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extrait des Cahiers de Sisyphe
Les petits bonheurs du jour

26 juillet 2019

par Micheline Carrier

On peut en penser ce qu’on veut, la vie offre tout de même des moments très agréables. Des bonheurs tout simples.

Le premier bonheur de ce jour, c’est d’ouvrir les yeux sur deux chats allongés près de moi dans ce que j’imagine être un profond sommeil. Naïveté de croire un chat endormi du seul fait qu’il ait les yeux fermés.

Avant que j’aie bougé, ces deux-là me savent éveillée. Ils me saluent à leur manière, l’un d’un regard insistant quasi-amoureux, l’autre de sa petite voix matinale, aiguë. Va alors commencer le rituel du frôlage, du collage et des petits coups de tête. Tout cela accompagné de ronrons en duo.

Le second bonheur de ce jour, c’est d’entendre le concerto no 23 de Mozart à la radio d’État. Il y a une vingtaine d’années, toujours à la radio d’État, Edgar Fruitier avait été en quelque sorte mon initiateur en matière de musique classique. Depuis, rares sont les jours où je n’écoute pas de la musique. C’est un besoin. Je fais souvent des découvertes lors des émissions matinales de la chaîne culturelle. Pour une bonne partie de la population canadienne, la Société Radio-Canada a été et demeure un instrument de culture indispensable.

Le concerto no 23, je le préfère interprété par Annie Fisher. C’est Georges Nicholson, à son émission, qui m’a fait connaître cet enregistrement. Je partage l’amour de Bobin pour Mozart. De la musique de Mozart, Christian Bobin écrit : « Je ne sais rien de plus frais que cette musique comparable seulement au chuchottement des rivières ou au balbutiement des nouveau-nés.... Mozart ne prouve rien, il simplifie. »

Jean et Brigiette Massin racontent, dans leur monumental ouvrage sur le compositeur, qu’au plus fort de la tempête, alors qu’il éprouve de graves difficultés financières, qu’il perd un enfant, qu’il a des ennuis de santé, Mozart écrit des chefs-d’oeuvre ! Mets ça dans ta pipe, toi qui te sens désorientée et impotente à cause d’une capsulite.

Le troisième bonheur de ce jour, c’est la visite d’un roselin familier perché sur mon balcon. En plein Montréal. Il s’est annoncé en chantant. Je l’observe avec insistance, ce qui ne le dérange guère. Il m’observe à son tour. Voilà un petit jeu qui se joue à deux, semble-t-il dire. Le chat s’étire le cou par la fenêtre, dans l’espoir sans doute de le séduire et de lui mettre la griffe dessus. Monsieur Roselin en a vu d’autres. Il pousse à nouveau la chansonnette, puis s’écarte de quelques pieds, faisant place à sa compagne qui vient de le rejoindre.

Les voilà maintenant sur le fil électrique, nous narguant, le chat et moi. Il ne saurait être question qu’ils quittent les lieux, après tout, le territoire leur appartient. Elle scrute les environs, comme si elle attendait une visite. Lui penche la tête de droite à gauche, de gauche à droite, et nous regarde en biais, l’air de dire : « Moustachu ou haut sur pattes, vous ne m’impressionnez guère, vous savez. » Le chat se lasse de tant d’arrogance chez plus petit que soi. Il s’en retourne dormir sur le divan. Mes visiteurs de marque chantent à nouveau, cette fois en duo, puis ils s’envolent. Ma journée en est illuminée.

... et les concerts d’oiseaux

À 4h23, le matin, les oiseaux commencent à chanter. D’abord, l’un donne le la, puis les autres se joignent à lui quelques secondes plus tard, et c’est le concert. Combien sont-ils ? Des dizaines et des dizaines, dans les arbres de ma rue, dans l’arbre sous ma fenêtre. Des moineaux surtout, des étourneaux aussi, parfois des merles. Les roselins, je reconnais leur chant, ne sont pas du concert matinal. Ils logent plus loin dans une rue voisine. Des tourterelles vivent aussi dans les environs. J’entends parfois leur chant, comme une plainte. Est-ce pourquoi on les appelle tourterelles tristes ? Il existe des tourterelles rieuses également. Je n’en ai pas vues.

D’une personne sotte ou à l’esprit léger, on dit qu’elle a une cervelle d’oiseau. Cette personne devrait accueillir de tels propos pour un compliment, car quiconque observe les oiseaux sait de quoi ils sont capables. Ils ont des facultés qui dépassent les nôtres. Prenez, par exemple, de petits oiseaux comme les colibris. Ils sont capables de parcourir 2500 kilomètres et de nous revenir sains et saufs. Les oiseaux sont souvent exemplaires, dans la façon de prendre soin de leurs petits. Chez plusieurs espèces, les mâles prennent soin des petits autant que les femelles.

Quelques jours plus tard...

Il a plu pendant 24 heures. Temps moche. Les fleurs ont l’air abattu. C’est que, depuis le début du printemps, elles manquent de soleil et de chaleur. Celles qui dorment à l’intérieur se sentent à peine en meilleure forme. Les fleurs, comme les êtres humains, peuvent-elles se sentir en deuil ?

Détachement. Lâcher prise. Tous les lâcher prise de l’existence ne sont-ils pas une répétition incessante du lâcher prise ultime ? Euh... j’entends des gens se dire trop occupés à vivre pour perdre du temps avec la mort. Pourtant... La vie, lieu et espace qui nous préparent à la mort. Est-ce que cela a du sens que le but de la vie soit la mort ? Des années de réflexion et un livre sur le sujet ne m’ont pas permis de résoudre ce paradoxe. C’est peut-être une question sans réponse.

Un autre petit bonheur : trois belles chansons de Georges Brassens.

2001

Micheline Carrier


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