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Prostitution - Gloria Steinem appuie le modèle nordique

14 avril 2012

par Meghan Murphy

Gloria Steinem a récemment donné une conférence à New Delhi sur la prostitution et la traite des personnes (1). Défiant à nouveau un cliché établi, sans cesse réitéré par les défenseurs de la décriminalisation ou de la légalisation complète de la prostitution, et qui prétend que les abolitionnistes ont pour critère une sorte de morale puritaine et de « péché », la fondatrice de Ms. Magazine a déclaré : « La prostitution n’est pas une fatalité, ce n’est qu’une question de répartition inégale du pouvoir. »(2)

Eh oui, messieurs dames… Le féminisme est affaire de lutte contre l’inégalité, et non de « panique morale » ou de peur du sexe. De fait, la prostitution et la traite ont très peu à voir avec la sexualité féminine (outre le fait que celle-ci est habituellement perçue et représentée comme une chose qui n’existe que pour le plaisir masculin) ; il s’agit plutôt d’une déshumanisation. L’abolitionnisme reconnaît des liens entre un contexte de pauvreté et les forces du racisme, du colonialisme et du pouvoir masculin, et il procède à partir de ces bases.

Alors qu’il me semble que les arguments avancés dans la conférence de Steinem étaient très clairs, on a eu droit à l’inévitable réaction d’une universitaire accusant celle-ci d’être « moraliste » et d’« amalgamer le travail du sexe et la ‘traite’ » (3), soit la réaction habituelle à toute féministe qui ose mentionner que la prostitution a lieu en raison de l’inégalité ou suggérer que l’industrie du sexe *pourrait* ne pas favoriser les droits humains des femmes.

Une autre réponse a contesté Gloria Steinem en rappelant que « ... les voix de la dissidence soulignent la nécessité d’examiner les questions de pauvreté et du travail en général, et de situer le travail du sexe dans ce contexte, et/ou dans celui d’un contexte élargi de violence, plutôt que d’homogénéiser toutes les prostituées ou travailleuses du sexe » (4). Une bien étrange critique puisque ce sont justement les féministes comme Steinem qui parlent de la prostitution comme de quelque chose qui existe en raison de la pauvreté et dans un contexte plus vaste de violence infligée aux femmes.

Encore ici, on constate cette volonté désespérée – chez les adeptes d’une décriminalisation ou légalisation intégrale de l’industrie – de séparer la prostitution de la traite comme s’il existait une division claire entre ces deux institutions. Comme si, vous savez, les femmes américaines ou canadiennes étaient toutes tellement libres et libérées qu’il ne saurait y exister de coercition ici, alors que d’autres femmes qui vivent dans des lieux très très éloignés sont les seules dont les choix sont limités de cette façon, les seules à subir de la violence et de la coercition.

Il peut certainement y avoir des différences entre les paramètres de la prostitution et de la traite, en particulier quand on regarde les divisions de classe et les diverses façons dont des femmes plus privilégiées sont en mesure de se prostituer en regard des choix refusés aux femmes pauvres. Mais il y a également des facteurs communs – comme l’a souligné Steinem en réponse à ses critiques – en ce que ces deux situations sont largement déterminées par l’inégalité et surtout qu’elles sont « toutes deux créées par les mêmes clients qui veulent des rapports sexuels inégaux » (5).

Shohini Ghosh soutient que le « travail du sexe » est simplement quelque chose qui a lieu entre des « adultes sexuels consentants », ce qui, encore une fois, imagine l’existence d’une ligne de démarcation claire du fait d’un simple échange d’argent. Mais avoir besoin d’argent pour survivre et donc choisir d’échanger du sexe pour de l’argent n’équivaut pas simplement à un « consentement ». Cet argument ne tient certainement pas compte des facteurs liés à la classe sociale et au genre qui amènent les femmes à "consentir" à vendre des services sexuels.

Bref, comme répond brillamment Steinem : « Je ne crois pas que la notion d’"adultes consentants" soit une réponse concrète au problème de l’inégalité structurelle. »

Le même argument est souvent appliqué aux femmes et aux jeunes filles qui sont prostituées : dès qu’elles atteignent 18 ans, leur passé disparaît soudain de façon magique, elles cessent d’être vulnérables ou à risque de maltraitance, de violence et de coercition, une autre ligne magique de démarcation.

En tout cas, je vous incite à prendre le temps de lire le droit de réponse de Steinem : c’est un texte très intelligent, une réfutation claire des attaques et contre-vérités usées qui sont constamment opposées aux arguments abolitionnistes.

Steinem conclut en décrivant une troisième option qui va au-delà de la dichotomie limitée qui prétend qu’on ne peut choisir qu’entre la légalisation ou la criminalisation, cette option étant le modèle nordique (6). Elle écrit :

Mais il y a de bonnes nouvelles. La vieille polarisation entre légalisation ancienne et criminalisation cède graduellement la place à une troisième voie plus pratique, centrée sur les besoins des femmes et efficace : décriminaliser les personnes prostituées, leur offrir des choix significatifs, intenter des poursuites aux trafiquants, aux proxénètes et tous ceux qui vendent le corps d’autres personnes, et pénaliser également les clients qui créent ce marché, en même temps qu’on les sensibilise à ses tragiques conséquences humaines.

Notes

1. « Legalising prostitution is not the solution, says Gloria Steinem », Harvinder Kaur, OneWorld SouthAsia, 3 avril 2012.
2. , par Neha Alawadhi, The Hindu, 3 avril 2012.
3.
« Moralistic assumptions », par Shohini Gosh, The Hindu, 6 avril 2012.
4. « Need for a nuanced debate », par Kumkum Roy, The Hindu, 6 avril 2012.
5. « Body invasion is de-humanising », par Gloria Steinem, The Hindu, 6 avril 2012.
6. « On Prostitution, Can Canada Learn from the Nordic Model ? », par Meghan Murphy, The Tyee, 11 avril 2012.

- Version originale : « Gloria Steinem Supports the Nordic Model ».

Traduction : Martin Dufresne

Mis en ligne sur Sisyphe, le 11 avril 2012

Meghan Murphy

P.S.

- Lire aussi : Glorial Steinem : "Sex Is Not Work"




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