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"Des paradis vraiment bizarres" - "Reflets dans un œil d’homme ", un essai de Nancy Huston

5 mai 2012

par Mona Chollet, Périphéries

En octobre 2010, Séverine Auffret et Nancy Huston avaient organisé au Petit Palais, à Paris, un colloque sur la coquetterie (on peut encore l’écouter sur le site de France Culture, première et deuxième partie). Une journée chaleureuse et passionnante, atypique à la fois sur le fond — où d’autre aurait-on eu la chance d’entendre un exposé sur la symbolique de la boucle d’oreille ? — et sur la forme, musique et théâtre se mêlant aux communications plus classiques. Ma propre participation m’avait décidée à me lancer dans l’écriture de Beauté fatale. Nancy Huston, elle, a prolongé sa réflexion dans un livre qui paraît le 2 mai chez Actes Sud : Reflets dans un œil d’homme. Malheureusement, à la lecture, la perplexité qu’on avait ressentie en l’écoutant ce jour-là se change en consternation.

Au soin obsessionnel apporté par les femmes à leur apparence, elle fournit une explication : la nature. Le livre se présente comme une charge contre la théorie du genre, accusée de nier la part de déterminisme biologique qui façonne les comportements sexuels respectifs des hommes et des femmes : « Grossièrement exprimé, les jeunes femelles humaines tout comme les guenons tiennent à séduire les mâles, car elles veulent devenir mères. Pour atteindre cet objectif, elles se font belles. Aveuglés par nos idées modernes sur l’égalité entre les sexes, que nous refusons de concevoir autrement que comme l’identité entre les sexes, nous pouvons faire abstraction un temps de cette réalité énorme, mais, si l’on n’est pas totalement barricadé derrière nos certitudes théoriques, il y aura toujours un électrochoc pour nous le rappeler. » Ou : « Les hommes ont une prédisposition innée à désirer les femmes par le regard, et les femmes se sont toujours complu dans ce regard parce qu’il préparait leur fécondation. » Ou encore : « Homo sapiens demeure une espèce animale programmée comme toutes les autres pour se reproduire et, que cela nous plaise et nous flatte ou non, nos comportements sont infléchis par cette programmation. »

Jusqu’ici, on avait toujours suivi Nancy Huston avec enthousiasme lorsqu’elle pointait la tendance de la civilisation occidentale à s’abîmer dans des fantasmes de toute-puissance et à cultiver l’idée d’un individu capable de s’affranchir de toute limite naturelle ou biologique, de se recréer ex nihilo ; de s’autoengendrer. Dans Journal de la création comme dans Professeurs de désespoir, elle a magistralement analysé la répulsion manifestée par beaucoup d’écrivains et d’intellectuels envers le corps — répulsion intimement liée à la haine des femmes et des mères —, mais aussi envers tout ce qui rappelle la faiblesse et la dépendance de l’être humain, contrariant leur vision glorieuse d’un démiurge solitaire et souverain. (…)

On a la nette impression que la naïveté est plutôt du côté de la croyance dans le déterminisme biologique. Et les bras nous en tombent lorsque Huston, dans ce livre, prétend déceler la preuve de l’irréductible différence des sexes dans le fait que les hommes représentent « 90% de la population carcérale », que les femmes sont rarement vues « en train de tripoter le moteur d’une voiture », que filles et garçons continuent d’avoir des jeux bien distincts dans les cours de récréation, ou encore dans le destin tragique de Camille Claudel. « Si le féminin ne diffère pas du tout du masculin, interroge-t-elle, comment explique-t-on que les seuls hommes possèdent l’argent, commandent des tableaux, dirigent les entreprises, et ainsi de suite ? » (…)

Inévitablement, avec de tels postulats de départ, on patauge dans les pires clichés. Ainsi, les hommes cherchent à répandre leur semence le plus largement possible, tandis que les femmes veulent un compagnon fiable, capable de les soutenir durant leur grossesse et l’élevage des petits, ce qui expliquerait que les premiers soient surtout intéressés par « la baise » et les secondes par « l’amour ». Ils convoiteraient des partenaires « aussi jeunes et belles que possible », tandis qu’elles désireraient des compagnons « aussi riches, forts et fiables que possible ». Ils « fantasment beaucoup, se masturbent beaucoup », « vont voir ailleurs », tandis qu’elles « supportent relativement bien l’abstinence sexuelle » et, selon un sondage, valorisent plus que tout dans leur couple « le moment où on s’endort l’un contre l’autre ».

(…) Nancy Huston a raconté, dans ses essais, le parcours qui l’a fait passer au cours de sa vie d’une posture d’intellectuelle radicale — volonté de se concevoir comme un pur esprit, rejet de la procréation — à une attitude plus apaisée : acceptation du corps, expérience de la maternité. Cette trajectoire lui a inspiré des réflexions superbes. Ici, cependant, la finesse de sa pensée cède la place à quelque chose de beaucoup moins intéressant et réjouissant : une défense passionnée de la norme. Elle semble oublier que si, pour elle, les apanages féminins traditionnels, comme la maternité, la coquetterie, ont été une conquête difficile, un aboutissement, une révélation, pour la grande majorité des femmes, ils sont plutôt ce à quoi on les assigne, et ce dont elles doivent parvenir à sortir pour étendre la palette de leur identité. De sorte que les célébrer sans nuance ni retenue revient à tenir un discours banalement conservateur.

Pénible aussi de voir son féminisme réduit à une erreur de jeunesse due à l’inexpérience et à la sombre radicalité de cette période de sa vie. Il y a quelques années, elle remarquait avec amusement qu’on lui disait souvent : « Vous qui avez été féministe... », comme si, pour ses interlocuteurs, cet engagement ne pouvait appartenir qu’au passé. Apparemment, l’époque où elle assumait cette étiquette est révolue : « J’aurais du mal à me présenter aujourd’hui comme féministe », confie-t-elle à l’AFP à l’occasion de la sortie de Reflets dans un œil d’homme (25 avril 2012). Elle semble ainsi se laisser séduire par « ce chant des sirènes qui invite à l’interprétation binaire et réductrice des rapports entre les hommes et les femmes », pour reprendre l’expression de Djaouida Séhili dans sa préface au livre d’Irène Jonas. On croit aussi déceler dans ce revirement une forme de déception, de dépit : puisque ça n’a pas marché, puisque, quarante ans après le mouvement des femmes, les inégalités persistent, alors, autant penser qu’il y a de bonnes raisons à cela, et donner sa bénédiction à l’ordre des choses.

Plus décevant encore : à ce féminisme qu’elle renie, elle fait dans ce livre un procès aussi injuste qu’approximatif, en en donnant une image caricaturale et largement fantaisiste. Le plus souvent, écrit-elle ainsi, le féminisme aurait « préservé l’idée chrétienne d’une différence radicale entre corps et esprit, et la surévaluation de celui-ci par rapport à celui-là. Il a raisonné comme si la beauté physique était une valeur aliénante, plaquée sur les femmes par le machisme millénaire, exacerbée à l’ère capitaliste par les industries de la cosmétique et de la mode. Dans cette optique, la coquetterie était quasiment un “péché”. Fais gaffe, ma fille, disaient les mères féministes tout comme les mères catholiques : quand un garçon te fait la cour, demande-lui toujours : “Tu t’intéresses à moi ou seulement à mon corps ?” Comme si le soi pouvait se passer d’un corps ! Comme si l’esprit était plus authentiquement “soi” que le corps ! ».

Il y a de quoi être atterrée de retrouver sous sa plume, sous une forme à peine voilée, l’accusation de puritanisme qui est un classique de l’argumentaire antiféministe. Surtout, on aimerait bien savoir chez qui, au juste, elle a entendu un tel discours... Attribuer aux féministes des propos qu’elles n’ont jamais tenus pour ensuite les dénoncer, c’est un procédé qu’on avait plus l’habitude de trouver chez Elisabeth Badinter que chez Nancy Huston. Pour autant qu’on sache, elles n’ont jamais contesté le fait que les femmes soient aussi un corps, mais le fait qu’elles soient uniquement un corps — et un corps qui leur appartenait si peu : corseté, surveillé, corrigé, réprimé, parfois violenté, par le pouvoir familial, marital, médical, médiatique. De même, si l’industrie de la mode et des cosmétiques est critiquable, ce n’est pas parce qu’elle encouragerait la coquetterie et valoriserait le corps des femmes — à moins de gober sans recul le discours publicitaire —, mais parce que, en le standardisant, en le banalisant, elle le rend impuissant à exprimer une personnalité, justement. C’est parce que, en prospérant sur la haine de soi qu’elle entretient chez les femmes — jamais assez belles, jamais assez minces, jamais assez propres, jamais assez élégantes —, en tuant chez elles la spontanéité, en les inhibant, en bridant leurs élans, en les rendant égocentriques à force de complexes, et en inculquant aussi à leurs partenaires, à force de les bombarder d’images artificielles, des exigences irréalistes, elle empoisonne leurs relations amoureuses. Il suffit d’un coup d’œil aux images névrotiquement aseptisées que produit cette industrie pour savoir de quel côté se trouve le puritanisme. C’est elle qui fait la guerre au corps, et non le féminisme. (…)

 Lire l’article intégral sur Périphéries.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 5 mai 2012

Mona Chollet, Périphéries


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