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Le commerce du sexe est florissant en Afghanistan

23 juin 2008

par Alisa Tang, AP

KABOUL, Afghanistan (AP). La fille avait 11 ans quand elle avait été
attaquée par un homme sans jambes. L’homme lui a donné $5. Et c’est ainsi
qu’elle a commencé à vendre du sexe.

L’Afghanistan est un des pays les plus conservateurs du monde, il semble,
cependant que le commerce du sexe y soit florissant.* Le sexe est vendu
ouvertement dans des bordels remplis de femmes venues de Chine qui
servent à la fois des Afghans et des étrangers. Beaucoup plus controversées
sont les prostituées afghanes, qui restent clandestines dans une société qui
nient leur existence.

Les coutumes pour (soi-disant) garder les femmes « pures » n’ont pas arrêté la
prostitution. Les filles sont censées rester vierges jusqu’à leur nuit de
noce, ainsi, certaines prostituées ne pratiquent que le sexe anal.

La police effectue deux à trois arrestations pour prostitution par
semaine, d’après Zia ul-Haq, l’enquêteur en chef au département des crimes
sexuels du Ministère de l’Intérieur. Elles sont souvent les victimes de
trois décennies de guerre brutale et d’une misère noire qui force la plupart
des Afghans à vivre avec moins d’un dollar par jour.

« On trouve la prostitution dans tous les pays pauvres, et elle existe en
Afghanistan », dit la militante des droits des femmes Orzala Ashraf. « Mais
la société porte des lunettes noires et ignore ces problèmes. La tradition,
c’est l’honneur, et quand nous parlons de ces problèmes, nous brisons la
tradition. »

La fille à maintenant 13 ans et ses traits se sont affinés en une beauté
frappante. Elle parle quatre langues, les langues locales pachtou et dari,
l’ourdou qu’elle a appris comme réfugiée au Pakistan et l’anglais qu’elle a
appris dans un cours à $2.40 par mois, qu’elle paie elle-même à Kaboul.
Elle est le soutien de sa famille qui compte 10 personnes.

Elle ne sait pas ce qu’est un condom. Elle n’a pas entendu parler du sida.

L’Associated Press a recueilli son histoire lors d’une dizaine de rencontres
s’échelonnant sur quatre mois, ainsi que par des interviews avec la police et des assistants sociaux. Pendant des mois, elle a maintenu qu’elle était « une
bonne fille », une vierge. Mais en mars, elle a reconnu avoir eu des
relations sexuelles anales avec des hommes pendant des années, en commençant
avec le mendiant sans jambes.

Elle baissait la tête en parlant, son visage et ses mains étaient noirs de
suie produite par l’échappement des voitures. Elle rentrait constamment ses
cheveux en dessous de son foulard.

La fille a grandi au Pakistan où sa famille avait fui pendant la guerre
civile sanglante en Afghanistan, au début des années 1990. Elle nettoyait des
voitures pour gagner un peu d’argent. Il y a cinq ans, sa famille et un flot d’autres réfugiés retournèrent en Afghanistan après que l’invasion dirigée par les US renversa le régime des Talibans. Mais son père n’arrivait qu’à gagner $40 par mois dans de petits boulots.

Elle se mit à vendre du chewing-gum et des journaux et nettoyait les vitres
des voitures dans les rues boueuses pleines de nids de poule à Kaboul. Elle
se faisait à peu près $3 par jour. Et c’est là qu’elle a rencontré Oncle
Lang, un surnom qui signifie Oncle sans jambes. Oncle Lang était une victime
des mines terrestres. Quand la fille et un ami lui apportèrent de quoi manger et du thé, il les attaqua, dit la police.

« Je ne savais rien du sexe, dit-elle. Mais c’est arrivé. »

Il est difficile de savoir combien de femmes sont des prostituées en Afghanistan à cause du tabou entourant la question. Un rapport de l’Université de Manitoba en septembre dernier estime qu’il y a à Kaboul 900 "travailleuses du sexe". Un rapport de 2005 du groupe d’assistance allemand Ora International a établi le nombre à 122 travailleuses du sexe, dont moins d’un pourcent connaissait l’existence du sida. La plus jeune avait 14 ans.

En Afghanistan, les prostituées comptent un grand nombre de Chinoises au service des clients occidentaux qui travaillent pour des firmes de sécurité,
des entreprises et des groupes d’assistance en Afghanistan. Beaucoup de ces
femmes disent qu’elles ont été piégées dans ce commerce par des
intermédiaires qui leur promettaient un travail honorable, mais le Général Ali
Shah Paktiawal, chef des enquêtes criminelles de Kaboul, le nie : “Elles sont venues de leur propre gré”.

La honte de la prostitution en Afghanistan est intense.

« Dans notre culture, c’est très, très mal », dit Soraya Sobhrang, la
commissaire indépendante afghane des droits humains pour les affaires de
femmes. Dans la loi pénale afghane, la prostitution est souvent considérée comme un adultère, qui est punissable de 5 à 15 ans de prison. Dans la loi islamique, les prostituées mariées peuvent être lapidées à mort.

Certaines prostituées sont forcées par leur famille à se livrer à la prostitution. Le rapport de l’Ora signale que 39% des "travailleuses du sexe"
interviewées ont trouvé des clients par l’entremise des membres de leur famille, 17% par leur mère et 15% par leur mari.

Pour beaucoup de filles, il existe peu de recours. « Elles pensent que si elles nous racontent la vérité, nous les ramènerons à leurs familles et que leurs familles les tueront, ou que nous allons les envoyer dans une institution et qu’elles seront mises en prison », dit Jamila Ghairat de l’organisation d’aide « Femmes pour les femmes afghanes ». « Les filles ont peur de leur famille, du gouvernement, de tout le monde ».

Dans certains cas, ce sont les familles qui jouent le rôle de souteneur des
filles. Dans un bordel géré par une famille, la fille la plus âgée avait 15
ans, elle est devenue orpheline quand ses parents sont morts lors d’une attaque de missiles sur Kaboul. Un parent la maria à un garçon de 9 ans dont le père était un maquereau. Elle s’est enfuie trois fois, mais chaque fois son
beau-père soudoyait la police pour la ramener. Elle s’est finalement rendue à la Commission des droits humains.

Des bordels de fortune existent partout à Kaboul, mais ils se déplacent
constamment, dit Esmatullah Nekzad, un policier qui a travaillé avec les
forces du département des crimes moraux. Les clients sont surtout des hommes
afghans. La plupart des hommes afghans ont ce hobby quand ils sont âgés de 16
à 30 ans. « Vous y allez, prenez leur numéro de téléphone, le transmettez à vos amis. Tout se fait par téléphone ».

Les filles restent en un seul endroit de cinq jours à trois mois, jusqu’à ce
que les voisins apprennent leur occupation. C’est ce qui est arrivé à la fille qui a été violée par Oncle Lang. En novembre, il l’a trafiquée avec plusieurs autres dans la ville du nord de Mazar-i-Sharif pour mendier et vendre du sexe. En quelques jours, les voisins sont devenus soupçonneux et ont prévenu la police, qui a envahi l’endroit et a arrêté les filles prostituées. Oncle Lang a pris la fuite.

Pendant quelques semaines, la fille fréquenta quotidiennement une
organisation d’aide aux femmes. Elle arrivait le matin, travaillait
dans la cuisine et avait ensuite une heure d’assistance socio-psychologique
par jour. Elle quittait à 16h. Ses mains devinrent propres et douces et elle
était plus heureuse. Elle se mit à prier, demandant pardon à Allah pour
ses péchés.

D’abord, elle avait dit que sa famille ne savait pas qu’elle faisait commerce
de son sexe et que sa mère la tuerait. Mais pendant les sessions
socio-psychologiques, elle laissa échapper que ses parents l’encourageaient
à travailler avec Oncle Lang. Quand elle avait cessé de le voir, ils lui ont
envoyé, à sa place, son frère âgé de 10 ans.

Un jour, une assistante sociale l’aperçut avec Oncle Lang dans une rue
populaire avec des magasins vendant du kebab et de la glace. L’assistante
sociale lui en parla. Le jour suivant, la fille cessa de venir à
l’organisation.

Depuis, on ne l’a plus revue et on n’a plus entendu parler d’elle.

* Note de Sisyphe : Le commerce du sexe n’a rien de progressiste ni de libérateur, il caractérise plutôt les sociétés qui ne respectent pas les droits humains, où l’égalité des sexes n’existe pas et où existent des classes très pauvres. Il n’est pas étonnant que la prostitution soit florissante dans les sociétés et aux époques les plus conservatrices. Ces mêmes sociétés, toutes patriarcales, ne reconnaissent pas les mêmes droits aux femmes et aux hommes, ou elles les remettent sans cesse en question (comme dans les sociétés occidentales). Souvent, elles ne font guère d’efforts pour éliminer la pauvreté des femmes et des enfants, car cet état de pauvreté leur donne l’occasion de les exploiter. Là où existe la misère, il existe des hommes et des organisations qui en tirent profit. Ce sont souvent les mêmes hypocrites qui justifient l’existence de la prostitution en prétendant qu’elle permet aux femmes de survivre, alors que c’est leur système d’exploitation que la prostitution alimente. Se prostituer ou mourir : est-ce là un choix ? Notons que, partout, ce sont les femmes prostituées qu’on arrête et qu’on emprisonne, non les hommes qui les exploitent. Ainsi fonctionnent les systèmes d’oppression.

- "Sex trade thrives in Afghanistan", Associated Press, June 14, 2008. Traduction Edith Robinstein, Femmes en Noir, Fenwib Digest, Vol 46, Issue 40.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 18 juin 2008

Alisa Tang, AP


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