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Etrange alliance ??

15 janvier 2004, 21:43, par Cedric -

Position personnelle, erratique et strictement politique sur l’interdiction du port du voile.

Peut-être que je me trompe…

Le voile islamique est un outil d’oppression de la femme et de la fille musulmane. C’est absolument vrai. Beaucoup des femmes (parmi celles que j’ai interrogé) contraintes au port du voile veulent se défaire de cette obligation patriarcale. D’autres sont convaincues du bien-fondé de cette prescription religieuse. D’autres encore disent porter le voile non pour des raisons seulement religieuses, mais par pudeur, comme on porte les vêtements qui cachent nos « caractères sexuels ».

J’estime qu’il faut en finir avec ce devoir imposé par les pères, les frères et aussi les mères, ce devoir issus de l’oppression de la femme dans le mode d’organisation patriarcale qui utilise la religion comme outil pour cette oppression. Chez nous, cet objectif nécessite absolument une refonte radicale des rapports sociaux de sexe, tant dans la société occidentale que dans le faisceau musulman de celle-ci. Et les rapports sociaux de sexe sont très étroitement liés aux rapports sociaux à l’œuvre quand il s’agit du travail : pierre angulaire de notre société.

Mais aucune loi ni aucune disposition d’ordre légale et, aucune application plus ou moins rigoureuse de cette disposition n’a la moindre chance d’amorcer le travail, qui doit être celui de tous les acteurs de la société, de refondation des rapports sociaux. Ce travail doit être un combat de tous et de tout les jours, un combat pour la mise en acte quotidienne des pratiques d’émancipation des personnes, d’apprentissage de la critique et de l’insoumission. Cela à l’école, à la maison, au travail, en vacance, partout.

Certes, la société française s’est libérée du joug du christianisme de façon au moins aussi franche qu’elle ne prétend aujourd’hui de se débarrasser d’un obscurantisme islamique. Mais toute la différence tient dans le fait que ceux qui se sont libérés jadis étaient de culture chrétienne, alors que la « société » qui se veut aujourd’hui libératrice, n’est pas de culture musulmane ou islamique, mais de culture « laïco-chrétienne ». Le haro d’une partie, paraît-il majoritaire, de notre société laïque sur le voile et celles qui le porte, c’est, en quelque sorte, l’application du « droit d’ingérence », au niveau local. Il reste cependant des hypocrites pour prétendre que cette ingérence a quelques objectifs « humanitaires »…

Viser le « port du voile » – abandonnons d’amblée la rhétorique sournoise qui voudrait faire croire qu’on ne vise pas que le voile mais aussi les très très grandes croix et la kippa. Tout le monde sait que le port de la kippa ou de la très très grande croix ne sont pas des prescriptions religieuses aussi prégnantes dans les communautés religieuses juives et chrétiennes de France, que le port du voile dans la communauté religieuse de l’islam – ...viser le port du voile, donc, cela se traduit dans les faits, par une stigmatisation des jeunes filles et des femmes qui portent le voile. Vous voyez ? Celles qui n’avaient justement pas un besoin impérieux d’être stigmatisée plus encore. A travers cette mise à l’index, ce sont aussi les hommes musulmans qui risquent de se sentir visé. En fait, chaque membre du groupe social des « musulmans-de-France-non-encore-parfaitement-intégrés-dans-la-société-laïque-et-son-monde-du-travail-très-sélectif » serait en droit de se sentir concerné. Et il faut parier que certains d’entre eux, sans doute justement ceux qui font « trembler la république », n’en attendaient pas tant pour surenchérir et attiser le « sentiment d’exclusion », qui d’ailleurs est bien plus qu’un sentiment, de leurs frères et de leurs sœurs.
Car il est pensable que certaines, convaincues ou provoquées par le zèle de notre société de non-accueil à leur égard, ne cèderont pas au chantage « voile ou école ». Celle-là où iront-elles se faire éduquer ? Certaines cèderont ou quitteront enfin et avec soulagement ce signe de leur domination. Mais elles ne devront pas compter sur les laïcs bien-pensants qui promulguent des lois, pour qu’ils les aident à gérer la façon dont elles seront reçues en traîtresses ou en putes insoumises par ceux qui les attendent dans le quartier ou à la maison.
Elles n’en sont plus à ça me direz-vous. Ou alors, peut-être que la loi d’interdiction du voile à l’école (et dans les administrations, question de ne pas oublier d’en remettre une couche sur l’exclusion au travail) doit prodigieusement les mettre à l’abris de l’oppression et de la répression. Ne dit-on pas « force de loi » ?

La laïcité est un principe qui mérite que l’on continue à se batte pour lui. Chercher à l’imposer par la loi et l’interdiction, au mépris de toute compréhension du monde social, le mettre en acte par la violence à l’égard d’une partie minoritaire de la population, c’est l’ériger en dogme. L’ériger en dogme, c’est l’anéantir fondamentalement !
Mais je pense que la laïcité n’est ici qu’un drapeau incolore. Que ce serait plutôt le racisme servile qui traverse la vieille société française qui s’actualiserait dans les présentes velléités anti-voile, que ça ne m’étonnerait pas. Excluez, excluez, ayez peur de tout, sauf du retour de manivelle… (Je vous assure qu’en région PACA, le retour de manivelle, on le sent déjà sous le menton.)

Pour faire triompher la laïcité et l’émancipation des personnes (des femmes musulmanes en particulier), il faut se battre contre la pauvreté, la précarité du logement et du travail, le racisme et la ghettoïsation et, il faut imposer un investissement conséquent de la société dans les infrastructures scolaires et culturelles. L’école comme institution centrale dans la société, des syndicats politiques proposant des projets de société, la vie associative soutenue par les pouvoirs publics, des pratiques de résistance contre l’exploitation et la précarisation du travail… voilà les moteurs de libération fasse à l’oppression.
Et la croisade contre le port du voile, un symptôme très secondaire du désarroi qui fait le nid des obscurantismes, est un incommensurable mensonge qui détourne notre attention de problèmes sociaux qui demande un traitement très énergique et, dans lesquels les plus réactionnaires, ceux qui ont le pouvoir médiatique, politique et économique dans notre société, ne veulent pas investir. Forcément…

En tout cas, ce qui est dors et déjà visible, c’est que tant les intégristes que le gouvernement serviteur du Medef se frottent les mains.

Et je suis très étonné qu’il y ait tant d’intellectuels et de militantes féministes pour tomber dans un piège aussi grossier. Fichtre, ce sont quand même les gender studies qui nous apprennent que le patriarcat se combat par une refondation des rapports sociaux et non par une loi sur la parité !

Il faut obtenir que le port du voile ne soit plus une obligation, pour aucune femme (et aucun homme au demeurant). Autrement dit : il faut obtenir que toutes les femmes (et tous les hommes) qui portent le voile le fassent sans la moindre contrainte religieuse, familiale ou communautaire. Mais interdire le port du voile, c’est une ânerie. Et cela aura des conséquences strictement inverses aux objectifs affichés. Le tout est de mettre en question, tant les objectifs affichés que les objectifs poursuivis. Et de passer par une critique sans concession, la cohésion apparente des « interdiseurs ». Rien que l’idée me donne des frissons d’effroi.

En tout cas, si je me trompe, je ne me trompe pas tout seul…

"Je défends la liberté de s’habiller comme on l’entend […] les femmes doivent pouvoir choisir leurs vêtements comme le font les hommes. Mais l’école est avant tout un lieu d’émancipation pour les femmes. Les fondamentalistes préféreraient qu’elles n’y aillent pas. Alors si elles sont chassées de l’école pour des raisons vestimentaires - le prétexte du voile -, les conséquences seront désastreuses. Les fondamentalistes auront gagné le combat ! Et on aura bafoué les principes des droits de l’homme et d’égalité."
Chirine Ebadi, militante iranienne et prix Nobel de la paix.

Cedric Tolley
Sociologue
Le 27 décembre 2003.

PS : En tout cas, là où j’ai fais mais études et là où j’allais à l’école, les filles qui portaient le voile avaient ça de plus que les autres : elles portaient le voile. Comme d’autres portaient des vêtements de marque. Dans nos têtes, cela voulait dire qu’elles étaient « arabes ». Somme toute, on aurait pensé la même chose si elle n’avait pas porté le voile. Jamais je n’ai vu l’une d’entre-elle suggérer à quelqu’un d’autre de faire comme elle. Et lorsque nous parlions de religion, nous nous opposions en toute amitié. Dans mon université, il y en a beaucoup qui portent le voile. A leur contact, moi je ne me suis jamais mis à le porter. Aujourd’hui, je vous avoue que j’hésite…
En tout cas, il parait évident que d’avoir monté cet « épiphénomène » (pour citer Gisèle devenue pour moi incompréhensible) en épingle, a artificiellement provoqué une tension autour d’une question qui ne se posait pas. La tribune et la légitimité sont maintenant offertes à une poignée que la sacro-sainte république laïque prétendait combattre. Quelle erreur ! En tout cas, la cohésion nationaliste, elle, a toutes ses chances.