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Journée internationale des droits des femmes
La présence des femmes sur Internet

4 mars 2015

par Élaine Audet

Sur Internet depuis 20 ans, je m’y suis plongée, dès le départ, avec plaisir et enthousiasme. En dépit des bémols qu’on peut invoquer comme l’omniprésence en ligne de la pornographie et de la cyberintimidation. Enivrée par la puissance des moteurs de recherche, je découvrais en vrac les sites de poésie, les dictionnaires de toutes sortes, les collections des musées, et lisais en ligne des journaux du monde. J’y ai très vite suivi des sites féministes tels que Sisyphe, Netfemmes et Cybersolidaires au Québec, Les Pénélopes et SOS Femmes en France, Ms. et feminist.com aux États-Unis. Tous se consacraient à l’information et à l’analyse des différents aspects de la vie politique, culturelle, sociale, économique des femmes. On y trouvait le point de vue diversifié d’un grand nombre d’entre elles sur les enjeux majeurs de notre époque.

En 1999, une enquête de l’Association des femmes journalistes en France (1) constatait que celles-ci occupaient cinq fois moins de place que les hommes dans la couverture médiatique mondiale, avec 18 % des personnes citées. Peu de temps après, de nombreuses femmes s’engagent sur Internet pour tenter d’y faire contrepoids au sexisme ordinaire des médias. Au début du 21e siècle, on voit apparaître des programmes de formation aux nouvelles technologies (TIC). Au Québec, des réseaux comme le Centre de documentation sur l’éducation des adultes et la condition féminine (CDÉACF) (2) cherchent à construire des ponts entre les femmes, à pallier à la réduction constante de l’espace que les médias leur accordent. Avec l’apparition des réseaux sociaux, surtout Facebook (2004) et Twitter (2006), on assiste à la multiplication des blogues individuels. Au Canada et aux États-Unis, la proportion (86 % en 2013) des femmes et des hommes sur Internet serait égale (3).

Au Québec, le parcours de la populaire blogueuse Catherine Voyer-Léger représente bien l’engouement des jeunes femmes pour les nouveaux médias. Elle a été l’une des premières à s’engager à fond dans ce type d’intervention. De novembre 2010 à avril 2014, elle publie 338 billets sur son blogue "Détails et dédales". Entre le journal intime et l’analyse critique de l’actualité, elle décrit son cheminement intérieur d’un point de vue féministe. Elle y cultive une écriture belle et exigeante, parfaitement adaptée à son désir d’aller au fond des choses.

Une autre vision du monde

En un siècle initié par l’attentat du 11 septembre et ponctué par les violences les plus meurtrières, tant sexuelles que politiques et sociales partout dans le monde, de nombreux blogues féministes ont vu le jour. Ils se donnent pour mission d’analyser et de dénoncer la misogynie et les formes spécifiques de discrimination envers les femmes. Twitter, Facebook et You Tube leur servent de caisse de résonance avec une efficacité indéniable. En 2002, Micheline Carrier, journaliste et auteure, crée et administre le site sisyphe.org que je rejoins bientôt. Le site bénéficie de la collaboration d’auteur-es chevronné-es et engagé-es. La lutte pour l’abolition de la prostitution et la défense de la laïcité constituent les deux dossiers phares du site.

Après avoir abandonné la publication de sa version papier, la "Gazette des femmes" du Québec continue à publier sur son site des articles et des dossiers qui documentent les multiples aspects de la lutte des femmes au plan local et international. Elle met en ligne les avis du Conseil du statut de la femme qui font le point sur de grands dossiers tels que la prostitution, la laïcité, les crimes d’honneur, etc. Ces dossiers très fouillés sont accessibles aux nombreux groupes de femmes actives sur le terrain qui en sont à la fois l’inspiration et la destination.

Également incontournable, le blogue de la "sexosophe" Jocelyne Robert qui commente l’actualité avec un humour joyeux et décapant. Elle se fait un plaisir de débusquer l’hypocrisie et le sexisme en éclairant tous les recoins de la sexualité, en dénonçant ceux qui en font une arme de contrôle du corps des femmes.

En France, l’infatigable historienne et auteure Florence Montreynaud recrée autour d’un manifeste l’unité militante des femmes sur son site "Encore féministes !" et mobilise les hommes dans la lutte contre le patriarcat sous toutes ses formes, en particulier pour l’abolition de la prostitution, contre la violence et la publicité sexiste. En février 2015, 4 893 personnes dans 56 pays ont signé le manifeste, se disant féministes et fières de l’être.

Sous la direction d’Isabelle Germain, "les Nouvelles/News" font un travail d’information quotidienne d’un point de vue féministe dans de brefs articles, souvent percutants, qui font le point sur l’actualité dans le monde. Un site incontournable pour la qualité de son équipe, la pertinence de ses textes et le vent de changement qui y souffle. Membre de cette équipe, Sandrine Goldschmidt a aussi son blogue "À dire d’elles" où elle analyse avec une plume remarquable les divers aspects de la réalité des femmes en patriarcat. Elle illustre également ses écrits de ses propres peintures. Un régal pour l’œil et l’esprit.

D’autres se consacrent plus particulièrement à dénoncer la violence faite aux femmes et la lesbophobie, comme Lise Bouvet, qui a accompli la gigantesque tâche de réunir tous les articles écrits sur la prostitution. Pour sa part, Christine Le Doaré sur "Irréductiblement féministe" s’attaque à la lesbophobie, tout en étant aux premières lignes de la lutte contre la prostitution.

S’il y avait le moindre doute sur l’avancée que constitue Internet pour la lutte des femmes, il n’y aurait qu’à songer au nécessaire contrepoids médiatique fourni par des sites féministes dans des dossiers qui ont retenu l’attention des médias : meurtre de Marie Trintignant, affaire DSK, enlèvements de 300 jeunes Nigérianes par Boko Haram, viols en Inde, campagne sans frontières par les victimes de viol sous le mot clic #AgressionNonDénoncée. Sans compter la mise en cause de l’impunité de vedettes dites intouchables comme Roman Polanski, Woody Allen, Bill Cosby, Jian Gomeishi.

Créer et penser sur la Toile

Isabelle Pariente-Butterlin est depuis 2000 maître de Conférences en Philosophie à l’Université Aix-Marseille I. Parallèlement à son enseignement, elle poursuit sur son site, "Aux bords des mondes", l’expérimentation multiforme de son rapport au langage, en conjuguant philosophie et poésie. D’emblée, la langue incantatoire, envoûtante, éblouit par sa splendeur. Personne ne sort indemne des questions sans réponses posées dans ces textes. Écrits mouvants, émouvants, qui donnent la mesure infinie du pouvoir des mots. Auteure de plusieurs livres, Pariente-Butterlin a choisi d’élaborer sa pensée et son œuvre sur son site. On y retrouve de courts poèmes-aphorismes, des textes philosophiques, mais surtout une majorité de rubriques dont le langage est l’outil et l’enjeu de la quête de sens.

Aux critiques qui considèrent qu’Internet fait perdre du temps et coupe du monde réel, la philosophe répond : "Internet est une région numérique de notre monde, à laquelle nous avons accès non pas directement par nos sens, mais par la médiation d’un ordinateur connecté (4)." Qu’il en soit ainsi n’en fait pas un monde virtuel, car, rappelle-t-elle, "il y a bien des parties de notre univers que nous ne pouvons investiguer que par le truchement d’un microscope ou d’un télescope et cela ne remet en rien en cause leur réalité." L’écriture dont nous nous servons pour communiquer sur Internet détermine notre rapport au monde et notre mode d’insertion en lui. D’ailleurs, Pariente-Butterlin considère Internet beaucoup moins aliénant que le sport ou la télévision. Un site inspirant qui fait de notre monde un feuilleton philosophique passionnant.

D’autres femmes poursuivent une trajectoire intéressante sur Internet, dont l’écrivaine-artiste Claudia Patuzzi qui publie sur son site plusieurs séries de textes dont l’inoubliable feuilleton médiéval La rive interdite. Une oeuvre marquée par la fine jointure du réel et de l’imaginaire, de l’écriture, de l’histoire, et une iconographie magnifique.

Depuis 2004, la poète corse Angèle Paoli a construit sur son site "Terres de femmes", une gigantesque et inspirante anthologie vivante des créatrices, qui englobe tous les domaines artistiques et littéraires. Il semble évident que, loin des comités de rédaction et de lecture sexistes, Internet permet aux femmes de déployer librement et sans compromis les multiples facettes de leur talent.

C’est aussi en 2004 que Florence Trocmé crée "Poezibao". Dédié à la poésie moderne, le site comporte une anthologie permanente française et étrangère et publie la biobibliographie des poètes, des notes de lecture, des entretiens et des notes sur la création. Un site incontournable pour qui s’intéresse à la poésie. On y cite 321 femmes poètes dont les Québécoises Anne Hébert, Nicole Brossard, Hélène Dorion.

Cyberintimidation des femmes

La présence des femmes sur Internet a provoqué d’importants changements des mentalités. On ne saurait toutefois minimiser les inconvénients majeurs que comportent pour elles la misogynie, le harcèlement, l’intimidation, la pornographie et la promotion de la prostitution à l’échelle mondiale. Toute internaute qui se réclame du féminisme s’expose à la violence verbale de ceux que son indépendance contrarie, des masculinistes ou des tenants des intégrismes religieux et patriarcaux.

Sous le titre Les cibles préférées du Web, la journaliste Raphaelle Corbeil a documenté ce phénomène inquiétant (5). Selon un sondage CROP/CSQ au Québec, 72 % des victimes de cyberintimidation sont des femmes, par le biais de "commentaires vulgaires et dévalorisants, insultes sexistes répétées se transformant en harcèlement, détournement de photos en images pornographiques, voire menaces de viol et de mort." En ce sens, Internet n’est pas plus sécuritaire pour les femmes que les sociétés dont il est issu.

Il faudra que, là comme ailleurs, les femmes trouvent les moyens de répondre à ce fléau. Se débrancher d’Internet ne constitue certainement pas une option. Ce serait comme cesser de marcher dans la rue parce qu’on pourrait y être harcelées ou agressées. Il y a fort à parier que la majorité des femmes refuseront d’être bâillonnées par la cyberintimidation, et qu’elles continueront à lutter sur Internet pour en finir avec le patriarcat et toutes les formes d’oppression et de violence qu’il génère. C’est ce que je nous souhaite en ce 8 mars 2015 !

Notes
1. Virginie Barré, Sylvie Debras, Natacha Henry et Monique Tranquart, Dites-le avec des femmes, Paris, Éd. CFDT/AFJ, 1999.
2. Sharon Hackett, Femmes et médias à travers le monde/pour le changement social, Montréal, remue-ménage/WomenAction, 2001.
3. Statistiques Canada et Banque mondiale.
4. Isabelle Pariente-Butterlin, Disjonction : du numérique, du concret, et de l’hypnose, 19 août 2014.
5. Raphaelle Corbeil, "Les cibles préférées du web", Gazette des femmes, février 2015.

Source photos : Pixabay et Yahoo pour la photo d’Isabelle Pariente-Butterlin.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 1er mars 2015

Élaine Audet

P.S.

- Texte collectif, Misogynie 2.0 : harcèlement et violence en ligne, Le Devoir, 6 mars 2015.




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