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Rapport Bouchard-Taylor - L’art "scientifique" de noyer le poisson

29 mai 2008

par Sisyphe

Le rapport tant attendu de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles (CCPARDC) vient d’être rendu public suscitant davantage de désappointement et d’indignation que de satisfaction. En effet, la plupart des citoyen-nes, des groupes et des associations qui ont soumis 900 mémoires ou des 241 personnes ayant témoigné devant la Commission, des 4 223 personnes qui ont participé aux 22 forums régionaux et nationaux auront l’impression que leurs préoccupations, leurs inquiétudes et leurs suggestions n’ont pas été pris en compte par les commissaires en particulier sur la question de la prépondérance des valeurs d’égalité entre les hommes et les femmes et la laïcité de l’État québécois.



Après avoir fait un sort à la plupart des situations d’accommodement, qualifiées de « mythes », les commissaires n’ont pas cru bon de fournir des balises juridiques afin de mettre fin aux excès auxquels on a eu droit au Québec, mais proposent des « ajustements », recommandent de se fier aux « pratiques citoyennes » et de laisser au jugement individuel des professionnel-les des diverses institutions le soin de trancher.

Concernant le port de signes religieux par le personnel de l’État, le rapport recommande : « Qu’il soit interdit aux magistrats et procureurs de la Couronne, aux policiers, aux gardiens de prison, aux président et vice-présidents de l’Assemblée nationale. Qu’il soit autorisé aux enseignants, aux fonctionnaires, aux professionnels de la santé et à tous les autres agents de l’État. » On remarquera que la féminisation n’est pas appliquée dans ce rapport, faisant ainsi écho au rejet hautain des analyses et des recommandations d’un grand nombre de femmes face aux causes et aux conséquences du port de signes religieux ostentatoires sur l’égalité entre les sexes et le respect de la laïcité.

Enfin, le malaise identitaire exprimé avec force par la communauté québécoise majoritaire de souche est attribué, non pas à une inquiétude justifiée touchant les principes d’égalité entre les sexes, la primauté du français et le respect de la laïcité, mais à un simple problème de perception attribué à l’ignorance et au ressentiment engendrés par l’histoire spécifique du Québec. C’est la société d’accueil qui est appelée à s’accommoder de la culture des personnes immigrantes, toutes les cultures étant mises sur le même pied dans le rapport. Impossible de ne pas penser au multiculturalisme canadien, dont on semble s’être contenté de changer le nom en "interculturalisme".

- Voir les 37 recommandations du rapport, qui ne traduisent pas à elles seules le paternalisme et la condescendance dont ce document est teinté d’un bout à l’autre. Sisyphe proposera d’autres analyses de ce rapport plus tard.

- Voici quelques réactions à la suite de la parution du rapport :

Conseil du statut de la femme : l’égalité entre les femmes et les hommes mise entre parenthèses

Québec, le 23 mai 2008 - À la lecture des 37 recommandations du rapport Bouchard-Taylor, on prend connaissance bien froidement des « conclusions » de cet exercice qui aura duré 18 mois. Toutefois, c’est à la lecture intégrale du rapport que le malaise et l’inconfort se manifestent. En effet, dès l’introduction, il saute aux yeux que l’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas une valeur, et encore moins un droit, qui est à la base de ce rapport.

Alors que la déclaration du premier ministre du Québec et le décret annonçant cette commission faisaient état de trois valeurs communes qui devaient guider ces travaux, en aucun moment dans le document les ommissaires n’ont pris la peine de donner un écho à cette prémisse du chef du gouvernement du Québec. Ils réussissent même à éclipser le sujet en tentant d’expliquer le mandat qui a été confié à la Commission en introduction du rapport.

Les commissaires auraient pu se rattraper lorsqu’ils identifient ce qui constitue la « culture publique commune » ou le « cadre civique commun » qui aurait « permis d’instaurer jusqu’ici une vie collective raisonnablement harmonieuse » en mettant à l’avant-plan le droit à l’égalité entre les femmes et les hommes comme valeur collective. Non, dans ce chapitre, on apprend que la démocratie libérale, le français et a politique d’intégration constituent le fondement des « normes du vivre ensemble », mais pas l’égalité entre les femmes et les hommes. « La valeur d’égalité entre les femmes et les hommes est plus souvent
citée entre parenthèses ou au même titre que d’autres repères, mais jamais mise de l’avant comme une valeur partagée par la population et marqueur de l’identité québécoise. C’est désolant ! », a déclaré la présidente du Conseil du statut de la femme du Québec, Mme Christiane Pelchat.

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La présidente du CSF, Christiane Pelchat déclarait aussi à Louise Leduc de La Presse que "tout service public devrait être exempt de quelque connotation religieuse que ce soit. Dans les écoles publiques, à l’hôpital, la neutralité religieuse devrait être exigée, précisant que ça vaut aussi pour les habits des religieuses. Pour nous (au Conseil), laïcité et égalité entre les hommes et les femmes vont de pair, et la laïcité préconisée par le rapport ressemble plus à du gruyère qu’autre chose".

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Un tout autre son de cloche de la part de Michèle Asselin, présidente de la Fédération des femmes du Québec, et de Françoise David, co-porte-parole de Québec Solidaire :

La Fédération des femmes du Québec enthousiaste et impatiente !

Montréal, le 22 mai 2008 - La Fédération des femmes du Québec (FFQ) accueille favorablement le rapport de la Commission Bouchard-Taylor intitulé « Fonder l’avenir-Le temps de la conciliation portant sur les Accommodements raisonnables et les différences ».

L’ensemble des recommandations que l’on y retrouve fait écho aux préoccupations portées par la Fédération des femmes du Québec et présentées dans son mémoire à la Commission, l’automne dernier.

« Nous saluons le fait que le principe d’égalité entre les femmes et les hommes reste un principe non négociable et que le rapport renforce ce principe comme valeur fondamentale de la société québécoise. Qu’il défende qu’aucun accommodement ne puisse restreindre les droits à l’égalité des femmes nous satisfait grandement », de déclarer Mme Michèle Asselin, présidente de la Fédération des femmes du Québec.

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Déclaration de Françoise David à La Presse : "Dans leur rapport, Gérard Bouchard et Charles Taylor recommandent que les signes religieux soient interdits aux juges, aux procureurs de la Couronne, aux policiers, aux gardiens de prison, aux président et vice-président de l’Assemblée nationale, mais permis aux enseignants, aux fonctionnaires, aux professionnels de la santé et à tous les autres agents de l’État. Et c’est une très bonne idée, selon Françoise David, qui appuie « sans réserve » le rapport des commissaires.

Les commissaires, a dit Mme David, ont clairement fait la distinction entre ceux qui sont en position d’autorité et qui doivent présenter une apparente neutralité et les autres, comme les enseignants, qui peuvent à bon droit afficher leur différence. « Certains sont pratiquants, d’autres pas, et il n’est pas mauvais que les enfants soient exposés à cette réalité », a souligné Mme David.

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Pauline Marois : Le rapport passe à côté de l’essentiel : les solutions

Pour la chef du Parti Québécois, ce rapport ne répond pas à l’essentiel, soit le socle de l’identité québécoise constituée de son patrimoine historique, de la prédominance de la langue française, de sa culture, du principe d’égalité des hommes et des femmes et de la laïcité des institutions publiques. « Pour nous, il est primordial que nos valeurs communes soient clairement définies et établies dans nos lois, de façon solennelle. Donner une existence juridique à notre identité constituerait un signal clair, énergique et raisonnable. Les commissaires souhaiteraient que l’État fasse davantage la promotion des valeurs publiques communes pour une meilleure pratique d’harmonisation des accommodements raisonnables. Nous sommes bien d’accord mais encore faudrait-il affirmer nos valeurs communes pour mieux baliser le principe d’accommodement. Il s’agit de la principale faiblesse de ce rapport ».
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Lise Payette : La fragile égalité hommes-femmes

Pendant les auditions de la commission Bouchard-Taylor, c’est pratiquement à l’unanimité que l’égalité a été déclarée non négociable. Et pourtant... pourtant — on le sait maintenant puisque le rapport fut publié hier — le port du hidjab a refait surface. Les commissaires proposent d’apprendre à vivre avec le voile islamique.

Les deux charmants messieurs qui se sont tapé des semaines d’audiences ne semblent pas avoir compris que le hidjab est non seulement un signe religieux, mais également un signe de soumission des femmes aux hommes — père, frère ou mari. Au Québec, les femmes ont beaucoup lutté pour obtenir l’égalité. Si elles ont exprimé des craintes quant au port du hidjab, il aurait été souhaitable que les commissaires écoutent attentivement leurs doléances.

[...] Mais deux hommes, aussi intelligents soient-ils, éduqués au temps des religions, peuvent-ils saisir la menace que représente un bout de tissu pour des femmes qui ont cheminé si longtemps, contre vents et marées, afin d’acquérir la précieuse égalité dont elles étaient privées depuis des siècles ? N’aurait-il pas fallu qu’une femme au moins partage leurs travaux de façon officielle ?

[...] Les femmes du Québec ne combattent ni l’immigration, ni d’autres femmes, ni des religions. Elles combattent pour que toutes les femmes puissent enfin accéder à l’égalité « pure et dure » avec les hommes québécois ainsi que pour la laïcité de la sphère publique. Avis aux commissaires. Autrement, messieurs les savants, vous serez condamnés à refaire le travail.
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Marie-Claude Lortie : Femmes et accommodements raisonnables"

[...] La perception que les accommodements raisonnables permettent une remise en question de cette valeur fondamentale qu’est l’égalité homme-femme, est au coeur de ce dossier. L’intérêt qu’on y a porté dans le rapport et depuis, dans la discussion publique, n’est pas, à mon avis, proportionnel à son importance.

Avez-vous l’impression, vous, qu’on a répondu à la question : jusqu’où peut-on tolérer que la religion remette en question l’égalité ? Pas moi. Il est vrai que peut-être que, dans le fond, il n’y a tout simplement pas de réponse à cette question. Personne ne l’a trouvée en tout cas. Ni nous, ni les Français, ni les Danois.

Mais nous, au-delà de l’anecdotique, en avons-nous même réellement, sérieusement, philosophiquement, discuté ?
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Nathalie Petrowski : Des gens d’entendement

Pour ma part, en ma qualité de fille d’immigrants parfaitement assimilée à l’espace identitaire québécois, je trouve que ce rapport placé sous le signe de l’ouverture est en effet ouvert à tout le monde, sauf aux Québécois d’origine canadienne-française.

Il me semble que le rapport ne leur fait pas de cadeau alors tous les autres Québécois issus d’origines diverses semblent avoir droit chacun à leur bonbon, fut-ce un érouv, un hijab, un kirpan ou une place de stationnement le dimanche à Outremont.

En même temps, comme le dit si bien le commissaire Bouchard, les Québécois sont des gens d’entendement, des gens raisonnables, compréhensifs et accommodants. C’est vrai. Tellement vrai que des fois, malheureusement, ça dépasse l’entendement.
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Joseph Facal : Maître chez nous

Je nous revois encore - mon père, ma mère et moi - arrivant au Québec en 1970. Mes parents savaient que rien ne serait facile. Personne ne les obligeait à venir ici.
Il ne leur serait même pas venu l’idée de demander à la société qui les accueillait de changer pour les accommoder. Il allait de soi que c’était à eux de le faire.

Évidemment, c’était avant que les sociétés occidentales soient rongées de l’intérieur par le sentiment de culpabilité, la mauvaise conscience, le relativisme et la sacralisation des droits individuels. Ce n’est pas la diversité ethnique qui est un problème dans le Québec d’aujourd’hui.

C’est d’abord notre réticence à affirmer qu’il est parfaitement normal que les Québécois francophones soient attachés à leurs traditions et à leurs valeurs, et qu’ils fixent clairement les règles du jeu. Et c’est ensuite de faire comprendre que les francophones ne sont pas encore vraiment maîtres chez eux.
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Nathalie Collard : Pas de hijab au primaire

[...] Au cours des dernières années, le voile a été intimement associé au mouvement intégriste et, bien que toutes les femmes musulmanes qui le portent ne soient pas des fondamentalistes, on ne peut ignorer le fait que des intégristes se soient approprié ce symbole. D’ailleurs, des musulmanes refusent de le porter pour ces raisons. Au cours des dernières années, plusieurs musulmans et musulmanes ont en outre rappelé que le Coran n’obligeait pas la femme à être voilée, en totalité ou en partie.

Preuve supplémentaire que le voile est fortement lié à l’oppression des femmes : lorsque les fondamentalistes prennent le pouvoir, ils s’empressent d’imposer le port du voile. Dans ce geste, il y a la volonté de limiter les droits des femmes, de les rendre inférieures aux hommes. Il n’y aucun doute là-dessus.

Le voile ne symbolise pas uniquement la soumission à l’homme. Il est également symbole de modestie féminine. En le revêtant, la femme se soustrait au regard masculin qui ferait d’elle un être impur. Ces interprétations et les valeurs qui s’y rattachent vont à l’encontre des principes égalitaires propres à la société québécoise, principes d’ailleurs reconnus dès les premières lignes du rapport Bouchard-Taylor.
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Relire

À la lumière de ces réactions au rapport, il est intéressant de relire deux articles de Micheline Carrier :

- "Un féminisme gangrené par le relativisme".
- "Un féminisme non interventionniste face à l’extrémisme religieux"

Mis en ligne sur Sisyphe, le 23 mai 2008.

Sisyphe

P.S.

Lire : Diane Guilbault, Un rendez-vous manqué pour les femmes, Sisyphe, le 24 mai 2008.




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