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La contestation populaire continue en Iran

9 juin 2012

par Élaine Audet

Cet article a été écrit il y a deux ans, mais malheureusement rien vraiment n’a changé en juin 2012. La répression continue à sévir et le nombre de personnes emprisonnées, torturées et assassinées augmente en dépit du courage des contestataires et des protestations internationales. Rien ne semble pouvoir vaincre la résistance à la dictature islamique.



Un an déjà, après le vol des élections en Iran par Ahmadinejad, Khamenei et leurs milices criminelles. Un an de résistance, de détermination, de créativité, de courage et d’héroïsme qui ont suscité l’admiration du monde entier et constituent une source d’inspiration. Des millions de vies soudain concentrées en un seul cri, une seule aspiration à la liberté, à l’égalité, à la solidarité, à la justice. Un an que le mouvement vert tire sa force de son rejet du fanatisme, sa volonté de non-violence, son auto-organisation et son refus de la hiérarchie, créant ainsi un pouvoir qui est partout et insaisissable.

Un an de rassemblements pacifiques de plus en plus vastes, astucieux et audacieux, constellés de modes d’action inventifs, novateurs, contagieux, humoristiques. Un an de créativité pour pallier à la répression brutale, à la censure, à l’intimidation, à la fermeture systématique de tous les médias contestataires. À l’arrestation des journalistes, des artistes, des poètes, au renforcement à coups de fouet des règles vestimentaires pour les femmes. À l’étouffement de la libre parole, des voix arc-en-ciel des femmes, des hommes, des enfants, par les gaz, les matraques et les balles.

Un an que le mouvement iranien de contestation a transformé You Tube, Twitter, Facebook en mémoire collective et en flambeau de la liberté d’expression. Des images, des mots, des chants défient les bâillons de l’obscurantisme, le vert de l’espoir claque dans la poussière des semelles, qui tracent des routes inédites. On entonne la belle chanson révolutionnaire italienne Bela Ciao avec des paroles en persan. Chaque nuit, on diffuse un nouveau poème, récité dans les maisons, les rues, les universités, les bureaux, les usines ou sur les toits avec les cris de "mort au dictateur" ou d’Allah-o-Akbar. Quel dieu pourrait donc être d’accord avec le sang de l’innocence versé hypocritement en son nom ? Des slogans pour la liberté et la démocratie ornent désormais les billets de banque. Les agents du régime peuvent couper les langues, mais sont trop avides pour détruire l’argent, même si celui-ci porte au feutre indélébile l’annonce de leur chute inéluctable.

Le rôle prépondérant des femmes

Un an que les femmes iraniennes continuent, au risque de leur vie, à revendiquer la liberté, la justice et l’égalité pour toute la société et, à la tête des manifestations, ont constitué un bouclier, confiant et pacifique, entre les forces du désordre et la population. Un an qu’elles jouent un rôle prépondérant dans la révolte, surtout à l’Université où elles sont les plus nombreuses parmi les 3 millions d’étudiants dans tout le pays. Le 5 mai 2010, plus de 2000 étudiantes de l’université de Téhéran se sont rassemblées pour protester contre l’obligation de porter le hidjab strict. Ce mouvement s’est déclenché après que des agents de sécurité à l’Université aient empêché des étudiantes coiffées de châle ou de foulard d’entrer à l’Université. Celles-ci ont alors arraché et piétiné les avis de réglementation collés sur les murs et les portes.

Après un an, les islamistes réclament une politique encore plus ferme de séparation des sexes dans la société. Malgré l’obligation faite aux femmes de ne montrer ni leurs formes ni leurs cheveux et même si, en cas de désobéissance, elles sont passibles de coups de fouet et d’amendes de $800 ou plus. Même si des cours d’université et des parcs publics leur sont déjà réservés et qu’elles doivent s’asseoir à l’arrière des bus. Le contrôle sur le corps et la sexualité des femmes, les crimes d’honneur et la lapidation pour infidélité conjugale ou homosexualité sont toujours en vigueur. Le régime vient de condamner par contumace Shadi Sadr, avocate féministe en exil, à 6 ans de prison et à 74 coups de fouet.

Un an plus tard, dans le parc Laleh, avec ses beaux platanes, ses saules pleureurs, ses roses, les mères en deuil se réunissent chaque semaine pour réclamer des nouvelles de leurs proches disparus ou en prison. Les autorités islamiques ont ainsi à nouveau violé un tabou en battant et en incarcérant des mères, en général très respectées dans la société iranienne, et dont le chagrin et l’inquiétude devraient susciter la compassion. Aussitôt relâchées, ces femmes courageuses se réunissent à nouveau et tout recommence sans entamer leur résolution de retrouver leurs enfants.

Un an après les élections frauduleuses, le régime d’Ahmadinejad et de Khamenei persiste à violer toutes les règles et sa propre Constitution. En matraquant, torturant, multipliant les procès expéditifs. En exécutant des femmes, des jeunes, des personnes âgées, des patriotes kurdes. En réprimant sauvagement les manifestations même lors de la mort du grand Ayatollah Montazeri, qui n’avait pas craint de dénoncer haut et fort Khamenei et sa clique de tueurs. Un régime dépourvu d’éthique, qui a osé réprimer le peuple lors du jour saint de l’Achoura en décembre, ce que même le régime sanguinaire du Chah n’avait osé faire dans des circonstances similaires. Un an que l’État iranien tente d’unifier le peuple en jouant la carte de l’anti-impérialisme qui a si bien réussi à Khomeyni. Un an que le guide Khamenei a repris en main la politique et l’économie, qu’il a confiées aux gardiens de la révolution, en se débarrassant de toute opposition et en instaurant une dictature militaire et policière à sa solde.

De Neda, assassinée sous les yeux du monde entier, symbole de la lutte pour la liberté, à l’étudiant Majid Tavakoli et à tous les martyrs souvent anonymes, la longue liste des crimes du régime islamique s’allonge et la colère du peuple gronde et grandit. Un an plus tard, des couches de plus en plus larges critiquent le gouvernement d’Ahmadinejad, même au sein de la hiérarchie religieuse. Un consensus se développe sur la séparation de l’État et de la religion.

Trouver de nouvelles voies non violentes

Après 30 ans de répression et d’inquisition, qui ont abouti au soulèvement populaire à la suite de la fraude électorale de 2009 (1), le régime théocratique continue d’interdire toutes les manifestations de l’opposition. On ne peut juger de la vitalité du mouvement contestataire iranien en se fiant uniquement à la mobilisation lors des manifestations de rue. Y avait-il des manifestations lors de l’Occupation en France ? Pourtant, la résistance existait incontestablement.

Devant l’État policier, l’opposition cherche de nouveaux moyens d’action non violents. On envisage la grève générale ou de décréter l’arrêt de toute activité pour quelques minutes, à telle heure, un jour par semaine. Il s’agit de conserver ce jour et cette heure sur tout le territoire et de répéter l’action pendant des semaines, voire des mois. Les gens s’immobilisent dans la rue, dans les magasins, suspendent leur travail, leur activité. Les voitures s’arrêtent. On s’exerce à la résistance passive, totale.

Pour marquer le premier anniversaire, de l’usurpation du pouvoir par Ahmadinejad, des manifestations sont prévues dans plus de 65 villes à travers le monde pour réclamer des droits égaux pour les hommes et les femmes, la mise en place d’un système garantissant des élections libres en Iran, l’abolition de la peine de mort, la libération des prisonniers et prisonnières politiques sans aucune exception ni condition préalable, le respect de la Déclaration des droits humains proclamée par les Nations Unies, le droit d’asile pour les démocrates et journalistes iraniens contraints à l’exil.

En Iran, le régime a rejeté la demande de manifestation déposée, pour ce 12 juin, par Mehdi Karoubi, Mir Hossein Moussavi ainsi que par les dirigeants de huit associations. Jeudi le 10 juin, les dirigeants réformistes ont annoncé en fin de journée que "pour protéger la vie et les biens des gens, la manifestation prévue n’aura pas lieu, Au vu de la répression qui a frappé durant l’année passée des gens dont le seul crime était de réclamer leur vote de manière pacifique, et compte tenu des informations sur la mobilisation des extrémistes et des forces répressives, [...] nous demandons à la population de poursuivre ses revendications par d’autres méthodes moins coûteuses et plus efficaces que les manifestations" (2),

Il y a des moments où l’on voudrait croire aux miracles, imaginer que les forces répressives laissent tomber leurs armes et rejoignent leurs compatriotes, que les masses laborieuses se mobilisent en si grand nombre, qu’elles isolent et mettent en déroute les milices du régime. Heureusement, rêver n’a jamais tué personne, mais a permis de transformer le monde.

La vigilance et la solidarité internationale sont plus que jamais nécessaires. Nous pouvons exiger de l’ONU et de tous nos gouvernements qu’ils condamnent énergiquement le viol des droits fondamentaux par la République islamique d’Iran et qu’ils exigent la fin immédiate de la répression, des arrestations, des procès truqués et des exécutions. Rien n’est plus précieux que la vie et nous n’en avons qu’une seule. Comment accepter qu’en Iran, on assassine ou exécute tous ces êtres, en quête de bonheur, de liberté et de justice, en leur enlevant à tout jamais la chance de vivre leur vie jusqu’au bout ? Chacune et chacun d’entre nous doit devenir un centre actif de résistance au culte de la mort et du pouvoir. "Ni dieu, ni maître" !

En Iran, le dernier mot revient toujours aux poètes, d’hier et d’aujourd’hui :

Si tu vois les flammes de l’espoir
Dans chaque regard libéré de ses chaînes
Si tu aimes la terre de tes ancêtres
Lève-toi
Comme tombe la pluie du printemps sur la pourriture
Pour laver le poison de l’imposture
L’hypocrisie, le mensonge, la lâcheté (3)

Férydoun Rahnéma

***

Un beau jour va arriver
Un jour où l’on ne se tire plus dessus
Où l’on ne se regarde plus de travers
Où l’on sera amis et où l’on marchera main dans la main
En souvenir du temps de l’école
Aucun de nous ne sera au chômage
On se chargera de reconstruire l’Iran
Pour que, cette fois-ci, tu ne te fatigues pas
Je m’occuperai des briques et tu te chargeras du ciment
Après tant de pluie ensanglantée
L’arc-en-ciel va finalement voir le jour
Le ciel ne sera plus couvert de pierres
L’eau ne sera plus rouge tulipe (4)

Notes

1. Avant même que le dépouillement des votes soit terminé,le régime annonçait la victoire d’Ahmadinejad avec 63% des votes et le journal officiel Kayhan avait déjà écrit sa "une" pour le lendemain, sans parler des innombrables anomalies signalées par la suite.
2. France 24
3. Férydoun Rahnéma (1930-1975), Har keh dar tcheshmi shararhâyé omidi, 1953.
4. Hichkas - "Personne", Ye Rouze Khoub Miâd, 2009.
Écouter en persan
Lire tout le poème en français

- Voir sur sisyphe.org la rubrique Femmes d’Iran et celle de Poèmes de l’Iran en lutte.
- Voir également le site de la Campagne « Un million de signatures pour l’abrogation des lois discriminatoires envers les femmes ».

Mis en ligne sur Sisyphe, le 9 juin 2010

Élaine Audet


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