pour contrôler les individualités des femmes, leur temps, leur force de production ; il n’y a pas appropriation du corps des femmes quand un homme cadenace sa femme chez lui. Ce ne sont pas les exemples que donnent les auteures, et pour cause : l’usage de la force n’en est que l’épiphénomène. De même pour l’épuisement de la conscience des dominées qui n’est pas l’épuisement physique d’avoir trop encaissé, il y a glissement sémantique. La violence domestique ne condense pas le rapport de sexage ; il en est l’exacerbation mais aussi le ratage : une exploitation qui marche est invisible, productive et légale. La violence conjugale condense la question du privé dans le droit commun, oui, mais pas tellement le reste, à moins de réduire tout le système de sexage à 1)une violence 2)conjugale 3)sexuelle 4)un rapport psychologique . La violence conjugale ne relève pas de la sphère privée et le recours à des psy et au psychologisme pour décrire ce fait politique peut préter à une certaine dépolitisation. Je pense que c’est le biais de votre texte.
au revoir, annie.