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Le mariage de mon fils

29 novembre 2012

par Ann Robinson, professeure à la retraite

Le téléphone sonne. Il n’y a que ma fille aînée Caroline assez lunatique pour briser la règle du silence que j’impose à mon entourage depuis l’adolescence pendant le téléjournal de vingt-deux heures à Radio-Canada. Résignée, je réponds. Contre toute attente c’est mon fils Antoine qui sans préambule m’annonce son mariage avec l’élue de son coeur. Je ne rêve pas, il s’est marié avec elle il y a un an au Palais de justice de Québec. Je suis sidérée, les deux tourtereaux aspirent à un mariage religieux à Buenos Aires, pays d’origine de la belle Elena.

Antoine voit grand. Toute la famille québécoise sera de la fête, père, mère, belles-mères, ex-beau-père, parrain, marraine, frère et soeurs, amis, amies, collègues de travail. Une expédition de grande envergure, un envahissement de l’Argentine par des Québécois débridés, une sorte de mariage à la grecque. Le jour du départ, à l’embarquement pour le vol Toronto/Buenos Aires via São-Paulo, nous n’étions que trois pour l’accompagner au bout du monde, ma fille Fanny et son conjoint Peter et bien sûr, la mère du marié.

La situation n’a pas été de tout repos à gérer. Un vrai défi pour une professeure retraitée, mère lesbienne athée ! Il m’est aussi très pénible de laisser à la maison ma Madeleine qui ne peut ni ne veut faire le voyage. Elle n’est pas folle de l’avion, mais surtout elle travaille toujours à plein temps, elle est loin de la retraite.

Les attentes de mon fils, si fier de ses origines et si snob, me hantent. Je voudrais tant ne pas le décevoir. Déjà que son père, son ex-beau-père, son parrain et sa marraine, sa soeur aînée et son frère ont décliné l’invitation, je ne pouvais décemment pas m’esquiver. Ce ne sera pas un gros sacrifice, j’adore les voyages et toute ma vie, je n’en ai jamais raté un lorsque mon travail l’exigeait. Grâce à des subventions de recherche, des associations syndicales ou caritatives, j’ai voyagé partout en Europe, en Afrique et dans les Antilles. Mais je ne suis jamais allée en Amérique du Sud. Quelle belle occasion de visiter ce pays que je n’aurais jamais cru voir un jour.

À la veille du départ, je cours encore les boutiques avec mon amoure pour acheter des bricoles à tous les membres de la famille argentine. Elle m’aide à faire mes bagages, m’énumère ses recommandations et finalement me conduit à l’aéroport Jean Lesage, le 23 novembre 2003 en fin de journée. Difficile de me séparer d’elle à la barrière de sécurité. Je lui promets de rester en contact le plus souvent possible. Même si les communications téléphoniques semblent difficiles à partir de l’Argentine, il nous restera l’internet. Je m’envole pour Toronto où je dois rejoindre Antoine qui habite là-bas, et Fanny et Peter qui arrivent de Montréal. Direction São Paulo, et finalement Buenos Aires où nous retrouvons Elena déjà en train de préparer la fête. En tout vingt-quatre heures de voyage. Dur, dur pour une mémé de soixante ans.

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    Objet : Saine et sauve
    De : ’Mémé Ana’
    À : ’Ma Grande Lesbienne’
    Date : mardi 25 novembre 2003, 19 h 11

    Mon amoure,

    Enfin du temps pour t’écrire quelques mots. J’écris sur l’ordinateur des parents d’Elena avec un clavier anglais. Difficile de trouver accents, apostrophe et trait d’union, je ferai du mieux que je peux. Le voyage a été long mais parfait, j’aime tellement l’avion. Il fait beau et chaud, nous sommes reçus comme des membres de la famille royale. Hier soir, je me suis couchée vers minuit et j’ai dormi d’un sommeil de plomb jusqu’à dix heures ce matin. Nous tentons tant bien que mal de nous adapter à l’horaire argentin, ce qui devrait aller sans doute.

    Demain nous irons faire des courses en ville, nous prendrons le train de banlieue, la vraie vie quoi ! Mais il faudra louer une voiture histoire de nous garder une certaine autonomie vis-à-vis la famille. J’ai averti les enfants, je paie la location mais je ne conduis pas. Pas question de me mesurer aux conducteurs d’ici, c’est trop me demander. Je m’assoirai sur le siège arrière et me ferai conduire. Voilà. Comme une matriarche.

    Je m’ennuie de toi. Nous sommes tous réunis chez les parents d’Elena, il est plus de vingt-et-une heures et nous n’avons pas encore soupé évidemment. Et personne ne parle de préparer ce repas. Hier soir, nous avons partagé notre premier souper avec les oncles et tantes et ce soir à l’heure de l’apéritif, les cousines d’Elena sont venues nous saluer avec leurs enfants.

    Je dois te laisser, il faut bien continuer à socialiser même si l’espagnol c’est du chinois pour moi. Parfois l’un ou l’autre connaît quelques mots d’anglais, alors nous nous débrouillons pour échanger quelques phrases. Je t’aime plus que tout, je t’envoie toutes sortes de baisers partout, tout partout mon amoure.

    Ta Mémé Ana

*

Quatre jours déjà, le choc culturel a été grand, sauf peut-être pour Antoine. Il doit sûrement bluffer pour impressionner sa belle-famille. En plus des parents et grands-parents, des tantes, des oncles, des cousines et cousins, des amies et amis, petits-cousins, petites-cousines, grands-oncles, grands-tantes, voisins, voisines, nous n’en finissons plus de rencontrer du nouveau monde. Il fait beau, les tilleuls sont en fleurs, ils embaument tout le quartier des abuelos, les grands-parents d’Elena qui m’hébergent. Voilà qui me rappelle mon ancien jardin de l’Île d’Orléans, et mon bain de mousse à la maison de Cap-Rouge. Du coup je me languis de ma Madeleine. Dans le jardin d’Abuelo, les hémérocalles commencent à fleurir, quelques fleurs par ci par là. Les longues tiges des glaïeuls pointent leur nez, s’étirent vers le ciel. C’est le printemps dans l’hémisphère sud, les picaflor cometa, ces colibris sapho à la longue queue rouge avec des reflets dorés, volent partout à la recherche d’une nourriture essentielle à leur survie.

Mes deux poussinots et ma poussinette ont été malades à tour de rôle, chacun vingt-quatre heures. Tourista ou virus ? Ou tout simplement partage de la bombilla dans la calebasse remplie de maté le premier soir de notre arrivée ? Va savoir. Les deux garçons ont été beaucoup plus malades que Fanny, évidemment. Et la maman s’en est tirée sans aucune égratignure. Avouons que j’ai refusé de téter la bombilla. Je tiens le coup et je souris encore à deux heures du matin.

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    Objet : Où elle est ma Mémé ?
    De : ’Ma Grande Lesbienne’
    À : ’Mémé Ana’
    Date : jeudi, 27 novembre 2003, 20 h 45

    Bonsoir ma belle Ann,

    Où elle est ma Mémé ? Je n’ai pas de nouvelles de mon amoureuse… M’a-t-elle oubliée ? Je ne te cacherai pas que j’espérais te lire en ce jeudi soir… As-tu reçu mon premier message ?

    Je trouve difficile et exigeante notre séparation. Je ne me suis pas adaptée encore à ton absence, tu es tout partout en moi et dans la maison, je te cherche, tu me manques aux repas, dans le lit, dans nos téléphones au travail, nos rires, nos doutes… C’est la première fois depuis bien longtemps que je me sens si isolée.

    Hier, j’ai travaillé jusqu’à dix-neuf heures trente et suis rentrée pour écouter nos téléromans. Il va sans dire que j’aime mieux la télé avec toi. Ce soir, je lis et je voudrais me coucher tôt. Les journées sont longues et bien remplies au bureau.
    Je te laisse en espérant recevoir des nouvelles… un numéro de téléphone où te rejoindre…

    Je t’aime ma Ann,

    Ta Madeleine.

*
    Objet : Comment plaire à tout le monde ?
    De : ’Mémé Ana’
    À : ’Ma Grande Lesbienne’
    Date : vendredi 28 novembre 2003, 8 h48

    Mon amoure,

    Ce n’est pas toujours facile de m’éloigner du groupe pour t’envoyer un message. Mon amoure, ce n’est pas parce que tu ne me manques pas. Nous dormons Antoine, Elena et moi à Moreno, banlieue ouest de Buenos Aires, chez les abuelos à plusieurs kilomètres de la maison des parents d’Elena où je peux t’écrire avec l’ordinateur de la mère. Et comme ces derniers jours, nous avons été invités partout pour le souper, je ne suis pratiquement pas revenue chez la mamà. Ce matin Elena a un essayage de sa robe de mariée, alors je suis venue avec Antoine pour prendre et envoyer nos courriels. Me voilà donc, je suis là tout près de toi.

    Hier nous sommes allés au centre-ville de Buenos Aires.

    Ahurissant, hallucinant, désorientant. Ce qui m’a d’abord frappé ce sont les milliers de voitures dans les rues de cette ville qui compte semble-t-il, au moins douze millions d’habitants. Pour l’occasion, c’est Elena qui avait pris le volant ; mes Québécois n’auraient pas survécu à cette escapade. Toute petite virée, histoire de nous familiariser avec la capitale.

    Demain nous partons à la mer. Vamos a la playa. Ce soir je te téléphone sans faute, c’est promis, entre dix-huit et dix-neuf heures. Sinon demain matin avant de partir.

    Je t’aime mon amoure, plus que jamais. Ce n’est pas toujours simple ici, Elena se retrouvant dans son milieu naturel, devient très argentine, autoritaire, souvent en conflit avec sa mère tout aussi argentine… Et réussir à coordonner tout le monde pour partir quelque part, ce n’est pas toujours évident. Alors j’ai décidé de décrocher, de lire, au risque de paraître impolie, tant pis ! Je ne suis pas habituée à être prise en charge, à être dans l’attente, à m’ouvrir la bouche pour être gavée comme une oie. Et comme je ne parle pas espagnol, les journées et les soirées sont parfois longues. Je m’ennuie, j’ai si souvent l’impression de perdre un temps précieux, moi l’hyperactive.

    Passe une belle fin de semaine et dis-toi que dimanche soir, il n’en restera plus que deux…

    Mémé qui t’embrasse très fort.

*

Enfin la mer ! Mar Del Plata. Nous y sommes. Pas trop tôt. Il était convenu que nous partirions samedi matin vers neuf heures. Le départ a sonné à quinze heures. Argentina time comme dit si bien Peter. Nous voir partir a dû être un divertissement pour toute la rue. Comment caser sept personnes avec bouffe pour trois jours et bagages dans une vieille Renault Kangoo cinq places ? C’est simple, la plus petite devra faire la route dans le coffre et quatre autres devront se tasser sur le siège arrière. Mais Fanny en a vu d’autres depuis le temps que nous voyageons en famille. Alors va pour Fanny dans le coffre. Trois heures de route c’est long tout de même.

Au premier coup d’oeil, nous voyons les traces laissées dans cette ville côtière par la crise économique de 2001, les édifices et les rues sont laissés à l’abandon, la pauvreté est partout. Elena, voyant notre étonnement, nous résume en quelques mots l’histoire de la grandeur et de la décadence de Mar Del Plata. Station balnéaire de luxe au début du vingtième siècle pour les riches Argentins de Buenos Aires, la ville s’est transformée à l’époque du régime péroniste autour du tourisme social. Entre 1940 et 1950, de nombreuses entreprises et usines construisent des hôtels et des clubs privés pour offrir des vacances payées à leurs employés. Mar Del Plata est devenu un centre de villégiature pour la classe moyenne et la classe ouvrière. Ville de plus de cinq cents milles habitants l’hiver, elle accueille jusqu’à deux millions de vacanciers entre décembre et mars. La récente crise économique n’a fait qu’accentuer sa décadence. Mais tout n’est pas perdu, la mer demeure intacte et il n’en coûte presque rien pour y vivre en touristes. Fanny, Peter et moi occupons une suite de deux chambres avec salle de bain commune pour environ soixante pesos argentins, trente dollars.

Quel plaisir de délaisser la viande pour les poissons et fruits de mer. Carne, carne de vaca depuis le début du voyage. Du boeuf, du boeuf à toutes les sauces, sous toutes les coupes, pour le dîner, pour le souper, même en sandwich pour le goûter. Toujours asado cuite sur la parrilla. Poissons et fruits de mer, voilà qui est bon pour nos estomacs de Nord-Américains. Mais non, je ne mange pas mes portions quotidiennes de légumes verts et de fruits. Les Argentins ne semblent pas en connaître les bienfaits.

Hier nous sommes allés faire du lèche-vitrine sur la rue piétonne San Martin. Peter et moi avons convaincu Fanny de s’acheter pour les noces une longue robe vaporeuse, vieux rose avec un décolleté plongeant dans le dos, elle est méconnaissable. Le regard de volupté de mon gendre en dit long sur l’intérêt libidineux qu’il porte à ma fille. Pincement au coeur en pensant au corps de mon amoure enveloppé dans une longue robe vaporeuse vieux rose
avec un décolleté plongeant dans le dos. L’abstinence me brouille les esprits. Elle est sans contredit beaucoup plus désirable dans un jean mauve et un chemisier à carreaux violet et beige.

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L’auteure a publié cette nouvelle sur le site Univers -L.com en mai 2012 et la propose aux lectrices et lecteurs de Sisyphe.


Mis en ligne sur Sisyphe, le 15 novembre 2012

Ann Robinson, professeure à la retraite


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