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Espagne
Une loi qui jetterait les femmes dans l’industrie du sexe

1er mars 2006

par Entretien réalisé par Cathy Ceïbe

La Catalogne a « légitimé » la prostitution dite volontaire. Les députés ont créé une commission chargée de se prononcer sur la pertinence ou non de sa légalisation.

Sur proposition de sa conseillère à l’Intérieur, Monserrat Tura, le gouvernement catalan est à l’initiative d’un avant-projet de loi visant à réguler la prostitution. Les organisations féministes, les formations politiques et les syndicats sont divisés sur la question. Pour l’avocate Rosario Carracedo, coordonnatrice de la Plate-forme des associations de femmes pour l’abolition de la prostitution, la proposition catalane est scandaleuse. Elle démontre le caractère archi-minoritaire de la prostitution dite volontaire et avance des propositions alternatives pour mettre un terme au commerce des femmes.

- Que pensez-vous de la proposition du gouvernement de Catalogne de légitimer la prostitution ?

Rosario Carracedo. Nous y sommes absolument opposées. Selon le gouvernement, la loi protégerait les femmes en situation de prostitution. Cette loi est une mesure d’ordre public visant à chasser les femmes des rues et à calmer les critiques du voisinage. Au bout du compte, elle favorise l’industrie du sexe. Pis, en rendant les femmes invisibles, elle les jette dans cette industrie. Elle permet, au passage, de cacher l’incapacité de Monserrat Tura de mettre en place une politique de démantèlement du proxénétisme organisé à Barcelone.

- Qu’entend la loi par « prostitution volontaire » ?

Rosario Carracedo. C’est une terminologie de l’industrie du sexe et du proxénétisme organisé. 90 % des 300 000 et 400 000 prostituées en Espagne sont originaires de pays déstabilisés politiquement et économiquement. Or, plus de 90 % du marché de la prostitution est contrôlé par le proxénétisme organisé. « L’exercice » de la prostitution en dehors de réseaux et de système organisés est excessivement minoritaire. D’ailleurs, il existe une association nationale de proxénètes, l’ANELA, un lobby économique qui exerce des pressions permanentes pour obtenir la réglementation de la prostitution. Établir une distinction entre prostitution libre et volontaire est lamentable pour des partis de gauche, en l’occurrence le Parti socialiste dont est membre Monserrat Tura. C’est comme si l’on établissait une distinction entre esclaves volontaires ou non.

- N’est-ce pas contradictoire que cette proposition naisse dans les rangs du PS, lui-même à l’initiative de la loi du genre, considérée comme inédite en matière de lutte contre les violences faites aux femmes ?

Rosario Carracedo. La proposition émane du PS de Catalogne et non de l’organisation centrale. Mais, quoi qu’il en soit, la stimulation de la prostitution et l’organisation de son commerce sont des mesures insupportables d’un point de vue idéologique. C’est d’une contradiction absolue.

- Quels éléments vous permettent d’affirmer que cette réglementation décuplera « l’industrie du sexe » ?

Rosario Carracedo. Toutes les études sur le trafic humain à des fins d’exploitation sexuelle signalent que l’industrie du sexe est en croissance depuis 1999. En Espagne, elle est spectaculaire notamment depuis 1995, date à laquelle l’État a dépénalisé le délit de proxénétisme. Aujourd’hui, il n’est reconnu que s’il est démontré une exploitation, un abus de supériorité ou de force physique. De 1995 à 2004, date d’un léger changement dans cette loi, les études indiquent une expansion des négoces en relation avec la prostitution. Quand un pays réglemente la prostitution, il légalise de fait ce marché puisqu’il n’est plus considéré comme un délit pénal. Il organise les conditions d’accès, par le prix, aux corps des femmes. Et valide une pratique masculine de violences et d’égalité entre les femmes et les hommes. L’Espagne est aujourd’hui l’un des pays les plus souples pour le trafic de femmes. Une destination privilégiée.

- Aujourd’hui, l’abolition de la prostitution est-elle possible ?

Rosario Carracedo. Pour cela, il faut renforcer les politiques d’égalité et créer des conditions salariales viables pour les femmes sans ressources. Il ne s’agit pas seulement d’une aide de réinsertion. Les pays terres d’immigrations doivent entreprendre une discrimination positive. Les femmes doivent pouvoir bénéficier d’aides supérieures aux gains engendrés par la prostitution, mais également aux petits salaires du travail domestique (auquel sont le plus souvent contraintes les immigrées - NDLR). Les politiques migratoires doivent prendre en compte cette perspective du genre. La politique internationale de démantèlement des réseaux de prostitution doit se situer au même niveau que celle de lutte contre l’intégrisme ou le terrorisme, avec la création de structures policières adéquates. Au même titre que pour la drogue, une banque centralisant les biens matériels confisqués aux réseaux de traite des femmes devrait être créée pour financer la protection des victimes.

- Au niveau mondial, quelle place occupe le commerce de la prostitution ?

Rosario Carracedo. C’est le deuxième commerce après celui des armes. Elle a détrôné la drogue. Malgré tout, les sanctions pénales à l’encontre des personnes organisant la traite des femmes sont substantiellement inférieures à celles infligés aux trafiquants de drogue. Quant à la « marchandise », elle est réutilisable et revendable. Il est fondamental de décourager la demande masculine, comme cela se fait dans le cadre de la lutte contre les violences dans les couples. Les politiques publiques doivent délégitimer ces pratiques de « loisirs » et d’habitude. La CEDAW (convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes) des Nations unies a signifié à l’Espagne qu’elle devait décourager la consommation sexuelle pour éradiquer le trafic de personnes. C’est une mesure essentielle. La société ne peut pas envoyer un message aux hommes selon lequel elle tolère et accepte les pratiques de sexe rémunéré.

Enfin, il faut élaborer un code éthique pour dissuader les médias de « publiciter » la consommation sexuelle des femmes. On ne peut pas parler de droits humains dans sa ligne éditoriale lorsque l’on tire des bénéfices de l’exploitation sexuelle des femmes. L’industrie de la presse ramasse, via cette forme de publicité, près de 5 millions d’euros par an.

Entretien réalisé par Cathy Ceïbe

Paru dans l’édition du 18 février 2006 de L’Humanité, Rubrique International.

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Dernière nouvelle

Cette proposition du gouvernement catalan a été finalement rejeté.

C’est une véritable victoire pour les abolitionnistes en Espagne qui doit beaucoup à la mobilisation qui a commencé depuis Madrid en 2004, notamment avec la campagne fantastique de la Mairie de Madrid. J’ai été personnellement témoin de l’engagement de cette ville qui d’ailleurs est citée dans le dernier rapport de la Rapporteure spéciale sur la Traite.

Je regrette qu’aujourd’hui en France, on continue de colporter la nouvelle de la réglementation alors que nous avons encore gagné une victoire en Espagne. Je pense qu’il est important de signifier à chaque fois que nous gagnons une victoire.

Si vous souhaitez d’autres informations sur l’Espagne, vous pouvez prendre contact avec Acunsion Miura, Marta Torres ou Yolanda Alba.

Je vous signale d’ailleurs qu’après la Suède, Madrid a été la première à faire des visuels en direction des hommes.

Malka Marcovich

Mis en ligne sur Sisyphe, le 22 février 2006.

Entretien réalisé par Cathy Ceïbe


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