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Sexe : de l’intimité au « travail sexuel » ou prostituer est-il un droit humain ?
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12 octobre 2002

par Cecilia Hofman, traduction Claudie Lesselier

C’est aux Philippines, en août 1997, que Cecilia Hofman a d’abord publié dans « Women in Action » l’analyse dont on trouvera des extraits dans cette page. Elle voulait ainsi répondre aux arguments des groupes qui revendiquent que la prostitution soit reconnue et acceptée en tant que travail pour les femmes. Le texte a été également mis en ligne sur le site internet de la Coalition Against Trafficking in Women - Asia Pacific, puis repris dans le forum du site Portail Femmes pour la qualité de la vie.

La Coalition contre le trafic des femmes - Asie Pacifique est un réseau international de groupes féministes, d’organisations et d’individus qui combattent globalement l’exploitation sexuelle des femmes et la violence contre les femmes, en tant qu’elles violent les droits humains et qu’elles sont une grave forme de discrimination. Son action consiste :

- à promouvoir les droits humains des femmes

- développer des stratégies en réseau avec d’autres ONGs et à l’intérieur des institutions internationales

- favoriser la recherche sur les causes et les conséquences de la prostitution

- organiser des formations et rassembler de la documentation

- agir avec les victimes et les survivantes de l’exploitation sexuelle.

En Europe, la CATW est représentée par le MAPP (Mouvement pour l’abolition de la prostitution et de la pornographie et de toutes formes de violences sexuelles et de discriminations sexistes), BP 21555, 75226 Paris cedex 05, tel 01 47 11 09 38. Son site internet présente plusieurs documents en anglais.




« PROSTITUER EST-IL UN DROIT HUMAIN ? »

Des analyses féministes divergentes

- Il en est qui soutiennent que la prostitution est une pratique de résistance et de libération sexuelle de la part des femmes face aux normes sexuelles et aux préceptes moraux traditionnels qui ont servi à les contrôler et à les soumettre.

- La pensée féministe radicale*, au contraire, analyse la prostitution comme une clef de voûte du contrôle patriarcal et de l’assujettissement sexuel des femmes, avec un effet négatif non seulement sur les femmes et les jeunes filles dans la prostitution, mais sur toutes les femmes en tant que groupe, parce que la prostitution confirme et consolide en permanence les définitions patriarcales des femmes dont la fonction première serait d’être au service sexuel des hommes.

Les deux camps - pour et contre la prostitution - mobilisent la Déclaration des droits de l’Homme, en se référant en particulier au mouvement féministe qui a étendu son cadre d’application à la condition des femmes, tout en contestant et redéfinissant de leur point de vue ses principes généraux.

1. Le droit au travail

Les porte-parole du courant pro-prostitution invoquent le droit au travail. Mais, il faut se demander pourquoi ce travail existe en premier lieu et pourquoi une expérience de l’intimité humaine a été transformée en la catégorie de travail sexuel. On nous tient alors ces deux discours : soit la prostitution est un travail comme un autre, à l’instar de dactylo ou serveuse, soit elle remplit un certain nombre de fonctions socialement utiles - éducation sexuelle, thérapie sexuelle, ou prestations de relations sexuelles à des personnes qui sinon en seraient privées, par exemple, les travailleurs immigrés, isolés de leur famille, les hommes handicapés ou âgés. Dans cette perspective, la prostitution est présentée comme un choix professionnel rationnel. On y considère également que tout homme, en toute circonstance et quel qu’en soit le prix, doit pouvoir avoir des relations sexuelles.

Comment devient-on client ?

En fait, ce sont les millions d’acheteurs de sexe, bien plus nombreux que les femmes et les jeunes filles qu’ils utilisent, qui non seulement choisissent, mais défendent ardemment leur pratique de la prostitution. Mais leur choix n’est ni examiné ni questionné, il est même balayé par des institutions internationales comme l’Organisation mondiale de la santé. A Genève en 1988, dans un rapport sur le sida, l’OMS a consacré des pages entières aux profils socio-économiques et culturels des femmes dans la prostitution pour signaler, en un paragraphe lapidaire, que « Les clients sont plus nombreux que les pourvoyeuses de services sexuels (...). Les facteurs qui conduisent des personnes à devenir des clients sont largement inconnus ». Le refus généralisé de se consacrer à un examen critique ou de faire porter une responsabilité aux utilisateurs de la prostitution, eux qui constituent de loin le plus important maillon du système "prostitutionnel", n’est rien d’autre qu’une défense tacite des pratiques et du privilège sexuels masculins.

Violences contre les femmes dans la prostitution

L’optique du droit au travail soutient de plus que, là ou les options économiques offertes aux femmes sont inadéquates, pauvres, ou franchement mauvaises, la prostitution peut être la meilleure alternative, et qu’en en tout cas, c’est un travail qui ne fait de tort à personne, puisque les deux parties les plus directement concernées s’accordent sur ce qui se passera dans l’échange "prostitutionnel". Là encore, on néglige un fait essentiel : si les femmes subissent fréquemment des violences dans la prostitution, ce n’est pas simplement parce que les lois ne les protègent pas, ou parce que les conditions de travail ne sont pas ce qu’elles devraient être, mais parce que l’usage des femmes par les hommes dans la prostitution et les actes qui y sont accomplis sont la mise en pratique, sur le plan sexuel, d’une culture et d’un système de subordination des femmes.

Par conséquent, la violence et la dégradation, même sans passage à l’acte, sont des conditions inhérentes à la sexualité "prostitutionnelle". Car d’une part, la violence est toujours possible et d’autre part, parce que la sexualité par l’entremise de l’argent signifie le pouvoir d’imposer le type d’acte sexuel qui sera pratiqué. Un client à qui une prostituée (ou son épouse d’ailleurs) refuserait un acte sexuel particulier ou un rapport sans préservatif, pourra toujours louer une autre femme qui sera davantage dans le besoin et accèdera à sa demande. C’est donc une autre femme, plus vulnérable, qui en subira les dommages.

La sexualité prostitutionnelle, une forme de viol rémunéré

On a dit de la prostitution qu’elle était un crime sans victime car on suppose que les femmes sont consentantes et donc qu’il n’y a pas de mal. Cette façon de voir ne rend nullement compte de la violence que constitue la transgression de l’intimité humaine. Les femmes dans la prostitution ont parlé des moyens recherchés qu’elles emploient pour tenter de préserver une partie de leur vie affective et sexuelle qui leur soit propre et non destinée à l’usage public : refuser l’accès à certaines parties de leur corps ou d’utiliser leurs propres lits, s’inventer une vie fictive, et d’autres moyens encore.

Le point de vue selon lequel des intrusions répétées dans le corps et des actes sexuels, tolérés mais non désirés, peuvent être vécues sans préjudice est, pour le moins, douteux. Les survivantes de la prostitution aux Philippines, comme celles de WHISPER (Women Hurt in Systems of Prostitution Engaged in Revolt) aux Etats-Unis ont ressenti « l’acte de prostitution comme des rapports sexuels intrusifs, non désirés, et souvent ouvertement violents à endurer » (Giobbe, p.67). En réalité, le "travail prostitutionnel" consiste fondamentalement à se soumettre aux actes accomplis par les clients ou les pornographes sur le corps de femmes (ou d’enfants).Les femmes ont raconté à maintes reprises leurs stratégies pour en finir rapidement avec le client, car si les femmes ont besoin et veulent l’argent de la prostitution, elles ne veulent pas de la "sexualité prostitutionnelle" qui, en tant que telle, est une forme de « viol rémunéré ».

Admettre purement et simplement le fait que les femmes n’ont parfois pas de meilleure option professionnelle, c’est renoncer au combat politique pour accroître le pouvoir économique des femmes en dehors de la prostitution et tolérer les activités florissantes et extrêmement lucratives de l’industrie du sexe dont les femmes sont la matière première. Les féministes solidaires des femmes dans la prostitution accomplissent un énorme travail avec et rien que pour ces dernières, lorsque celles-ci sont en situation de prostitution, justement en reconnaissant que la vie sociale et économique est structurée par le capitalisme patriarcal pour ne laisser aux femmes que peu d’options satisfaisantes, et que sortir des systèmes "prostitutionnels" est un processus difficile.

La prostitution, réduction des femmes à un sexe

La seconde optique — la prostitution comme un travail socialement utile -, présuppose que le besoin sexuel masculin est un besoin biologique qui ne peut être mis en question, semblable aux besoins de nourriture. Cela contredit manifestement le fait avéré que des gens, femmes et hommes confondus, passent de longues périodes de leur vie sans relations sexuelles et cela, sans en arriver à l’issue fatale qu’aurait eu la privation de nourriture !

La vérité est que le capitalisme patriarcal a alimenté une culture de la consommation sexuelle et que le sexe, non seulement est utilisé pour vendre toutes sortes de produits, mais a été lui-même réduit, à coups d’actions promotionnelles, à un produit de marché. Il s’agit d’une entreprise capitaliste foncièrement genrée qui offre le corps des femmes, des jeunes filles, de garçons aussi, à la consommation. Mais il faut reconnaître qu’il y a des concepts sexistes préexistants et socialement construits de la sexualité sur lesquels le capitalisme patriarcal prospère et qui ne sont pas simplement biologiquement déterminés.

Un certain courant pro-prostitution semble envisager avec plaisir le jour où toutes nos pulsions et autres besoins sexuels impérieux - ceux des femmes comme ceux des hommes-, seront adéquatement « servis » par le sexe commercial. Le seul problème, comme l’a malicieusement relevé Sheila Jeffreys, c’est comment trouver les millions d’hommes et de garçons qui seront d’accord pour se mettre au lit et laisser des femmes les pénétrer avec de multiples objets de toutes sortes, ou se faire photographier dans des positions ridicules ou dégradantes !

La prostitution est possible, parce qu’existe le pouvoir des hommes comme classe dominante sur les femmes. Les quelques hommes dans la prostitution sont en fait le plus souvent au service d’autres hommes, et même quand ce sont des femmes qui sont leurs clientes, cet échange commercial n’en reflète pas moins encore les inégalités de classe, de race, d’âge ou d’autres rapports de pouvoir entre l’acheteuse et l’acheté. Ce qui est plus important, c’est que la prostitution d’individus hommes n’affaiblit jamais le pouvoir des hommes en tant que classe, tandis que la prostitution des femmes est un résultat direct du statut subordonné des femmes et sert à le perpétuer. Certes, les inégalités de classe et de race notamment, opèrent aussi dans beaucoup d’autres situations de travail et d’emploi. Mais la prostitution est davantage que du « travail », c’est « la réduction la plus systématique et institutionnalisée des femmes à un sexe » (Barry, p.65). Un document, émis par l’ONU en 1992, reconnaît l’impact de la prostitution sur les femmes en tant que classe : « En réduisant les femmes à une marchandise susceptible d’être achetée, vendue, appropriée, échangée ou acquise, la prostitution a affecté les femmes en tant que groupe. Elle a renforcé l’équation établie par la société entre femme et sexe, qui réduisait les femmes à une moindre humanité et contribuait à les maintenir dans un statut de seconde zone partout dans le monde » (Tomasevski, p.134).

2. Le droit à l’autodétermination

De tous les droits humains et pour défendre le droit de prostituer, les porte-parole de la position « pro-prostitution » invoquent avant tout le droit à l’autodétermination. Il est interprété comme le droit de l’individu de choisir et de prendre des décisions en toute autonomie, ce qui peut comprendre le fait de s’engager dans des relations sexuelles commerciales consensuelles ou de définir les modalités de cet échange sexuel.

Cette position soulève de nombreux problèmes, et en premier lieu, son incapacité à discerner les déséquilibres structurels sociaux, économiques et politiques, ni les rapports sexuels de pouvoir entre les femmes et les hommes qui forment le contexte de ces choix et décisions. Plus encore, elle fait l’impasse sur une question cruciale, celle de savoir si la prostitution peut mener à l’égalité sociale et sexuelle pour les femmes, ou si elle n’est pas, en réalité, un moyen de perpétuer et de renforcer les inégalités de genre en matière de droits et de statuts. Comme l’ont souligné les défenseurs des droits humains, « En échouant à prendre en compte le phénomène de la domination masculine sur les femmes, tant dans la sphère privée que dans l’espace public, cette notion de droit à l’autodétermination peut, en fait, renforcer l’oppression des femmes de par sa complicité avec le système de la domination et de la violence masculines » (Charlesworth, p. 75).

Pis encore, cette position masque les inégalités de classe et représente essentiellement le point de vue des pays du Nord. Elle banalise ainsi le phénomène massif d’enlèvement, de tromperie et de traite des femmes et des jeunes filles qui viennent principalement des pays du Sud, mais aussi maintenant des économies disloquées d’Europe de l’Est, et ce sont ces méthodes de recrutement qui, de loin, sont les plus répandues à l’échelle mondiale. Cette position tient encore moins compte du fait pourtant évident que les utilisateurs masculins de la prostitution ne cherchent pas à savoir si la marchandise humaine qu’ils achètent consent à être mise à leur disposition et ne s’en soucient guère. Le consentement déclaré de certaines femmes peut ainsi accabler les autres, toutes ces femmes et ces jeunes filles qui, en aucun cas, n’ont consenti à la prostitution.

Choix et consentement ?

Les notions de choix et de consentement sont des outils d’analyse sans aucune valeur pour comprendre la prostitution comme institution. La prostitution préexiste en tant que système qui nécessite un approvisionnement en corps de femmes, et c’est donc pour assurer cet approvisionnement que des femmes et des jeunes filles sont enlevées, trompées, illusionnées ou persuadées. La manière dont les femmes entrent dans la prostitution n’est pas pertinente pour le fonctionnement du système "prostitutionnel" ; plus précisément, la prostitution se perpétue en tant que système par ce qui est fait et peut être fait aux femmes dans la prostitution, et par les privilèges sexuels qu’elle assure à la clientèle masculine.

Prenons l’exemple de ces centaines de jeunes filles népalaises vendues en Inde et qui durant les deux ou trois premières années de leur enfermement dans les bordels de Bombay sont étroitement surveillées et n’ont pas l’autorisation de sortir, parce qu’à la moindre occasion, elles tenteraient de s’évader. Par la suite, elles peuvent être exposées dans tous leurs atours, devant la porte des bordels, sans risque qu’elles ne s’enfuient. Elles peuvent même s’absenter un temps, puis revenir. Comment analyser cette situation ? Que leur est-il arrivé dans l’intervalle ?Quelle est la nature de leur « consentement » ultérieur qui définirait l’échange "prostitutionnel" comme une activité consensuelle ? En signant la reconnaissance de la prostitution comme un commerce légitime, le gouvernement des Pays-Bas en arrive même à proposer un nouveau concept, celui du « consentement de plein gré à sa propre exploitation » (Louis, p.8). Pour les femmes (comme pour les travailleurs, les peuples indigènes ou colonisés) dont la condition historique a été l’exploitation et la subordination, c’est à l’évidence un concept barbare et inacceptable.

Des prostituées et des partisan·ne·s des droits des prostituées affirment avec force que les femmes dans la prostitution peuvent garder intacte leur capacité d’action autonome et accusent les féministes anti-prostitution d’être paternalistes et de ne pas respecter leurs vues.

La question du consentement, de la « politique du choix personnel », repose sur une vision libérale occidentale des droits humains qui élève la volonté et le choix individuels au-dessus de toutes les autres valeurs humaines et de toute notion du bien commun (Barry, p.81). Pourtant, face aux avancées des biotechnologies, relevons qu’on a interrogé le concept de choix personnel et soulevé des questions éthiques sur l’intégrité du corps humain et de la personne, par exemple, en ce qui concerne la vente d’organes, la maternité de substitution ou le clonage humain. De même, le choix individuel n’est généralement guère retenu comme argument en faveur de l’usage de drogue. Au nom d’une certaine conception de l’être humain et du bien commun, la collectivité a souvent jugé nécessaire de poser des limites à la liberté individuelle. Mais, peut-être parce que les concepts courants du bien commun n’ont jamais inclus celui de la classe des femmes - traditionnellement, la classe « socialement dominée » (Charlesworth, p. 76) D, on tolère la prostitution, une « pratique (qui) contribue structurellement à entretenir une sous-classe » (Mackinnon, citée in Charlesworth, p. 73) au nom de quelques femmes qui la choisissent librement. Au même titre, on aurait pu admettre l’esclavage en prêtant attention aux quelques voix d’esclaves qui se déclaraient contents de leur sort.

3. Le droit à la liberté d’expression

Le système prostitutionnel qui inclut la pornographie et l’industrie du divertissement sexuel sous toutes ses formes, est défendu comme de l’art érotique ou comme relevant de la liberté et de l’expression sexuelles. On invoque alors l’exercice du droit à la liberté d’expression. Des strip-teaseuses et d’autres artistes ont même parfois affirmé retirer un sentiment de pouvoir du fait que leur personne reste inaccessible, alors même que leur mise en scène les rend sexuellement désirables aux yeux des spectateurs masculins. En fait, il n’est pas vrai que les hommes ne peuvent pas avoir de rapports sexuels quand ils le veulent ; des millions de femmes et d’enfants partout dans le monde sont victimes de la traite et acheminés dans des établissements de prostitution, de façon à ce que les hommes puissent précisément avoir des rapports sexuels quand et comme ils le veulent et ce, sans restrictions. On impose et achète le sexe : les crimes sexuels de viol, d’inceste, de harcèlement sexuel sont répandus partout : il y a un viol toutes les 6 minutes aux Etats-Unis, toutes les minutes et demie en Afrique du sud.

Si la prostitution était une forme de liberté et d’expression sexuelles pour les femmes, alors elles devraient être en mesure de décider et réclamer les actes sexuels qui se font dans la prostitution. Manifestement, ce n’est pas le cas. En fait, alors que la prostitution compte parmi les questions de genre les plus débattues, ces discussions ne portent presque jamais sur la sexualité dans la prostitution. Lorsqu’un client allemand d’une prostituée philippine demande à prendre une photo pour montrer à ses amis dans son pays « les deux choses qui se font de mieux aux Philippines » - une bouteille de bière dans le vagin d’une femme - à qui est la sexualité qui s’exprime là ? Quand un groupe d’hommes paye une femme pour éjaculer simultanément sur elle, quelle sexualité est-ce là ? Quand Patpong offre des « bars à pipes » et des programmes de divertissement qui racolent pour des « chatte faire ping-pong, chatte lancer banane, chatte fumer cigarette, spectacle gros godemiché, poisson enfoncer en elle, œuf enfoncer dans son con, longue aubergine enfoncer dans son con » (Odzer, p.7), ou encore des spectacles de couteaux et de lames de rasoirs dans des vagins de femmes, ce sont les versions vivantes des images de l’immense industrie pornographique qui montrent des grenades dans des vagins de femmes, des rats vivants qui en sortent et des chiens pénétrant des femmes : est-ce du « divertissement pour adultes », une distraction sexuelle, une libération sexuelle ? En fait, il est vrai que là s’exerce largement la liberté d’expression, mais à qui est la sexualité exprimée, et quels sont les énoncés idéologiques émis sur les femmes ? C’est une volonté masculine de déshumaniser les femmes qui est affirmée.

La sexualité, un terrain politique où l’on fait la guerre aux femmes

Il est clair que la sexualité était et demeure un terrain politique, où l’on continue à faire la guerre aux femmes, comme le font clairement apparaître des pratiques telles que le viol, la mutilation des organes génitaux féminins, le non-accès à la contraception, les discriminations contre les lesbiennes, la pornographie, ou encore les films « snuff » où les actes sexuels s’achèvent par la mort véritable de la femme. Dans cette guerre, la prostitution est un champ de bataille central où les femmes en tant que classe sont réduites à un sexe, où leur humanité est niée, et où elles se trouvent livrées à tous ces agissements.

Prétendre promouvoir la liberté sexuelle des femmes en soustrayant la prostitution et la pornographie à la domination masculine, ainsi qu’à l’idéologie et la pratique sexuelles qui se fondent sur la haine des femmes, c’est manquer de franchise et mettre les femmes en danger. Et tandis que celles et ceux qui plaident en faveur de la prostitution aiment à se faire passer pour des « pro-sexe » et accuser les opposant·e·s d’être « anti-sexe » ou « puritain·e·s », il est tout à fait significatif qu’elles et ils ne questionnent jamais les présupposés fondamentaux du patriarcat ni les normes et pratiques sexuelles masculines. Cela revient à se rendre complice de ces présupposés et de ces pratiques, ou du moins à adhérer au postulat idéologique que les hommes ont un immense besoin « naturel » de sexe, incluant les formes citées plus haut, qui doivent être satisfaites à tout prix. Encore une fois, ce point de vue ignore volontairement la construction sociale et culturelle des conceptions et des comportements sexuels.

Etre « pro-sexe » c’est s’opposer à la prostitution en revendiquant et en reconstruisant une sexualité qui rehausse la vie, reposant sur le respect de l’autre et mutuellement profitable et, si elle est hétérosexuelle, fondée sur l’égalité de genre. C’est cela, et de loin, la position la plus révolutionnaire ; la position « pro-prostitution » est purement et simplement celle du compromis avec le système "masculiniste" déjà en place.

4. Le droit humain de ne pas être prostituée

Les véritables droits humains dont toutes les femmes doivent jouir commencent par le droit de ne pas être discriminées en raison de leur sexe, droit qui fait partie intégrante de tous les documents officiels majeurs des droits humains. La prostitution viole ce droit, parce qu’elle est un système d’extrême discrimination d’un groupe d’êtres humains placé en servitude sexuelle par et pour un autre groupe d’êtres humains, et on ne peut nier que ce sont historiquement et dans une écrasante majorité les femmes et les jeunes filles qui sont prostituées. La prostitution viole le droit à l’intégrité physique et morale par l’aliénation de la sexualité des femmes qui est appropriée, avilie et chosifiée pour l’achat et la vente. Elle viole l’interdiction de la torture et de tout traitement ou châtiment cruel, inhumain ou dégradant, parce que les pratiques du « divertissement » sexuel et de la pornographie, ainsi que celles des clients sont des actes de pouvoir et de violence sur le corps féminin. Elle viole le droit à la liberté et à la sécurité, ainsi que l’interdiction de l’esclavage, du travail forcé et de la traite des êtres humains, parce que des millions de femmes et de jeunes filles dans le monde entier sont tenues en esclavage sexuel pour satisfaire la demande des acheteurs masculins plus nombreux encore et faire réaliser des profits aux capitalistes du sexe. Elle viole le droit de jouir du plus haut niveau de santé mentale et physique, parce que s’ensuivent des violences, des maladies, des grossesses non désirées, des avortements dangereux et le sida, présentant des risques graves pour les femmes et les jeunes filles dans la prostitution et allant à l’encontre d’une conscience positive de leur propre corps et d’une relation saine avec lui.

Prostitution, fondement du système de subordination patriarcale des femmes

Accepter ou promouvoir la prostitution comme une organisation sociale inévitable de la sexualité ou comme un travail approprié pour les femmes dénie les efforts pour parvenir à des normes supérieures en matière de droits humains, y compris les droits humains des femmes, tels qu’ils ont été énoncés, par exemple, dans la plate-forme d’action de Beijing. Et bien que, même là, le lobby pour la reconnaissance de catégories acceptables de prostitution ait fait des progrès en utilisant les termes de prostitution « forcée » et de prostitution « libre », ce document n’est pas complètement cohérent et atteste d’un malaise persistant devant cette proposition.

L’incompatibilité de la prostitution avec l’idée de liberté et d’une véritable autodétermination sexuelles est nettement énoncée dans la plate-forme d’action : « Les droits humains des femmes incluent leur droit de contrôler et de décider de façon libre et responsable dans les domaines relatifs à leur sexualité, ce qui inclut la santé sexuelle et reproductive, libre de contrainte, de discrimination et de violence. Des rapports égalitaires entre les femmes et les hommes dans les relations sexuelles et la reproduction, incluant le respect total de l’intégrité de la personne, nécessitent le respect mutuel, le consentement et la responsabilité partagée dans le comportement sexuel et ses conséquences ».

La prostitution doit être reconnue non seulement comme une partie, mais comme un fondement du système plus vaste de subordination patriarcale des femmes. Les féministes ont le devoir d’imaginer un monde sans prostitution, comme nous avons appris à imaginer un monde sans esclavage, sans apartheid, sans infanticide ni mutilation des organes génitaux féminins. En fin de compte, les rapports de genre doivent être restructurés de telle façon que la sexualité puisse devenir à nouveau une expérience de l’intimité humaine et non une marchandise à acheter ou vendre.

Cette traduction de Claudie Lesselier a été publiée dans Nouvelles questions féministes, Vol.21, no 2, septembre 2002. Les sous-titres sont de Sisyphe.

Cecilia Hofman, traduction Claudie Lesselier

P.S.

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