Accueil > ... > Forum 18580

Dignité

8 janvier 2007, 20:57, par Mylène Beauregard

Madame,

Il est rare que je m’aventure à donner mon opinion sur des cas personnels et délicats comme le vôtre, car outre le fait de n’être ni docteure, ni sociologue ni psychologue, il m’apparaît que le médium de l’écriture comporte ses limites dans l’entendement mutuel des situations évoquées et que nous pouvons facilement mésinterpréter les propos d’autrui. Toutefois le sujet me touche profondément et je me permets cette lettre à votre attention, en espérant qu’elle ne vous porte pas atteinte là où vous êtes peut-être au plus bas, mais qu’elle puisse au contraire vous aider dans cette expérience désolante que vous vivez.

Sauf votre respect, qu’attendez-vous pour porter plainte contre cet individu qui vous a violée ? Vous sentez-vous à ce point responsable du geste commis par cet homme que vous le laissiez libre de ne pas répondre de ses actes ? Vous n’avez pas à payer pour les crimes que d’autres ont commis, et ce prétexte fallacieux qu’il vous a servi sur un plateau d’argent devrait plutôt jouer contre lui et servir à le coffrer en taule pour de longues années.

Ne laissez pas cet odieuse personne gagner cette joute qu’il a construite de toute pièce dans sa logique malade et dans laquelle vous vous désignez coupable, sur le plan philosophique, de son acte barbare. Votre agresseur n’a pas prouvé son amour pour les femmes noires violées par les blancs en vous violant ; il s’est montré au contraire tout à fait complice et fraternel de ses homologues blancs et tout aussi haineux qu’eux à l’égard des femmes.

Marc Lépine, après avoir abattu 14 jeunes femmes à l’école Polytechnique ici même au Québec, criait "Je hais les féministes", avant de se suicider. Croyait-il pouvoir ainsi justifier son geste ? Son mépris des femmes, qui selon lui usurpaient la place des hommes en s’intéressant aux hautes études d’ingénierie, était-il une justification suffisante et une explication philosophique pour la mort de ces jeunes femmes ? Qui vraiment, méritait de payer de sa vie pour la rage et le mépris accumulés de cet homme et ses frustrations personnelles vis-à-vis des femmes ? Qui est responsable ici d’avoir appuyé sur la gâchette ? De même, qui est responsable de ce phallus rageur qui tentait de vous mater à coup de haine : vous, ou son propriétaire ?

Faîtes le nécessaire pour que votre agresseur puisse faire face aux conséquences de son geste, vous serez soutenue je n’en doute pas un instant, vous saurez vous entourer des bonnes personnes. Faites également le nécessaire pour comprendre et questionner votre propre attitude dans toute cette histoire, afin de vous protéger dans le futur, de comprendre lesquels de vos mécanismes ont permis à un tel homme de faire tranquillement sa place dans votre vie, comment ses mensonges ont pu survivre aussi longtemps auprès de vous, et pourquoi chercher jusque sur un sentier assez dangereux des réponses qu’en toute honnêteté vous pouviez vous donner vous-même, une fois que vous aviez découvert la vérité sur sa double vie. Cette étape-ci est à mon avis cruciale. Sans avoir tous les mots pour vous expliquer ma pensée ici, il me semble cependant que vous avez cherché bien désespérément à lui arracher les réponses à vos questions, si avidemment et désespéremment que votre attitude me pousse à croire qu’il y avait là un enjeu plus vaste pour vous-même, peut-être méconnu de vous-même, comme si vous y cherchiez votre salut, alors que vous aviez tout en main pour vous faire un portrait de ce type et détaler le plus loin de lui possible. Pourquoi cet acharnement, à quel besoin répondiez-vous vraiment pour que vous vous mettiez ainsi en danger ? Ne me répondez pas, mais si cela peut vous être utile, réfléchissez-y pour vous-même.

Ensuite, de grâce, faites le nécessaire pour qu’une telle expérience ne laisse en vous que l’empreinte d’une volonté encore plus affermie de ne jamais, JAMAIS accepter de payer le tribut de la colère d’hommes ou de femmes par le sacrifice de votre dignité personnelle. Le viol JAMAIS, ne sera justifiable, ni sur le plan philosophique, ni sur aucun plan.