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Afrique
Le gavage, une pratique traditionnelle néfaste à la santé des fillettes et des femmes

27 mars 2004

par Aoua Bocar Ly-Tall, sociologue

Comme Monsieur Bernard Derome a conclu son entretien avec M. Jean François Bélanger, auteur du reportage sur le gavage en Mauritanie, "c’est là de la belle télévision " (Émission Le Point, 24 mars, Radio-Canada). C’est en effet de toute beauté quand la caméra se met au service des bonnes causes pour témoigner, dénoncer, sensibiliser, éduquer, etc.

Aoua Bocar Ly

Aussi, ce reportage confirme l’adage qui dit qu’une image vaut mille mots, car, il y a au moins 20 ans que les femmes africaines éduquées se mobilisent et agissent pour mettre fin aux pratiques traditionnelles qui affectent la santé des femmes et des enfants en Afrique. En 1984, un séminaire initié par une éthiopienne vivant à Genève, madame Berhane Ras Work avait réuni à Dakar (Sénégal) les représentantes de 22 pays d’Afrique pour réfléchir sur les pratiques traditionnelles ayant effet sur la santé des femmes et des enfants en Afrique, telles que les mutilations génitales féminines, les tabous nutritionnels et le gavage. Les femmes mauritaniennes étaient parmi les déléguées. Au terme de cette rencontre, fut créé le Comité Inter-Africain (CI-AF) de lutte contre les pratiques traditionnelles affectant la santé des femmes et des enfants, surtout, les fillettes. Son mandat était de lutter contre ces pratiques traditionnelles néfastes (PTN) et, de promouvoir les pratiques traditionnelles africaines positives (allaitement maternel, massage du corps de la mère et du bébé, etc.).

Pour remplir sa mission, le CI-AF applique la philosophie écologiste " penser globalement et agir localement ". Il promeut la création de comités nationaux chargés d’agir dans chaque pays, de suivre la mise en vigueur de la législation relative aux PTN, d’assurer une éducation sanitaire visant à sensibiliser le public à ses dangers et d’élaborer des programmes destinés aux agents de la santé et aux praticiens de la médecine traditionnelle. Aujourd’hui, le CI-AF compte 27 comités nationaux qui œuvrent dans chacun des pays africains ayant pour coutume l’excision ou l’infibulation et le gavage, et, dans les pays d’immigration africaine. À l’instar des 6 groupes qui agissent en Europe depuis les années 80, le Réseau FEMMES AFRICAINES, Horizon 2015 (FAH 2015) milite dans ce sens au Québec et au Canada depuis 1994. Au début du mois de décembre 2003, ses membres ont organisé dans les villes d’Ottawa, de Québec et de Montréal, un Forum de sensibilisation aux mutilations génitales féminines. Parmi les experts invités, figuraient la Rapporteure spéciale des Nations-Unies sur les pratiques traditionnelles néfastes (PNT) à la santé des femmes et des fillettes. C’est dire que les Nations-Unies ont pris conscience de l’ampleur des désastres de ces PTN. Chacune d’elle est plus horrible que l’autre.

Tel que l’a si bien démontré le reportage de M. Jean-François Bélanger, les souffrances qu’occasionne le gavage sont atroces et affectent à vie physiquement et mentalement les fillettes et les femmes qu’elles deviennent plus tard. Comme l’a dit monsieur Bélanger, le gavage met en danger la vie des fillettes, car, elles peuvent mourir sur le coup sous le choc et/ou la douleur ou alors précocement (20 à 30 ans). Quelques études et surtout, l’observation empirique ont montré que les grossesses de ces femmes gavées et obèses sont à risque. Elles meurent souvent en donnant la vie.

Les mutilations génitales féminines (MGF-excision) constituent une autre pratique traditionnelle tout aussi néfaste que le gavage. Sa prévalence est encore plus importante et ses conséquences aussi désastreuses. En effet, En 1994, au Colloque de la Fédération des gynécologues et obstétriciens (FIGO), le Dr Nahid Toubia (1994) a signalé que chaque année, au moins deux millions de filles dans le monde sont victimes des mutilations génitales féminines (MGF), soit 6 000 par jour et 5 par minute. Le (FIGO) tirait alors la sonnette d’alarme, avertissant le monde que de 84 à 114 millions de femmes souffraient de problèmes de santé liées aux mutilations génitales féminines (Toubia, 1994). Elles se pratiquent dans 27 pays d’Afrique allant d’Est en Ouest, mais aussi dans certaines parties du Moyen Orient et de l’Asie du Sud et de l’Est, soit au total, dans 40 pays au monde selon Dr. Nafis Sadik, alors Directrice du Fonds des Nations Unies en matière de population (FNUAP).

Dénommées également circoncision féminine, les MGF sont connues sous trois formes. D’abord, l’incision ou la "sunna", qui, semble t-il laisse intacte les organes génitaux féminins. Elle consiste à enlever un petit bout du clitoris ou encore à procéder à la piqûre ou au percement du clitoris. Les deux autres formes sont l’excision et l’infibulation qui consistent dans le premier cas à sectionner le capuchon du clitoris et/ou à procéder à l’ablation du clitoris et d’une partie ou de la totalité des petites lèvres et dans le second cas à couper entièrement les petites lèvres, le clitoris et à coudre ensemble les grandes lèvres en ne laissant qu’un petit orifice qui permet le passage des urines et du flux menstruel. L’excision constitue environ 85% des mutilations génitales féminines tandis que l’infibulation en représente 15% (Toubia, 1994).

Au regard de ses conséquences sur la santé physique et mentale des femmes, les MGF constituent l’une des formes extrêmes de la violence faite aux femmes. Ses effets multiples peuvent être immédiats, à court ou à long terme. Sur le plan psychologique, l’état de choc de la fillette, dû au saignement mais aussi à la douleur aiguë et à la peur, peut être durable et entraîner plus tard chez la fillette des troubles de comportement qui vont d’un manque de confiance à l’égard des êtres aimés, à des névroses, voire des psychoses (Organisation mondiale de santé - OMS 1994).

Certaines complications physiques (hémorragies, infections, tétanos, décès...) peuvent survenir immédiatement après l’opération. La lésion des organes voisins (urète, vagin, périnée ou rectum) est aussi fréquente. Parmi les complications à long terme, on note des saignements répétés, l’obstruction et l’infection chronique des voies urinaires et génitales, la formation de chéloïdes, de kystes, de neurinomes, de calculs, et de fistules vésico-vaginales. Les rapports sexuels douloureux et la réduction de la sensibilité peuvent entraîner des dysfonctionnements sexuels. La pénétration peut être difficile ou impossible et parfois la cicatrice doit être réouverte. Des désordres menstruels tels la dysménorrhée sont fréquents. Ces diverses complications peuvent conduire à l’incontinence et à la stérilité de la femme et la placer dans une situation sociale critique (OMS 1994). Les problèmes liés à la grossesse et à l’accouchement sont tout aussi nombreuses : les complications du travail prolongé ou obstrué sont dangereuses pour la mère et l’enfant, qui peut souffrir de lésions cérébrales néonatales. La désinfibulation est parfois nécessaire pour permettre le passage de l’enfant. Les désinfibulations et réinfibulations à répétition fragilisent le tissu cicatriciel. La transmission du VIH est aussi un risque accru chez les femmes mutilées sexuellement.

Les familles justifient ces pratiques atroces par la nécessité de trouver un mari à la fillette. Il s’agit en effet de les transformer selon le désir des hommes. Pour ce, couper leurs organes de jouissance pour atténuer leur appétit sexuel ou la gaver pour en faire un "matelas moelleux" pour le futur mari. Les pincements qui accompagnent le gavage participent à un processus de torture qui doit conduire ces fillettes à devenir des femmes écrasées, et donc, soumises. Les MGF et le gavage sont une partie intégrante du système patriarcal à travers lequel, dans un rapport de pouvoir, les hommes s’approprient et contrôlent les femmes. Elles sont la forme la plus achevée de la gestion de la sexualité des femmes par les hommes.

Engagées, les femmes africaines éduquées telles que Neya Mint Hally de la Mauritanie se battent depuis deux décennies (1984 - 2004) pour mettre fin à toutes les formes des PTN. Souvent, elles ont peu de moyens et ne percent pas le mur de l’indifférence des dirigeants, de la communauté internationale et des citoyens des pays du Nord. Faisant partie des violences faites aux femmes, de la violation des droits des enfants (ici les fillettes) et de celle de l’intégrité du corps des femmes, la lutte contre ces pratiques traditionnelles néfastes devraient pourtant être soutenues par tous les militant-e-s des droits de la personne. Le reportage de monsieur Bélanger constitue donc une importante contribution au travail d’information sur cette cause.

- Pour écouter le reportage à Radio-Canada et lire les commentaires qui ont suivi : http://radio-canada.ca/actualite/lepoint

Mis en ligne sur Sisyphe, le 26 mars 2004

Aoua Bocar Ly-Tall, sociologue


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