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Les bordels sont-ils un droit de l’homme ?
Mourir derrière des portes closes est-il un moindre mal ?

8 octobre 2009

par Janine Benedet, professeure agrégée à la Faculté de droit, Université de la Colombie-Britannique

Les supporters de l’industrie de la prostitution veulent nous faire croire que les femmes seront en sécurité si on légalise l’achat de femmes par les hommes dans la prostitution. Ils et elles soutiennent cette semaine devant un tribunal ontarien que les prostitueurs masculins et les proxénètes ont un droit constitutionnel d’acheter et de vendre des femmes, au nom de la sécurité de celles-ci. Ils soutiennent que la prostitution est un travail pour les femmes et que le fait de la légaliser constituerait un progrès pour la liberté des femmes. Toute opposition à leur projet est disqualifiée comme relevant d’une « panique morale ». Mais un examen plus attentif de la réalité violente du système prostitutionnel révèle le caractère tout à fait fallacieux de ces prétentions.

Le weekend dernier, Andrew Evans a été reconnu coupable de meurtre au second degré par un jury de Vancouver pour le meurtre, en 2007, de Nicole Parisien, une femme autochtone de 33 ans. Evans a reconnu avoir tué Parisien en la battant et en l’étranglant, pour ensuite jeter son cadavre dans des buissons. La seule question en litige était son intention ou non de la tuer lorsqu’il l’a agressée, déterminant s’il était coupable de meurtre ou d’homicide involontaire coupable. Sans innover au plan juridique, cette affaire nous en apprend tout de même beaucoup sur la violence masculine envers les femmes et sur son lien avec la prostitution.

Evans a dit à la police avoir approché Parisien après l’avoir localisée dans la catégorie « Services érotiques » du site Web Craigslist. L’appartement de Kitsilano (C.-B.) où ils se sont rencontrés n’était pas le domicile de Parisien. Les éléments déposés au procès indiquent que cet appartement servait régulièrement à la prostitution. Les services Internet comme Craigslist sont une plate-forme de plus en plus populaire où annoncer la prostitution de femmes et de jeunes filles. Evans dit avoir convenu de verser 200$ à Parisien. Quand elle n’a pu assurer son érection, il s’est mis en colère et l’a battue et étranglée à mort.

Les meurtres de femmes autochtones, commis plus souvent qu’autrement par des hommes blancs et parfois reliés à l’industrie de la prostitution, ne sont que trop répandus dans notre pays. Les groupes de femmes autochtones et Amnistie Internationale ont documenté plus de cinq cent cas de femmes disparues ou tuées. Beaucoup de ces meurtres n’ont pas été solutionnés ou n’ont même pas fait l’objet d’enquêtes complètes, ces disparitions étant attribuées à ce qu’on appelle le mode de vie « à haut risque » de ces femmes.

Il est clair que le fait d’être prostituée expose les femmes à des risques, mais il ne s’agit pas d’un « mode de vie » que les femmes autochtones choisiraient par hasard en plus grand nombre que les autres femmes. Les promoteurs de la prostitution veulent faire croire au public que la prostitution est sécuritaire lorsqu’elle a lieu derrière des portes closes. Mais déménager la prostitution à l’abri des regards n’a pour effet que d’en privatiser la violence et de préserver le plus souvent l’anonymat des agresseurs.

Evans était de l’avis de tous un type correct : membre de l’équipe de rugby de son université, il avait travaillé comme bénévole auprès de ses pairs. Il se sentait autorisé en tant qu’homme à acheter une femme qui répondrait à ses attentes sexuelles et considérait que celle-ci avait si peu de valeur qu’elle pouvait être agressée physiquement si elle échouait à la tâche.

La famille de Parisien a rejeté la notion qu’elle était prostituée, soutenant plutôt que c’était une « escorte ». C’est une réaction compréhensible à une douleur inimaginable. Mais enjoliver cette violence pour en faire une forme de travail a pour effet d’occulter sa brutalité ordinaire.

Parisien était annoncée dans un média de masse, elle était prostituée dans un immeuble d’appartements de classe, avec caméra de surveillance au salon. Pourtant elle est morte une minute ou deux après le premier coup que lui a porté Evans. Légaliser l’achat de femmes par des hommes à des fins sexuelles ne changerait absolument rien aux conditions dans lesquelles Evans a rencontré et tué Parisien. Cela ne ferait que confirmer son impression qu’il était en droit d’utiliser son corps jusqu’à en obtenir satisfaction. Cela absoudrait également l’État d’avoir à faire quoi que ce soit pour pallier les conditions sociales qui approvisionnent la société en femmes à prostituer, ou pour fournir les ressources nécessaires aux femmes qui souhaitent échapper à la prostitution.

La violence inhérente à la prostitution n’est pas le fait de la loi mais celui de proxénètes et d’acheteurs masculins comme Andrew Evans. Le Canada devrait suivre l’exemple de la Suède et lever toute sanction contre les Nicole Parisien, tout en pénalisant réellement les hommes qui les achètent et les vendent. Nous avons besoin de lois allant dans le sens de l’abolition de la prostitution plutôt que de sa banalisation. Mais si les tribunaux devaient abroger les lois sur la prostitution en accordant aux hommes un droit constitutionnel d’acheter le corps des femmes, il deviendrait beaucoup plus difficile pour le Parlement d’adopter une loi qui reconnaisse la prostitution comme fondamentalement contraire à l’égalité des femmes.

L’auteure

Janine Benedet est professeure adjointe à la Faculté de Droit de l’Université de la Colombie-Britannique depuis 2005. Ses domaines d’expertise incluent le droit pénal, le droit du travail, la responsabilité professionnelle et les lois contre la discrimination. Ses recherches actuelles portent sur la violence sexuelle envers les femmes, notamment en matière de prostitution, pornographie et agression sexuelle.

  • Texte original : Legalization would not make prostitutes safe, par Janine Benedet, The Globe&Mail, 7 octobre 2009.
  • Traduction : Martin Dufresne et Michelle Briand

    Mis en ligne sur Sisyphe, le 8 octobre 2009

  • Janine Benedet, professeure agrégée à la Faculté de droit, Université de la Colombie-Britannique

    P.S.

    À lire

  • Sur la contestation des lois relatives à la prostitution et au proxénétisme.
  • Reportage de Radio-Canada.
  • Élaine Audet, Prostitution, perspectives féministes
  • Richard Poulin, Abolir la prostitution. Manifeste


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