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Thérèse Lamartine : Polytechnique, le roman

9 avril 2009

par Élaine Audet

Auteure en 1985 d’une remarquable étude sur les réalisatrices, Elles cinéastes ad lib 1895-1981 (1), Thérèse Lamartine signe un beau roman, Soudoyer Dieu, qui scrute en profondeur la longue et inconsolable douleur des femmes après le massacre misogyne de Polytechnique. À travers les actes et les réflexions de filles et de garçons, qui avaient entre vingt et trente ans à la fin des années 80, et le regard de Renée-Pier, dont la meilleure amie Émilie tombera sous les balles du tueur, l’auteure explore toutes les facettes des relations hommes-femmes, des fictions stéréotypées ou des gestes d’affirmation des unes, du machisme vindicatif ou du sexisme ordinaire des autres, terreau fécond d’une haine meurtrière que, vingt ans plus tard, on qualifie toujours d’incompréhensible. Comme un cri sans fin qui rompt le silence imposé, ce roman, sensible et juste, rendra plus difficile de continuer à taire les causes de la tuerie.

Il s’agit, à travers les personnages, d’un réquisitoire passionné contre la majorité des hommes qui trouvent normaux les privilèges excessifs qui leur sont octroyés au détriment des droits les plus rudimentaires des femmes. De la dénonciation du sexisme rampant qui s’affirme au détour d’une discussion ou d’un menu destiné aux femmes qui ne comporte pas de prix. Du recours machiste à différentes formes d’intimidation comme le viol de domicile ou les manifestations courantes de pouvoir dont le but est de remettre les femmes à leur place avec indifférence, mépris ou violence.

Il s’agit aussi de la quête d’un amour différent qui ne reposerait plus sur le pouvoir, la possession et la soumission aux règles de la suprématie masculine. Et, avant tout, d’un vibrant témoignage sur l’amitié entre femmes qui consiste à "s’épauler à chaque coup dur, s’applaudir lors des succès, se réconforter à tout moment." À construire un destin commun "sur une présence indéfectible et une acceptation inconditionnelle de l’autre" (p.126).

*

Alors qu’elle attend devant l’École polytechnique, avec les familles des étudiantes, que les autorités policières donnent le nom des victimes, Renée-Pier tente de "soudoyer Dieu", d’où le titre du livre, en lui faisant miroiter promesse sur promesse de pénitence s’Il garde son amie vivante. Quand tombe le nom d’Émilie, elle conclura, comme tant d’autres avant elle, qu’Il n’existe pas et que la solution est à chercher ailleurs.

Dans cette descente au cœur de la peine, dont l’aboutissement est incertain, la solitude volontaire semble le seul refuge fiable. Il lui faudra aller au bout de toutes les questions et du doute qui affleure parfois sur la capacité d’amitié et de solidarité des femmes ou sur un possible échec du féminisme : "Où nous sommes-nous trompées ?" Après deux ans de réclusion, Renée-Pier refait surface et se sent à nouveau capable d’ouvrir, pour deux, les bras à la vie, en toute confiance et conscience, déterminée à faire qu’Émilie et ses sœurs d’infortune ne soient pas mortes pour rien.

Il faudrait citer plusieurs passages de cette exigeante quête de vérité : "Renée-Pier vivait prostrée ; elle n’arrivait pas à secouer sa frayeur paralysante" (p. 78). "Je n’ai pas de larmes, je n’ai pas de cris. Un gouffre en moi. Je ne sais comment je vais survivre" (p.96). "Que chaque homme et chaque femme se demandent s’ils ont agi, au cours de la journée qui s’achève, de manière à décourager la haine et ce qui pourrait y conduire" (p. 162). Élaine, une traductrice haïtienne, dont l’amitié et la perspicacité aideront Renée-Pier à remonter de l’enfer, évoque "l’immensité de la tragédie et l’intimité de la blessure" (p. 164) :

    Entre le sifflement d’un homme de la rue qui j(a)uge une femme qui y déambule et le viol d’une jeune fille douce, la parenté des gestes, s’il en est une, est fort lointaine. Entre l’homme qui, dans le secret de sa chambre, consomme des images glacées toujours plus abjectes de femmes sous influence et celui qui abat le poing dans le ventre de sa compagne, bien malvenu qui verrait une relation de cause à effet. Entre le petit garçon qui joue à la guerre et le grand garçon qui fait la guerre, y compris celle des sexes, seul un incurable esprit pessimiste pourrait parvenir à tracer une quelconque filiation. Entre tous ces hommes qui blessent et tuent des femmes avec une impunité déconcertantes et la fureur assassine du tueur de l’École polytechnique qui fauche quatorze jeunes femmes, honni soit qui lien y voit. Entre le sexisme ordinaire et la misogynie meurtrière, nulle adéquation ! Voilà la leçon qu’ont tenté de nous enseigner plusieurs voix qui se sont élevées au lendemain du six décembre (111-112).

D’une écriture vive, parfois émouvante jusqu’aux larmes, non dénuée de poésie, qui s’étoffe au fil des pages, Thérèse Lamartine nous invite avec des mots justes à l’accompagner dans son questionnement dont l’enjeu est le sens même de la vie qui dépend en définitive de chacun et de chacune de nous.

  • Thérèse Lamartine, Soudoyer Dieu, Chicoutimi, éditions JCL, 2009.

    Notes

    1. Thérèse Lamartine, Elles cinéastes ad lib 1895-1981, Montréal, Remue-ménage, 1985.

    Mis en ligne sur Sisyphe, le 9 avril 2009.

  • Élaine Audet


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