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Anniversaire de Columbine : quelles leçons en a-t-on tirées ?

21 avril 2005

par Jacques Brodeur, consultant en prévention de la violence

Le 20 avril 2005 marque le 6e anniversaire du massacre survenu à l’école Columbine, à Littleton au Colorado. Les médias états-uniens vont répéter le nom des jeunes assassins. EDUPAX veut examiner les facteurs qui ont contribué au drame. Ce dernier a suscité des réactions diverses. La criminalité juvénile a été pointée du doigt. La sécurité en milieu scolaire a donné lieu à plusieurs questionnements. Pourquoi un tel événement survient-il dans une école secondaire ? Pourquoi ces jeunes ont-ils agi de la sorte ? Quelle était leur cible ? Qu’ont-ils voulu exprimer ?

Le cinéaste Michael Moore a analysé le drame à sa manière. Son film documentaire a attiré des foules record de spectateurs partout dans le monde. Pour lui, la culture consommée par les jeunes à la télé, au cinéma et dans les jeux vidéo n’est pas en cause. Il faut plutôt regarder du côté de la libre circulation des armes à feux et dans la militarisation de l’économie des États-Unis. Dans son film « Bowling for Columbine », il s’en prend à Wal-Mart et à Charlton Heston qu’il accuse de se comporter en prédateurs pour glorifier le droit constitutionnel de posséder une arme. Il s’en prend également à des médias qui nourrissent la peur maladive de l’homme noir héritée de l’esclavage et du racisme. Pour disculper les industries du divertissement, Moore compare son pays au Canada ; il soutient que les Canadiens regardent les mêmes émissions, (South Park), courent les mêmes films, admirent les mêmes chanteurs, (Marilyn Manson) et s’adonnent aux mêmes jeux vidéo. Comme les deux pays consomment les mêmes divertissements violents, poursuit-il, et comme les jeunes États-Uniens commettent trois fois plus de crimes violents que les Canadiens, il conclut à l’absolution des producteurs et des diffuseurs.

Il omet de signaler que le taux de crimes violents commis par les jeunes Canadiens et Québécois est le double de celui des adultes. Il omet également de signaler que le taux de crimes violents ne cesse d’augmenter alors que les crimes contre la propriété diminuent ; que cette augmentation (des crimes contre la personne) est nettement plus rapide chez les 15-25 ans que chez tous les autres groupes d’âge. Diverses formes de violence physique et verbale, non criminelle, augmentent elles aussi, surtout chez les jeunes. Elles engendrent des dommages profonds et variés : détresse, isolement, dépressions, suicides. La violence augmente aussi chez les filles, plus rapidement que chez les garçons. C’est ce qu’on constate dans certains milieux.

Pourquoi les jeunes sont-ils de plus en plus violents aux Etats-Unis et au Canada ? Pourquoi l’augmentation de la violence juvénile frappe-t-elle également en Europe et est-elle devenue un enjeu majeur de santé publique ?

Pourquoi le nombre d’enfants du primaire aux prises avec des troubles graves du comportement augmente-t-il lui aussi ? Pourquoi nos enfants les plus troublés se retrouvent-ils en maternelle et en première année ? Ce n’est pas l’école qui cause la violence, mais c’est là qu’on peut la voir s’exprimer. Chaque année, nos écoles réussissent à socialiser un certain nombre de ces enfants. Pas tous, hélas. Et, inévitablement, certains atteignent le secondaire en conservant leur sous-développement en habiletés sociales. Ils deviennent des ados à risque. Si leur entourage n’est pas enclin au respect des différences, si les sarcasmes et les humiliations ont cours, inévitablement, la frustration augmente et la culture médiatique qui glorifie la vengeance vient aider ces jeunes à passer à l’acte. Cette culture médiatique de la violence, de source principalement hollywoodienne, se propage dans le monde entier. C’est elle qui enseigne à nos enfants à tuer, pour paraphraser Dave Grossman, psychologue retraité de l’armée des Etats-Unis, directeur du Killology Research Group et auteur de Stop Teaching Our Kids To Kill : « Videogames give kids and teens the will, the skill and the thrill to kill ».

Prévention

La violence commise et subie par des écoliers et des écolières a favorisé l’apparition de programmes de prévention de la violence, aussi nombreux que variés, dans toute l’Amérique du Nord. Peu de ces programmes, hélas, ont ciblé l’influence de la télévision comme facteur majeur d’augmentation de la violence physique et verbale. L’incidence de la télé sur le comportement des jeunes est pourtant connue. Dans un article du Monde diplomatique traitant des malaises dont souffre l’école, on déplore le « laminage des enfants par la télévision » qui commence au berceau. Ces enfants arrivent à l’école gavés de petit écran dès leur plus jeune âge, jusqu’à cinq heures par jour, avant même d’apprendre à parler. « L’inondation de l’espace familial par ce robinet constamment ouvert, d’où coule un flux ininterrompu d’images, n’est pas sans effets considérables sur la formation du jeune » (2).

Les ravages de la téléviolence

En avril 2003, les grandes organisations professionnelles de la santé et de l’éducation du Québec, - notamment la Fédération des Comités de parents, le Collège des médecins, l’Ordre des psychologues, la Fédération des commissions scolaires, la Centrale des syndicats du Québec, l’Association des médecins psychiatres, etc. - signaient une déclaration conjointe : « La violence télévisée exerce une influence indéniable sur tous les enfants. Elle ne transforme pas tous les enfants en criminels et elle n’est pas seule à influencer les enfants. Mais les études effectuées conduisent toutes à une conclusion unanime. Les risques qu’elle fait courir à un nombre grandissant d’enfants auront des répercussions sur la qualité de vie et le sentiment de sécurité de l’ensemble de la société ».

Tous les parents d’ados savent qu’un nombre croissant d’émissions, de films et de jeux vidéo alimentent leur imaginaire. Hélas, la plupart ne savent pas à quel point la consommation de ces divertissements nuit à leur développement mental et physique. Cela est pourtant démontré. On y utilise des héros fascinants qui règlent les conflits par la violence. On y glorifie la vengeance et la cruauté. La télédiffusion d’émissions et films violents augmente à une vitesse effarante. Pour clouer le bec à Virginie Larivière, les télédiffuseurs ont promis de s’autoréglementer en 1994. Depuis ce moment, les réseaux privés qui diffusent au Québec ont augmenté les doses de violence de 432% au cours des 8 années suivantes. La télé et les jeux vidéo ont nui à nos enfants en remplaçant l’activité physique dans leur vie tout en faisant la promotion d’une alimentation malsaine, responsable de l’augmentation des cas d’obésité. L’influence néfaste de la télé est énorme, elle est connue, vérifiée scientifiquement et abondamment documentée. Pour des personnes soucieuses de rigueur scientifique, ignorer la contribution de la télé à la violence juvénile est devenu impossible.

Tendance réversible ?

Conscient des milliers d’études sur l’influence nocive de la télé, curieux de savoir si cette influence était réversible, Tom Robinson, professeur de médecine à l’Université Stanford, a tenté une expérience audacieuse avec des enfants de San José, en Californie. Il a créé des outils pédagogiques et les a fournis au personnel pour préparer les enfants à se priver de télé et de jeux vidéo durant 10 jours (3). Pour mesurer l’impact, il a pris soin de quantifier la violence physique et verbale avant et après le jeûne. Il a également évalué 20 semaines plus tard. Il a constaté une réduction de la violence verbale (50 %) et de la violence physique (40 %). Il a aussi noté que les enfants les plus agressifs ont accompli les progrès les plus importants (4). En plus, il a aussi noté une réduction significative de l’obésité (5).

Une grève de télé ?

Curieux de savoir si un régime similaire aurait les mêmes vertus dans leur milieu, le personnel et les parents d’une vingtaine d’écoles primaires du Québec et de l’Ontario ont décidé de lancer le « DÉFI de la Dizaine » aux élèves. L’expérience a été évaluée dans 9 de ce ces écoles. Cette année, dans trois écoles du Québec et de l’Ontario, 1159 enfants participent au DÉFI sans télé du 19 au 28 avril. EDUPAX tient à féliciter ces enfants, le personnel enseignant qui les a préparé et les parents qui les accompagnent dans cette aventure où ils apprennent à briser leur dépendance en vivant « un jour à la fois ».

Pour renseignements : Jacques Brodeur, 418-932-1562
Communiqué des 3 écoles participant au DÉFI 2005

ADDENDUM

« DÉFI de la Dizaine sans télé ni jeux vidéo »
Bilan dans une école secondaire

En avril 2004, une première école secondaire proposait une grève de télé à ses 950 élèves. Les élèves de l’école Louis-Jacques-Casault, à Montmagny, ont eu l’occasion de relever le Défi, en avril 2004. Une grève de télé et de jeux vidéo de 10 jours constituait pour eux un véritable exploit olympique. Branchés au petit écran entre 15 et 35 heures par semaine, l’ado nord-américain est la cible d’agences de marketing pour lesquelles les moindres replis de l’âme humaine n’ont plus de secrets. Ils savent comment tirer profit de leur vulnérabilité, comment cultiver leur dépendance. Toutes les stratégies leur sont permises, même les plus perverses. Des ados pourraient-ils avoir envie de se mesurer à une telle industrie ? Comment le DÉFI pourrait-il susciter leur intérêt ?

Impact du DÉFI sur des ados

Le conseil étudiant a appuyé le DÉFI avec vigueur, le Conseil d’établissement aussi. Un comité de mobilisation formé de parents a recruté plus de 150 bénévoles et représentants d’organismes du milieu pour élaborer une programmation susceptible d’éloigner les jeunes du petit écran. Les parents se posaient une question : les ados allaient-ils considérer ce DÉFI comme une entrave à leur liberté ou une remise en question de leur dépendance à la société de consommation ? L’évaluation a permis de constater que les ados ont réussi une moyenne de 4,8 jours de jeûne. Quatre sur 5 ont jugé le Défi très ou assez utile. Les deux tiers des parents l’ont jugé très ou assez utile. Les membres du personnel l’ont jugé très utile (40,6%) ou assez utile (59,4%). 86,2% des membres du personnel considèrent ce profit « très » ou « assez » important.

Le bilan

Le temps accaparé par les divertissements électroniques prive les jeunes du temps qu’ils pourraient autrement utiliser pour développer diverses habiletés sociales. La privation volontaire de tels divertissements durant une période de 10 jours a produit un impact sur la qualité de vie des élèves. Le Défi a permis d’augmenter ou améliorer,

* la pratique d’activités physiques pour la moitié des jeunes,
* le temps passé avec des amis pour 45%,
* le temps passé avec les parents pour plus du quart,
* l’aide fournie à la maison pour près du quart d’entre eux.

Il faut donc conclure à une amélioration sensible des rapports sociaux et à un resserrement des liens familiaux.

Ce qu’en conservent les ados

L’évaluation a permis de mesurer les bénéfices du Défi sous divers aspects.

* Violence à l’école. Le DÉFI a entraîné une diminution de la violence physique (selon 32% des répondants) et de la violence verbale (27%).
* Violence à la maison. Le DÉFI a entraîné une diminution de la violence verbale (39% des répondants) et de la violence physique (38%). C’est une amélioration sensible pour plus du tiers des ados.
* Le sens critique s’est aiguisé pour 65% des ados, surtout chez les filles. Cet élément est celui qui s’est le plus amélioré au secondaire. 59% des parents constatent la même amélioration, de même que 9 membres du personnel sur 10.
* La conscience de l’influence de la télé sur les jeunes pour 76% des parents d’ados.
* Une nouvelle dynamique dans l’école grâce au DÉFI ? « Oui » disent 63% des ados, majoritairement des filles. Cette nouvelle dynamique vient au 2e rang des réponses positives au secondaire.
* Une nouvelle dynamique dans la communauté ? « Oui » disent 58% des ados, majoritairement des filles. Cette dynamique vient au 3e rang des réponses positives au secondaire.

Répéter le Défi ?

Ce DÉFI que certains jeunes ont perçu comme une intrusion dans leur vie privée, près des trois quarts des élèves du secondaire (72%) se disent prêts à le répéter. La reprise du Défi est même souhaitée plus vivement au secondaire qu’au primaire. Les ados prêts à répéter sont majoritairement féminins (222/371) tandis que les « non » sont majoritairement masculins (73/141). Les divertissements électroniques exercent manifestement un attrait plus important chez les garçons que chez les filles, d’où l’importance d’insister sur l’impact de la télé sur la masculinité.
79% des parents recommandent à d’autres écoles secondaires de vivre le Défi.
La réponse des élèves, des parents et du personnel indique un intérêt certain à répéter l’expérience. La reprise ne devrait pas nécessairement avoir lieu chaque année, probablement plus aux deux ans. Malgré les dérangements qu’un tel DÉFI a pu représenter pour la vie de l’établissement, le personnel de l’école secondaire est le groupe le plus favorable à reprendre l’aventure (89,7%).

Implication des parents et de la communauté

Plusieurs parents, avec l’aide de bénévoles de la communauté, se sont impliqués avec enthousiasme et ont organisé diverses activités alternatives susceptibles de rivaliser avec le petit écran. L’organisme Kino-Québec a contribué à cette programmation. Tous les jeunes et plusieurs parents ont entendu la sonnette d’alarme concernant la consommation télévisuelle. L’expérience a été bénéfique pour plusieurs familles où les jeunes ont refusé de relever le DÉFI. On a noté un rapprochement entre parents et enfants et on a augmenté le rayonnement de l’école dans la communauté. Avantage non prévu, les élèves et leurs parents se sont retrouvés au centre d’une couverture médiatique exceptionnelle. Plusieurs médias écrits et électroniques ont couvert l’exploit avec éloges. En plus d’améliorer leur estime de soi en tenant tête au petit écran, les ados ont attiré l’attention sur leur grève et suscité l’admiration.

Notes

1. Le taux de crimes violents est deux fois plus élevé chez les jeunes que chez les adultes, selon le ministère de la Sécurité publique du Québec (Statistiques 2001, p.24).
2. L’article du Monde diplomatique, novembre 2001.
3. Les outils forment un programme intitulé « Student Media Awareness for Reducing Television » (SMART).
4. Dr Tom Robinson, Journal de l’American Medical Association, Réduction de l’agressivité.
5. Reducing - Impact du DÉFI sur l’obésité.
6. Des références sur l’influence de la téléviolence sont disponibles sur le site de la Fédération des commissions scolaires du Québec .
7. Tous les renseignements sur le Défi sont affichés sur internet. Le DÉFI se tient chaque année, généralement au cours de la 2e partie du mois d’avril.

RÉSULTATS : Pour consulter les résultats du projet Défi, voir le site EDUPAX.

- On peut s’abonner au Bulletin EDUPAX (mensuel gratuit) en envoyant un message courriel vide à Abonnezmoi@edupax.org

Jacques Brodeur, consultant
Prévention de la violence
Éducation à la Paix
Éducation aux médias
Courriel de l’auteur
Site EDUPAX

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Quelques données

Nos enfants consacrent en moyenne 25 heures par semaine au petit écran. Les émissions de télé pour enfants contiennent de 3 à 6 fois plus de violence que les émissions pour adultes. Les doses de téléviolence ont été augmentées de 432% par les télédiffuseurs privés en 8 ans. On l’utilise sciemment pour « accrocher » les enfants.

Dix heures de télé par semaine affectent les résultats scolaires négativement, c’est prouvé.

Un enfant voit en moyenne 30 000 annonces publicitaires par année. À l’âge de 65 ans, nos enfants auront été la cible de 2 millions d’annonces à la télé.

Chaque jour, on loue 2 fois plus de vidéocassettes qu’on emprunte de livres dans les bibliothèques.

Pourquoi aider nos ados à réduire leur consommation de télé et de jeux vidéo ?

Des centaines d’études scientifiques ont démontré que les élèves qui consacrent moins de temps au petit écran ont de meilleures notes. Ils apprennent mieux à lire et à écrire lorsqu’ils consomment moins de télé.

Les annonces publicitaires font désirer plus de jouets et d’aliments. Les enfants finissent par croire qu’il leur manque toujours quelque chose. Ils n’en ont jamais assez. La publicité est conçue pour leur faire désirer toujours plus.

L’exposition à des émissions, films et jeux vidéo violents rend les enfants plus agressifs et leur enseigne que la violence est une façon acceptable de régler des conflits.

Les enfants qui regardent beaucoup de télé consacrent moins de temps à développer leurs habiletés sociales.

Le monde présenté à la télé est irréel. Les gros consommateurs de télé ne découvrent pas par eux-mêmes le monde tel qu’il est.

Plus on regarde la télé, moins on est en forme, plus on risque de se retrouver en excès de poids.

En leur montrant des personnages faussement attrayants, riches et heureux, la télé réduit l’estime de soi des enfants, elle leur inculque un sentiment d’impuissance.

Pourquoi les jeunes regardent-ils autant de télé ?

Tout le monde le fait. Les amis de nos enfants passent 25 heures devant le petit écran. C’est le sujet de conversation le plus commun. Certains jeunes craignent de se sentir marginalisés en ignorant la télé. Et nos enfants conversent avec leurs parents …38 minutes par semaine.

L’ennui. Souvent, les enfants utilisent la télé pour se désennuyer. Comparativement à d’autres activités, telles que jouer avec des amis, jouer dehors, parler avec ses parents, lire, la télé est passablement ennnuyante. Des études ont démontré que les enfants qui s’ennuient le plus sont ceux qui regardent le plus de télé.

La télé est partout. Il est difficile de s’en éloigner. 99% des foyers possèdent un téléviseur, 66% en ont 3 ou plus. Et nous n’avons pas de données sur les appareils de jeux vidéo, les ordinateurs et les petits gameboy.

L’habitude. Regarder la télé semble facile quand un enfant ne sait que faire d’autre. Après un certain temps, après avoir regardé beaucoup de télé, on se sent accroché, dépendant. Même chose pour les films et les jeux vidéo.

L’exemple parental. Comme certains parents regardent beaucoup de télé, les enfants qui veulent passer du temps avec eux doivent la regarder. Certains l’utilisent comme gardienne pendant qu’ils font autre chose. Dans certaines familles, on regarde la télé durant les repas.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 20 avril 2005.

Jacques Brodeur, consultant en prévention de la violence


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