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Aider les femmes prostituées à se situer au coeur de leur vie

26 décembre 2010

par Rose Dufour, anthropologue

Vingt femmes qui en sont venues à se prostituer sont la raison, le cœur et le moteur de ce livre. N’importe qui ne peut pas se prostituer et on ne se prostitue pas du jour au lendemain. On ne se prostitue pas davantage par un choix conscient et éclairé, ni par choix de carrière ou par option académique. Comment des filles en viennent-elles à se prostituer ? C’est le sujet de cet ouvrage* qui retrace leurs parcours.



Invitée à travailler avec l’équipe du Projet Intervention Prostitution Québec dont la mission est de venir en aide (pour, par, avec) aux filles et aux garçons en lien avec la dynamique prostitutionnelle, j’ai proposé un protocole d’une action-recherche qui colle à cet esprit, celui d’un intérêt centré sur les personnes pour conjuguer l’action à la recherche. L’action a consisté à les accompagner pour faire le point dans leur vie par l’élaboration de leur histoire personnelle et la construction de leur généalogie. Il s’agissait de retracer un cheminement à la fois intérieur et extérieur vécu au coeur de leur existence. Je leur ai proposé un partenariat dans lequel elles demeuraient actrices de leur vie, compétentes dans leur capacité de se prendre en charge, où je n’étais pas une intervenante au sens institutionnel du terme et encore moins une thérapeute.

Pédagogie d’empowerment

Cette relation égalitaire est une dimension non négligeable de son efficacité. Nos entretiens étaient enregistrés et ont fourni le matériel de la recherche sur les voies qui les ont conduites à se prostituer. Pour cela, il fallait dégager les lignes de force en restituant les faits en même temps qu’en en dégageant les processus secrets qui conduisent à se prostituer. Il s’agit d’une intervention qualitative supportée par un appareillage conceptuel et méthodologique inscrit dans le schéma d’entretien. Ainsi, si les participantes s’impliquent dans ce processus, quelque chose en elles se met en marche en même temps que le matériel des récits devient le matériel d’analyse pour la recherche. Le projet fonde son action sur une pédagogie d’empowerment par le pouvoir transformateur du récit de vie. Deux types de résultats étaient attendus, ceux de l’action et ceux de la recherche. Seuls ceux de la recherche sont évoqués ici.

Le protocole ne prévoyait pas la publication des récits de vie intimes et personnels reconstitués pour les ramener aux participantes afin de les aider à se comprendre elles-mêmes. L’effet percutant de leur lecture a fait germer l’idée qu’ils pouvaient aussi AIDER LA POPULATION à comprendre COMMENT des filles en viennent à se prostituer. Elles ont accepté leur publication parce qu’elles ont voulu que les mécanismes qui ont joué pour elles soient compris afin de déjouer et briser les cycles qui conduisent sur cette voie.

Après 18 mois de travail à écouter leurs récits d’abus sexuels, d’incestes et de viols, gestes de pédophilie commis sur ces petites filles par les hommes de leurs familles et du voisinage puis récits de prostitution au service sexuel des hommes, les hommes m’étaient devenus exécrables. J’ai décidé d’élargir la recherche pour les inclure afin de connaître d’eux qui ils étaient et leur demander de m’expliquer pourquoi ils étaient clients. À travers leur consommation prostitutionnelle, ils ont parlé d’eux-mêmes et de leur sexualité. Ces entretiens constituent la 2e partie du livre, première recherche en Amérique auprès des clients consommateurs de prostitution. La 3e partie de l’ouvrage dessine le profil biographique de deux proxénètes : un homme propriétaire d’une agence d’escortes et une femme propriétaire d’un salon de massages érotiques. Ainsi se trouvent réunis et documentés les parcours de vie des trois acteurs principaux du système prostitutionnel.

Trois questions fondamentales sous-tendent la démarche d’analyse :
- Comment des filles en viennent-elles à se prostituer ?
- Pourquoi des hommes sont-ils clients ?
- Comment d’autres deviennent-ils proxénètes ?

Le livre comprend trois parties comme les trois acteurs sociaux du système prostitutionnel où chacun d’eux prend la parole. Cette prise de parole dépasse le simple témoignage pour approfondir leurs façons de voir et d’agir, levant ainsi le voile des illusions, des préjugés, des stéréotypes et de l’ignorance sur le phénomène social de la prostitution qui s’en trouve éclairé.

Comment des filles en viennent-elles à se prostituer ? Quelques points saillants.

La prostitution est le fait de rendre son corps disponible au plaisir sexuel d’autrui pour de l’argent (qui peut prendre la forme de drogues, d’alcool, d’un logement, de vêtements, etc.) sans égard aux besoins et aux désirs personnels de la personne qui se prostitue et sans engagement émotif et relationnel de la personne qui paie. C’est cette absence d’engagement qui rend la prostitution si attrayante pour le client et tellement déshumanisante pour la personne qui se prostitue.

On ne rêve pas de devenir prostituée (1), on le devient par un chemin personnel qui implique toujours les plans familial et social. Considérés dans une perspective de mise à jour des processus, les récits de ces 20 femmes montrent l’existence d’une synergie complexe entre les plans personnel, familial (2, 3, 4) et social. Selon le cas, un poids différentiel apparaît tantôt sur l’un ou l’autre plan.

Dix-sept filles sur vingt (85%) ont eu à affronter un rapport au sexe alors qu’elles étaient encore enfants et non pubères par des abus sexuels, le plus souvent incestueux, répétitifs, plus généralement dans la famille ou dans le voisinage immédiat, et/ou par des abus de rue (5). Les trois autres filles (15%) qui n’ont pas été sexuellement abusées ont eu à affronter un rapport au sexe comme une alternative à la pauvreté.

Cette étude montre que la clé des systèmes sociaux producteurs de la prostitution se trouve d’abord dans l’abus sexuel, dans le lien étroit entre les abus de ces petites filles sexuellement abusées alors qu’elles n’étaient que des enfants, même pas pubères, et leur abuseur.

Doublement abusées

Cette recherche montre comment ces femmes se mettent au service des besoins sexuels des hommes et non au service de leurs propres besoins comme les petites filles abusées qu’elles ont été et à qui on a demandé de satisfaire les besoins sexuels de personnes qu’elles aimaient. Au moment de l’abus, tout aussi jeunes soient-elles, elles ont toutes ressenti qu’il y a quelque chose de pas correct là dedans... Dans l’abus, l’abuseur abuse de plus faible que lui, abuse des plus susceptibles de l’aimer. L’abus qu’il pratique est le reflet de l’abus qu’il a lui-même subi (les généalogies montrent des générations successives d’abus), qu’il n’a pas d’interdit sur son propre corps et est incapable de l’exercer. Elles ont été doublement abusées : abusées au plan affectif, par un homme qui leur ont dit qu’elles étaient belles, fines, intelligentes, précieuses, et abusées sexuellement.

Abusées, elles ne déterminent pas les conditions de la relation et n’ont pas eu d’autre choix que de rendre leur corps disponible. Dans cette relation, elles ne se donnent pas, elles sont au service du plaisir de l’autre comme la prostituée qui ne se donne pas à son client, qui rend son corps disponible. Lorsqu’une personne se donne, elle accorde son intimité à son partenaire, elle l’autorise à accéder à son intimité, ce que la prostituée ne fait pas. Ce faisant elles reproduisent la seule valeur qui leur a été accordée, une valeur sexuelle, reproduisant ainsi une situation antérieure où on leur a appris à tenir d’abord compte de l’autre, de l’homme, sans entrer en contact avec elles-mêmes ce qui exigerait qu’elles reçoivent au lieu de donner, qu’elles soient servies au lieu de servir, qu’elles soient protégées au lieu d’être utilisées, qu’elles soient préservées au lieu d’être exposées.

Ce constat nous éloigne nettement de la vision commune des clients, des proxénètes et d’un certain préjugé populaire qui attribuent aux prostituées un appétit sexuel hors du commun. Du coup, la personne prostituée apparaît plutôt la plus abusée des abusées par la répétition inconsciente du mécanisme fondateur de sa prostitution.

L’approfondissement des conditions des abus sexuels a révélé (6) que pour un premier groupe de quatre femmes, la prostitution était leur seule issue, les autres portes leur étaient toutes fermées, et qu’elles avaient intériorisé une identité de prostituée ; pour un deuxième groupe de sept, l’abus sexuel était la source principale de leur prostitution aidé en cela par une grande pauvreté et une trop grande proximité à la prostitution ; celles-ci n’avaient pas intériorisé une identité de prostituée. Pour un troisième groupe de six, l’abus sexuel était relié et avait contribué à les faire se prostituer en les fragilisant au point où des événements majeurs avaient eu raison d’elles : quatre d’entre elles portaient un secret d’origine, avaient changé de résidence, fugué et consommaient des drogues alors que les deux autres y ont été directement conduites par leur mari gigolo ou proxénète.

Sur le plan familial encore, on observe, dans tous les cas, un rapport mère/fille déficitaire et problématique, l’existence d’une compétition sexuelle et financière entre elles. Il ressort que leurs mères sont au centre d’un imbroglio où elles doivent tout assumer, femmes pauvres qui ont été elles-mêmes sexuellement abusées, négligées et qui, en conséquence, n’ont pu offrir de stratégie personnelle d’autonomie à leurs filles, ces mères étant elles-mêmes dans l’incapacité de prendre leur place. Parfois même, le seul modèle offert par la mère à sa fille est celui d’une femme qui se prostitue, c’est le cas pour six d’entre elles.

Sur le plan social, il ressort que la fugue par elle-même, la jeunesse en soi et la dépendance aux drogues et/ou à l’alcool peuvent conduire à la prostitution ; cela est relié à une trop grande proximité avec la prostitution, les histoires de Jade, Thérèse et Lili en sont des démonstrations convaincantes. Dans ces trois cas, le poids différentiel entre les plans personnel, familial et social se situe dans le social, démontré par le milieu de vie dans les quartiers St-Roch et St-Sauveur où les hommes des autres quartiers viennent consommer de la prostitution et où la prostitution est prévalente, concrète, très visible au quotidien, très accessible et tentante comme alternative au travail.

Dans deux cas, les femmes n’ont pas eu à aller à la rue, elles y étaient déjà. Sur le plan social encore, la fin des programmes sociaux à 18 ans apparaît à son tour reliée à ce passage vers la prostitution. Il faut bien comprendre qu’il s’agit là d’autre chose que la sécurité du revenu car dans un contexte où les parents font totalement défaut, c’est à travers les programmes sociaux que les jeunes reçoivent l’encadrement, l’appui, l’investissement personnel, l’émulation qui confèrent l’identité, un sentiment d’appartenance et une valeur personnelle. N’assurer qu’un support économique s’est avéré un facteur précipitant vers le gouffre.

L’analyse des histoires de ces femmes fait ressortir comment la pauvreté contribue de façon primordiale à les maintenir dans la prostitution. Leur pauvreté dépasse la seule dimension économique pour révéler un rapport et des comportements particuliers avec l’argent en même temps qu’une absence significative d’argent. Leur pauvreté n’est pas seulement économique mais affective, relationnelle, sociale, intellectuelle et spirituelle.

Leurs discours de richesse et d’indépendance financière sont fallacieux. Elles sont pauvres, incapables de négocier, de capitaliser, de s’acheter une voiture, de se loger, de retourner à l’école. Leur argent sert à l’achat de drogues et autres intoxicants, exceptionnellement à des projets personnels de relèvement. L’argent de la prostitution est un argent qu’elles dilapident rapidement parce qu’il est souillé. Lorsqu’elles disent que c’est facile, cela ne signifie pas qu’il leur est facile de se prostituer, cela signifie que l’accès à la prostitution est direct et permet d’obtenir rapidement l’argent tant convoité.

Un tragique isolement

L’isolement les caractérise et se manifeste dans leur absence de liens et de relations avec d’autres personnes, soit parce qu’elles sont en rupture avec leur famille d’origine, soit parce que les liens sociaux fournis par les familles de remplacement, familles d’accueil et centres d’accueil, ne leur créent pas de réseau d’appartenance. De ce fait, elles ne peuvent pas compter sur leur famille d’origine qui a contribué la plupart du temps à leur aliénation ou avec laquelle elles sont en rupture, ne peuvent pas compter non plus sur leur famille de remplacement. Elles ne peuvent pas non plus compter sur leurs amis, qui ne sont pas nécessairement fiables ou qui sont des partenaires de rue. Elles n’ont souvent personne vers qui se tourner à part ces amies de filles qui les font pénétrer dans le monde prostitutionnel, c’est le cas 12 fois sur 20. Sans père ni mère et en l’absence de réseaux familial et social, il est normal qu’elles aient suivi une amie dans la prostitution. Elles ne peuvent généralement pas compter non plus sur leurs conjoints qui sont trop souvent déficitaires, dépendants ou exploitants. Elles sont tragiquement seules et, pour plusieurs d’entre elles, le Projet Intervention Prostitution Québec (PIPQ) est leur seul lieu de socialisation.

Contrairement à l’image qu’on s’en fait, ces femmes ont plusieurs enfants, sont rarement lesbiennes et rarement bisexuelles. Elles aspirent avant tout à vivre des relations stables dans une vie de couple.

Atteinte à la santé et à l’identité

Contrairement aux discours actuels sur la prostitution et la pornographie qui véhiculent l’idée que la femme prostituée peut satisfaire sexuellement plusieurs hommes différents sans en subir de dommages, cette recherche documente comment ces femmes s’en trouvent gravement affectées dans leur identité profonde, leur santé physique et mentale.

Conséquences de leur pratique prostitutionnelle, elles constatent avec détresse la perte du désir sexuel et l’anéantissement de leur vie sexuelle, une désensibilisation progressive de leur corps, le dégoût des gestes sexuels, la confusion sur leur identité sexuelle, une dissociation de plus en plus grave d’avec elles-mêmes qui les amènent à effectuer une rupture affective avec elles-mêmes et les autres. Elles révèlent la perte de l’attrait et de la confiance dans les hommes, l’abondance de leurs diagnostics médicaux, leur alcoolisme et leur toxicomanie, leurs pensées suicidaires et leurs tentatives de suicide, sans élaborer ici sur la perte de leurs enfants qui sont confiés à des familles d’accueil alors que leur plus grand désir est de constituer une famille.

Ce sont socialement les personnes les plus stigmatisées qui soient. Ces conséquences de l’exercice de la prostitution sont méconnues, banalisées, niées par les clients et les proxénètes qui ne subissent aucune conséquence comparable.

La prostitution n’est pas l’expression de la sexualité, laquelle implique le don et le partage d’une intimité, c’est de la génitalité. La prostitution n’est pas l’amour, c’est de la baise. La prostitution n’est pas un métier, se prostituer c’est être un corps public, c’est ne plus avoir de corps privé.

* Lire cet ouvrage

« Je vous salue … Marion, Clémentine, Eddy, Jo-Annie, Nancy, Jade, Lili, Virginie, Marie-Pierre, Valérie, Marcella, Eaucéanie, Aline, Kim, Thérèse, Manouck, Mélanie, Noémie, Marie … pleines de grâce. Le point zéro de la prostitution », par Rose Dufour Ph.D., anthropologue associée au Collectif de recherche sur l’itinérance, la pauvreté et l’exclusion sociale à l’UQAM et au Projet Intervention Prostitution Québec. Éditions Multimondes, 2005.

Notes

1. Paraphrase de la campagne de sensibilisation à l’itinérance réalisée par Trigone animation.
2. Dans 4 cas, c’est la perte de la personne la plus significative qui n’a pas été remplacée et qui a provoqué un changement de direction de leur vie.
3. Dans 3 autres cas, c’est l’éclatement de la famille, la séparation ou le divorce des parents qui met l’adolescente dans une situation d’abandon à 9 ans, 11 ans et 15 ans, événement qui entraîne des changements dans la vie familiale, dans les relations entre l’adolescente et chacun des parents, un changement de résidence.
4. Dans 3 autres cas, l’événement est un changement de résidence qui entraîne un changement dramatique du mode de vie. Voir les histoires d’Eaucéanie, de Clémentine et de Jade.
5. Par exemples : 1) Mineure en fugue à qui un camionneur offre une bonne somme d’argent en échange de sexe plutôt que de se conduire en adulte protecteur et qui profite de sa naïveté, de sa détresse et de sa pauvreté. Voir l’histoire de Valérie. 2) Mineure en fugue abordée par un adulte qui se fait protecteur en lui offrant gîte et couvert pour l’abuser et l’exploiter sexuellement. Voir l’histoire de Nancy. 3) Clients qui savent qu’elles sont mineures mais les exploitent sexuellement. Voir les histoires de Marcella et Jade.
6. D’où résulte souvent un syndrome post-traumatique, syndrome présenté par chez les soldats et les vétérans de la guerre.

Pour renseignements

Site des Éditions Multimondes ou www.multimondes.qc.ca.</a
Service de presse : Cécile Plourde, relationniste, (418) 682-6599.
ou
courriel.
Éditions MultiMondes : 1 800 840-3029.
ou multimondes@multim.com

Mis en ligne sur Sisyphe, le 4 mars 2005.

Rose Dufour, anthropologue


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