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La banalité du mal> LE VIOL ou La vengeance au bout du phallus !...

15 janvier 2007, 23:02, par Suzanne

Le viol de Lilith.

Le témoignage de Lilith me donne envie de tenter
d’imaginer ce qui a pu se passer dans l’esprit des deux protagonistes, non, bien sûr, pour chercher des excuses au violeur, mais pour mettre en évidence la « banalité du mal ». Il n’y a pas de gène du crime, ni de profil de criminel, mais des conflits relationnels, qui sont fonction des parcours antérieurs des individus, et qui se développent dans un certain cadre culturel ; ici celui d’une société patriarcale et post-coloniale. J’écris ce texte sous toutes réserves ; il n’est que ma propre lecture,forcément subjective, du témoignage de Lilith.

La personnalité des protagonistes.

Lilith est une idéaliste intransigeante, qui refuse tout compromis. Son rêve de sororité lui rend impensable toute relation avec un homme marié, même si elle est attirée par lui. Comme elle ne cache pas ses opinions féministes, l’homme comprend dès le début que son statut matrimonial est rédhibitoire. Son grand désir de Lilith ne peut se réaliser qu’à condition de lui dissimuler son mariage, ce qui est pour Lilith un mensonge révoltant, un abus de confiance, une sorte préfiguration du viol, puisqu’il est devenu son amant sous la fausse identité d’un célibataire. »Eprise de pureté idéologique », elle se sent atteinte dans sa dignité, dont elle a une idée exigeante : elle la veut intègre et sans faille. Dans sa liberté de femme aussi (« maîtresse d’un homme marié » malgré elle). Cette dissimulation est donc pour elle une insulte grave. Pour lui, c’est, tout au plus, une disposition pratique... La polygamie ne le gêne pas. Le silence est pour lui la solution de facilité.

L’homme est-il mythomane ? Le terme semble exagéré pour ce type de personnalité peu structurée, floue, fréquente à notre époque, qui a mis à la mode le concept de « borderline ». Insaisissables, fuyants comme l’anguille, pouvant endosser divers rôles… Leur vérité, c’est, avant tout, ce qui les arrange. Elle peut varier au gré des circonstances, ce qui est particulièrement déconcertant pour des personnes entières et radicales comme Lilith.

Le déroulement de l’histoire.

Ce qui frappe dès le début du récit, c’est que les deux protagonistes se parlent de deux planètes différentes. Lilith veut une explication à ce mensonge incompréhensible. Mais il la lui a donnée, dès le début (« Si tu avais su que j’étais marié, tu aurais refusé de sortir avec moi »), et même avec une sorte de franchise naïve, ce qui montre bien qu’il ne prend absolument pas la mesure de la chose. Pour lui, agir ainsi est naturel, car il est un « pseudo intellectuel », un être pragmatique, qui ne s’embarrasse ni de subtilités psychologiques ni de scrupules moraux. C’est son ego qui a dicté sa conduite ; il ne s’est pas interrogé sur l’impact qu’elle pourrait avoir sur Lilith.

Etrangement, son explication, pourtant d’une grande banalité, laisse Lilith sceptique. Lorsqu’elle a appris qu’il est marié, elle l’a rejeté sans appel, mais non sans lui demander des comptes. Il ne s’éclipsera pas ainsi de sa vie, « ni vu, ni connu ». Car elle vient d’entrevoir une face cachée de cet homme : sa vie de couple. « Comment est-il possible que deux personnes soient si proches et si éloignées à la fois par ces non-dits qui les excluent l’une l’autre ? ». Ce couple, dont elle connaît si intimement l’un des membres, et dont l’autre, indéterminé, se prête à toutes les projections, va dès lors la tarauder, et elle va, avec acharnement, soumettre l’homme à la question.

Pour lui, la discussion est donc close. Mais Lilith insiste (« Mon envie, toujours très prégnante, de trouver une justification valable à son comportement passé, ce besoin viscéral d’obtenir une vérité qui puisse (…) me rassurer quant à mon manque de discernement à son égard »). Elle ne supporte pas la « médiocrité » de cet homme, qu’elle s’est peut-être dissimulée jusque là, et qui transparaît dans le mensonge (ni de s’être trompée sur lui). N’attend-elle pas trop des autres ? La déception est à la mesure de son attente.

En effet, Lilith a une façon un peu despotique d’aimer. Plutôt que d’être à l’écoute de l’autre, elle lui prête ses propres valeurs. Elle exige de cet homme qu’il soit « à sa hauteur », lui réclame ce qu’il n’a pas. Ici, en l’occurrence, une explication « digne de ce nom ».

L’insistance de Lilith énerve l’homme. Elle lui est d’autant plus incompréhensible qu’il n’a rien de plus à lui dire, puisqu’il lui a déjà tout dit. Qu’elle ne se contente pas de son explication « sincère », mais ô combien triviale lui renvoie en pleine figure sa « médiocrité ». Peut-être est-ce dans ce gouffre entre eux, qu’elle lui désigne par son insistance, que s’amorce la violence de l’homme ; est-ce à ce moment-là qu’il commence à s’identifier au « Noir descendant d’esclaves « , qu’il entre dans le schéma post-colonial que la société tient à sa disposition.

Il la moleste, l’enferme dans l’appartement (une façon de la garder ?), puis, se doutant qu’elle appellerait au secours par la fenêtre, se ravise et, pour éviter les complications (familiales, de voisinage), il déporte la discussion dans le studio d’un beau-frère absent.

Elle le suit dans ce studio, car, malgré son angoisse devant son premier accès de violence, elle s’obstine à lui réclamer…quoi ? Elle se le demande elle-même, a posteriori. »Qu’espérais-je entendre à nouveau ? » Une raison plus « noble » de lui avoir menti ? Qui permettrait peut-être à Lilith de lui pardonner sans sacrifier sa dignité ? (Mais cela, bien sûr, elle ne peut pas se l’avouer). Elle place le débat là où elle est plus forte que lui : sur le plan intellectuel. « Son intellect contre le mien ». Là, elle espère « gagner ».

Lui, bien sûr, donne une autre tournure aux évènements. Il ne peut rien faire de cette joute intellectuelle dont il ne comprend pas la raison et où il est vaincu d’avance. Il tente la carte de la séduction. Il se radoucit, demande « gentiment » à Lilith de se déshabiller. Espère-t-il la faire revenir sur sa décision de rupture ? Sans doute, et, même s’il a déjà prémédité le viol, il préfèrerait qu’elle se laisse convaincre. Ce serait plus simple tout de même…

Elle s’étonne, refuse. Il essaie alors une pauvre ruse : elle veut à tout prix une parole ; il la sent avide de cette parole comme une enfant à la recherche d’un secret. En vrai « borderline » qui s’adapte à tâtons, il va jouer au détenteur de ce secret. Cette parole, qu’il ne possède pas et dont il ignore le contenu, il la lui promet en échange du déshabillage. Lilith se croit « si près du but » (l’œil collé au trou de la serrure ?) qu’elle accepte sa condition, en se donnant comme argument : « C’est somme toute anodin, puisque nous étions amants, il y a quelques jours encore »… Par cette pensée_ que l’on pourrait qualifier de castratrice, car elle revient à dépouiller a posteriori les déshabillages précédents de leur caractère érotique pour les réduire à de simples gestes de familiarité_ Lilith se trouve dans une sorte de paroxysme de sa propension à annexer l’autre (c’est-à-dire à le nier dans son altérité). Pour elle, la rupture est consommée ; elle est la conséquence logique, évidente, irrévocable du mensonge_ sanction quasi-automatique, au sens du karma des bouddhistes. Pas un instant, l’idée ne l’effleure que pour lui, il pourrait être frustrant, vexant, dur à accepter, d’être congédié. Elle exige que cette rupture ait pour lui la même évidence que pour elle. Quelques jours à peine après qu’ils aient été amants, il n’a qu’à trouver, lui aussi, ce déshabillage anodin !

Pour lui, c’est bien pour cette raison que ce déshabillage n’est pas anodin… Il réactive l’émotion, qu’il espère encore communiquer à Lilith… Ah !oui, l’explication complète, prix de ce déshabillage ? Il n’est décidément pas très imaginatif, ce « mythomane »… Il répète donc ce qu’il a déjà dit, avec une nuance : « J’avais peur de te perdre ». Si elle pouvait, comme tant de femmes, (la plupart !) entendre cette phrase comme une preuve d’amour… Tout serait comme avant, et les femmes noires à venger pourraient bien attendre…

Mais Lilith n’a rien de commun avec les femmes qui réagissent ainsi : des nunuches, qui restent sous l’empire de leurs hormones. Elle, « en bonne intellectuelle », veut entendre autre chose !
Elle n’est donc pas plus avancée (elle s’est déshabillée pour rien), mais « véritablement dépitée d’avoir, une fois de plus, été flouée par cet Antillais à la rhétorique mensongère ». (alors qu’il est sincère… à la manière des « borderline »). Le malentendu est porté à son comble. Elle laisse éclater son dépit. Lorsqu’il comprend qu’il n’a plus rien à perdre, il laisse libre cours à sa frustration et à sa rage, se jette sur elle et la viole.

Lilith est si anéantie que ce qu’elle vit lui paraît irréel ; elle cherchera ensuite à annuler magiquement par la pensée cet acte inconcevable en oubliant jusqu’à l’emplacement exact du lieu où il s’est produit. Et c’est un familier, à qui elle avait accordé sans réserve cette confiance minimale qu’est le respect humain, qui l’a ainsi souillée dans son corps, bafouée dans sa dignité, déchiqueté tout son être . Un familier devenu soudain méconnaissable, bestial. Et voilà_ comble de l’ironie_ que cet être retrouve la parole et prétend, lui si rétif à toute réflexion, expliquer, voire justifier son acte ignoble ! Face à cet être caméléon, Lilith est saisie de nausée, car la notion même d’humain vacille.
Lilith fuit, se précipite sous la douche, se cache sous les flots de l’eau purificatrice, mêlée à ses larmes…

Elle a été « sacrifiée sur l’autel de SA vérité »
« Venger les femmes noires violées par des Blancs », est-ce la vérité de cet homme ? Parfois, à certains moments peut-être, quand, déstabilisé, dépouillé de ses acquis, il n’a plus d’autre costume à se mettre, que celui du nègre méprisé. Car, même si c’est moyennant quelques CV falsifiés et quelques mises en scène, il s’est quand même, plus ou moins, intégré dans le monde des Blancs. En outre, il a fait la conquête d’une femme blanche (symboliquement la femme du colonisateur), qui, plus est, a un statut social très supérieur au sien : double transgression, double triomphe. Avec ce que la transgression comporte de périlleux.
Il dit avoir envie de cette vengeance depuis longtemps. On peut supposer que, face à Lilith, il s’est parfois trouvé en situation d’infériorité, ce qu’il a ressenti en fonction du schéma post-colonial transmis par sa culture. Après la découverte du mensonge, il devient pour Lilith totalement infâme, et cette infamie s’amplifie au fur et à mesure qu’elle reconnaît qu’il lui a menti par pur opportunisme. Elle lui arrache le double triomphe de sa conquête, et lui tend le miroir du Noir descendant d’esclaves. Le schéma archaïque (l’ »inconscient collectif «  ?), l’invite à s’y reconnaître, et lui fournit en même temps la « réhabilitation » : le rôle de justicier, vengeur des victimes noires le revalorisera à ses propres yeux. Par ailleurs, Lilith est féministe ; « venger des femmes » sonne aussi comme une ultime tentative, pathétique et dérisoire, de lui plaire encore.

Quel est ce secret que Lilith poursuivait avec tant d’obstination, relatif à un couple à la fois si familier et si mystérieux ? Elle seule le détient, et il lui appartient de choisir, soit de le percer_ du moins de l’approcher_ soit de le laisser à l’ombre à tout jamais. C’est aussi sa liberté. On peut être une intellectuelle, et choisir de ne pas tout connaître. En réponse à Mylène Beauregard, dont j’ai beaucoup apprécié le message, je dirais qu’il suffit peut-être à Lilith de repérer le type de situation qui a pu ainsi mobiliser un puissant enjeu inconscient au point de la conduire, à la faveur d’une grande fatigue, à s’exposer, pour se protéger dans le futur.

Le viol, arme de guerre.
Dans le viol, la femme est niée en tant que personne dotée de subjectivité, en tant qu’être désirant. Les luttes féministes ont donné droit de cité au désir féminin, et, corrélativement, créé la notion de viol conjugal. Auparavant, le désir des femmes était socialement occulté ; celui des hommes, exalté (impératif de virilité). D’où le stéréotype sexiste classique, consistant à interpréter le viol comme résultant d’une impulsion irrépressible et soudaine, sorte de raptus d’origine biologique, et la prostitution comme un palliatif à ces appropriations du bien d’autrui.

Anciennement, les femmes appartenaient au clan. En temps de paix, elles étaient échangées contre des femmes d’autres clans. En temps de guerre, elles faisaient partie du butin du vainqueur ; elles étaient vendues comme esclaves, ou enfermées dans les gynécées.

Malgré les luttes pour les droits des femmes, et, plus généralement, pour les droits humains, l’ordre patriarcal est toujours planétaire, et la prédominance du modèle marchand dans la vie privée est, lui aussi, intact. Les femmes restent donc, potentiellement, des objets à posséder, à prendre. L’état de guerre entraîne une déshumanisation, une perte des repères : le meurtre, normalement interdit, devient soudain licite, dès lors qu’il est perpétré contre l’ennemi. La vengeance des victimes devient la norme, faisant de nouvelles victimes, dans le camp adverse. (Lorsque la notion de vengeance cède le pas à celle de réhabilitation des victimes par la réparation, on s’achemine vers la négociation, donc vers la paix).Le viol retrouve alors son caractère de rapt et de destruction d’un bien de l’ennemi. Il est, sans aucun doute, une arme de guerre, qui peut être utilisée systématiquement au nom d’idéologies absurdes (« épuration ethnique » en ex-Yougoslavie, où les femmes sont considérées comme de simples réceptacles).

Mais même en temps de paix, les droits humains sont des acquis fragiles. Dans la vie quotidienne, l’homme, surtout s’il est peu structuré, peut, à l’occasion d’une crise, régresser à des schémas normalement dépassés, qui lui ont été transmis dans la petite enfance, par l’éducation de base (y compris par des non-dits), ou qui font partie d’un passé familial ou ethnique lourd à porter. Le scénario de guerre, de domination, d’oppression, d’avilissement, refait alors surface. Les vieux démons ressurgissent. La vengeance prend figure de justice réparatrice, et le viol devient alors l’arme de cette guerre fantasmée, toujours redoutablement présente dans l’inconscient des humains.