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Préface à l’édition catalane du livre de Richard Poulin
"Abolir la prostitution" – Une question en suspens pour le féminisme et pour la gauche

25 avril 2010

par Sylviane Dahan

« Tout au long des millénaires, les hommes ont utilisé le corps des femmes selon leurs caprices, l’ont contrôlé, échangé pour renforcer leurs liens de solidarité, vendu pour l’usage et le plaisir masculins. Voici une curieuse manière d’inverser la réalité : loin d’être le métier le plus vieux des femmes, la prostitution constitue le plus ancien des privilèges dont profitent des hommes ». Claudine Legardinier et Saïd Bouamama.

S’il y a un phénomène social qui, au cours de ces premières années du XXIe siècle, génère controverse et divise le mouvement féministe et l’ensemble des gauches, c’est sans doute celui de la prostitution. Traditionnellement, sur cette question se profilaient deux grands champs dans la pensée politique. Le premier, conservateur, combinait le mépris et la condamnation morale des femmes prostituées, considérées responsables de leurs vies « dépravées », avec une indulgente compréhension pour ce qui concerne la fougueuse inclination « naturelle » des hommes. La prostituée préservait la vertu de la femme « honnête ». À partir de cette optique, le prohibitionnisme a surgi - c’est-à-dire, l’idée de considérer la prostitution comme un délit, ce qui entraîna une persécution particulièrement focalisée sur les femmes prostituées. De fait, le prohibitionnisme, parfaitement hypocrite, n’a jamais pu dompter un phénomène enraciné dans l’inégalité sociale, la violence et l’oppression de genre. Tout au plus, a-t-il prétendu « nettoyer les rues », enfonçant la prostitution dans une sordide semi-clandestinité. Même sous les régimes répressifs des monarchies pétrolières du Golf, où la femme s’expose à la peine de mort, la prostitution est aujourd’hui une réalité en pleine expansion.

L’alternative de la régulation du commerce sexuel, à l’heure actuelle tellement en vogue, constitue en fait une idée très ancienne. Sans qu’il y ait besoin de remonter aux exemples médiévaux d’organisation des bordels à la charge des autorités municipales ou ecclésiastiques, nous pourrions citer comme curiosité - et rappelant quelques ordonnances de récente facture - la décision du Conseil Municipal de Buenos-Aires, adoptée en 1624, en vertu de laquelle « toutes les femmes de mauvaise réputation devaient vivre dans des maisons éloignées des maisons honnêtes et principales ». [1] Le vieux ségrégationnisme, ainsi que les formes les plus modernes de réglementation, partent d’une même et fatale constatation : étant donné que, de toute façon, « le métier le plus vieux du monde » a toujours existé et existera toujours, mieux vaut mettre de l’ordre dans sa pratique selon certains critères. Et ces critères, comme il ne peut en être autrement, ont toujours conduit à une humiliation des personnes prostituées : depuis les contrôles sanitaires des maladies vénériennes - pratiqués exclusivement sur les femmes-, en passant par les classiques bordels jusqu’aux formes d’organisation plus récentes et massifiées de l’industrie du sexe. Arborant une morale vétuste ou hygiéniste pragmatique, prohibitionnistes et régulateurs partagent, au fond, une même perception de la condition humaine.

Bien avant que le féminisme construise les instruments théoriques nécessaires à la compréhension du phénomène historique du patriarcat et à son imbrication dans le fonctionnement et reproduction des sociétés de classes - apport décisif à la pensée émancipatrice du XXe siècle - la gauche sociale européenne, dès ses premiers balbutiements, avait, déjà, une autre manière de voir les choses, aux antipodes de l’anathème des chaires et de la morale bourgeoise. « Les Pauvres » se reconnaissaient dans l’émotive solidarité avec Fantine, la victime de l’exploitation et l’injustice, la plus humiliée de l’humiliée classe prolétaire, la manufacturière poussée à se prostituer pour nourrir sa fille Cosette. Cette intuition nécessaire qui perçoit que la prostitution s’acharne sur les êtres les plus vulnérables du peuple travailleur a précédé la construction d’un discours théorique et a accompagné les exploits libérateurs du mouvement ouvrier. Toute authentique révolution d’horizon socialiste s’est caractérisée par l’irruption résolue de la femme sur la scène politique, depuis qu’elle a pris la parole et a esquissé l’idéologie de son émancipation - comme, à l’inverse, toute involution a comporté le retour de la femme au foyer traditionnel et à la réaffirmation de sa condition de subordination à l’homme. Avec une plus ou moins grande réussite, toute révolution a entraîné une pulsion libératrice des femmes prostituées, elle les a entraînées à s’élever contre une oppression séculaire et à recouvrer la dignité dont elles étaient privées. La permanence d’une tare sociale et morale comme l’institution que représente la prostitution, paraissaient inconcevables dans le projet d’une société égalitaire. Aujourd’hui, par contre, se déclarer abolitionniste n’est pas du tout facile pour les femmes et hommes de gauche.

« Abolir la prostitució », Barcelone, novembre 2009, Richard Poulin.

- Lire le texte intégral dans le site Europe solidaire sans frontières, 1 octobre 2006, par Sylviane Dahan.
- Édition originale en français - Richard Poulin, Abolir la prostitution, éditions Sisyphe, Montréal, 2008, 126 pages, 12$. ISBN : 2-923456-04-1.

Pour plus d’information sur ce livre, voir le site des éditions Sisyphe à cette page et des critiques de ce livre dans la rubrique Critique.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 9 avril 2010

Sylviane Dahan


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