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Corps disloqués, âmes brisées : conséquences psychiques et physiques de la prostitution sur les personnes qui la vivent

2 décembre 2014

par Dre Judith Trinquart

La Maison de Marthe et la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES) se sont alliées pour organiser un colloque ayant pour thème « Sortir de la prostitution : enjeux et défis ». Les activités prévues se dérouleront en deux temps : en octobre 2014 et au printemps 2015. Elles ont débuté par une conférence publique intitulée « Corps disloqués, âmes brisées : les conséquences physiques et psychiques de la prostitution » qui a eu lieu le vendredi 3 octobre 2014 de 18 h 30 à 20 h 30 au Musée de la Civilisation à Québec. Madame Judith Trinquart, médecin légiste et de santé publique, Secrétaire générale de l’Association Mémoire Traumatique et Victimologie de Paris, l’une des rares spécialistes des conséquences de la pratique de la prostitution, a partagé plus de 15 années d’observations sur le terrain et ses propositions pour une intervention auprès des femmes ayant une expérience de la prostitution.

Nous n’avons pas le verbatim de cette conférence et des échanges avec le public, mais nous vous présentons les grandes lignes qui ont guidé la conférencière (aussi en fichier PDF plus bas).

La décorporation

Parmi les conséquences de la prostitution, la Dre Trinquart a d’abord expliqué le phénomène de décorporation. La décorporation est un processus de modification physique et psychique correspondant au développement de troubles sensitifs affectant le schéma corporel et engendrant simultanément un clivage de l’image corporelle. Le résultat final est la perte de l’investissement plein et entier de son propre corps par une personne, avec pour conséquences la perte du soin de son corps et de sa santé. Ce processus est provoqué par la nécessité de s’adapter à un contexte d’effractions corporelles répétées et régulières, ou imposant un vécu
d’instrumentalisation extrême du corps de l’individu.

La Dre Trinquart a aussi élaboré sur les conséquences sanitaires :

• Problèmes gynécologiques : tumeurs, IST, infertilité, disparition des cycles, etc.
• Cancers non diagnostiqués évolués
• Maladies infectieuses évoluées non suivies non traitées
• Pathologies inflammatoires non traitées
• Pathologies digestives, respiratoires, rhumatismales, cardiaques, ORL, hépatiques, etc.
• Addictions

Prostitution et violences sexuelles

La conférencière a cité de nombreuses enquêtes révélant que les personnes ayant un vécu de prostitution ont souvent subi dans l’enfance des violences sexuelles, dont l’inceste. « Le taux moyen retrouvé est de 80% à 95% de personnes prostituées ayant des antécédents subis de violences sexuelles (inceste, pédophilie, [...] Plus on avance dans le temps, plus les enquêtes montrent des taux élevés de violences sexuelles subies. » Elle aussi commenté différentes formes de violences subies en situation de prostitution. La violence est le premier facteur de mortalité et de morbidité (direct et indirect) chez les personnes en situation de prostitution, avant les IST. (Article John Potterat « Mortality in a Long-term Open Cohort of Prostitute Women », American Journal of Epidemiology, 24 Novembre 2003). L’espérance de vie moyenne est de 40 ans chez les personnes prostituées.

Prostitution et syndrome du stress post-traumatique

Le symptôme majeur de l’ESPT est la mémoire traumatique. Tous les autres symptômes découlent de celui-ci.

• Violences extrêmes entraînant une réponse émotionnelle incontrôlable générant un risque vital cardiologique et neurologique par « survoltage ». Le circuit neuronal « disjoncte » par sécrétion de drogues dures par le cerveau (endorphines et drogues « kétamine-like »).

• Cette déconnection entraîne une anesthésie psychique et physique, un état dissociatif, des troubles de la mémoire et surtout une mémoire traumatique émotionnelle des violences non intégrée.

• Cela entraîne soit des conduites d’évitement, soit des conduites dissociantes par redisjonction du circuit émotionnel en s’exposant de nouveau à des situations de violence de façon inconsciente. Cela entraîne un cercle vicieux de personnes s’exposant perpétuellement à de la violence, violence qui va recharger la mémoire traumatique qui va générer elle-même une nouvelle exposition à la violence.

• Les personnes prostituées qui pour une grande majorité ont vécu des situations de violences sexuelles antérieurement et ont donc développé une mémoire traumatique s’exposent de nouveau de façon inconsciente en situation de prostitution à la répétition de violences sexuelles, qui vont recharger cette mémoire traumatique, générant un cercle sans fin.

Restauration et prise de parole

* Restauration de la parole :

- Lieux d’écoute psychologique d’urgence dans les accueils itinérants et de première prise en charge, relayés par des soutiens psychologiques de longue durée quand nécessaire, afin que la parole puisse se libérer.
- Relais des écoutants afin de ne pas produire de « cassure » dans la prise en charge.
- Formation spécifique des écoutants aux problématiques de la prostitution et de la décorporalisation.

* Dévictimation :

- Reconnaissance du statut de victime d’un système de violences afin de pouvoir en sortir. Éviter la survictimation.
- Réseau associations, médecins, psychologues, psychiatres, éducateurs sociaux, assistantes sociales, juristes, avocats…
- Il nous paraît nécessaire également qu’une reconnaissance sociale et juridique intervienne du statut de victime de la personne prostituée :

    Reconnaissance du client en tant qu’auteur de violences : comme en Suède ou en Norvège, Islande, Irlande, où le client est pénalisé légalement (amende, peine de prison, numéro d’écoute, proposition de soutien psychologique, prévention). Actuellement processus en cours en France et au Canada.


- En 2010 en France, la prostitution a été reconnue comme violences à l’égard des femmes, tout comme l’ont été auparavant le viol ou la violence conjugale.

- Application correcte des lois existantes (système abolitionniste, Protocole de Palerme).

* Recorporalisation : Retrouver son intégrité corporelle.

- Thérapies à médiation corporelle :
- Relaxation, massages.
- Danse-thérapie.
- Jeu dramatique.
- Improvisation dramatique.
- Techniques à médiation physique et sportive : activités sportives
en groupe
- Art-thérapie.

Retranscrit par Micheline Carrier à partir du fichier PDF ci-joint à télécharger contient d’autres données, des schémas et des sources statistiques.



Biographie de la Dre Judith Trinquart :

Mis en ligne sur Sisyphe, le 17 novembre 2014

Dre Judith Trinquart


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