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Femmes, islam et autres ennuis

23 mars 2015

par Monica Lanfranco

Comment un simple « bout de tissu » peut changer l’imaginaire. Quelques réflexions sur le voile et sur les changements sociaux à l’ombre des religions.



« Votre maison brûle, et vous ne vous en rendez pas compte » : cette phrase, prononcée en des temps déjà difficiles dans le cadre de la « guerre des civilisations » (c’était en 2006, 5 ans après les tours jumelles, mais sans la menace de l’Isis) est restée gravée en moi.

Elle fut prononcée par Marieme Helie Lucas, fondatrice de Siawi [1] et de Wluml [2] au congrès international La libertà delle donne è civiltà, que la revue Marea avait organisée à Gênes en 2006.

Un rendez-vous unique en son genre (vidéo complète disponible sur Arcoiris [3]) car pour la première fois en Italie on abordait le thème du fondamentalisme et du patriarcat dans les religions avec des activistes non voilées et féministes venues du monde entier, avec un imam laïc et de gauche qui, par provocation, avait présenté sa candidature aux élections présidentielles françaises, avec des activistes israéliennes et palestiniennes pacifistes, et avec des théologiennes vaudoises.

C’est à cette occasion qu’il apparut clairement qu’à Londres, en plein cœur de l’Europe, et au Canada, on avait commencé à appliquer la charia, à la demande de plusieurs communautés musulmanes, dans des controverses sur des questions familiales. Une forme silencieuse de reconnaissance parallèle d’une loi religieuse en marge de la loi laïque de l’État.

J’ai volontairement souligné le fait qu’aucune des femmes invitées en 2006 n’était voilée car je suis convaincue, ayant moi-même beaucoup appris ces dernières années des activistes féministes du monde musulman, qu’il n’est pas sans importance de proposer dans des rencontres publiques des femmes non voilées du monde musulman et que, vice versa, ne proposer que des femmes voilées pour représenter les femmes musulmanes est un choix dangereux.

Je connais bien (pour avoir été plus d’une fois montrée du doigt comme n’étant pas politiquement correcte, voire féministe « coloniale », par des femmes, et des hommes, de gauche) le débat enflammé autour de cette question du voile et du libre choix. Je connais également très bien les motivations qui poussent un grand nombre de jeunes femmes de la deuxième et troisième génération, toutes citoyennes italiennes qu’elles sont, à choisir de se voiler : appartenance identitaire, désir de se distinguer comme étant « autres » face à la réification du corps féminin en Occident, geste « individuel » de dévotion.

Toutefois, comme l’a souligné, lors de la Secular Conference [4] à Londres, la jeune ex- musulmane Nahla Mahmoud, le problème est ailleurs : « Nous connaissons bien les lois qui punissent l’homophobie et la répression des droits civils et des femmes dans les pays islamiques. Mais il faut savoir que le problème existe ici aussi, pas en Syrie ou en Iran, ici au Royaume-Uni et en Europe. Si nous accréditons la vision multiculturelle qui permet par exemple le double registre, nous perdrons deux générations de jeunes hommes et de jeunes femmes, citoyennes et citoyens anglais, qui risquent d’être manipulés et attirés dans la spirale de la violence islamique. Certains invoquent l’idée du « choix » de porter le voile ou des mariages arrangés ou de l’interdiction d’enseigner des matières scientifiques aux filles par peur d’être taxés d’islamophobes. Or la vérité est que, parmi les jeunes d’origine musulmane en Grande-Bretagne, 40% de ceux interrogés l’an dernier au sujet de la peine à imposer en cas de délit de blasphème ont répondu : la peine de mort. Ici, et pas au Pakistan ». Maryam Namzie de One law for all affirme que la gauche et les libéraux commettent une dangereuse erreur en ne valorisant pas le monde laïque dans les pays musulmans.

Namazie écrit qu’ « en août 1997, en Allemagne, une jeune de 18 ans a été brûlée vive par son père parce qu’elle avait refusé d’épouser l’homme qu’il avait choisi pour elle. Le tribunal allemand a reconnu au père des circonstances atténuantes parce qu’il mettait en pratique sa culture et sa religion ». En Iran, les femmes et les jeunes filles sont obligées de porter le voile sous peine de prison et de flagellation, et les relativistes culturels disent que c’est là « leur religion et qu’il faut la respecter ». Le ministre des Affaires étrangères hollandais a affirmé que les prisons iraniennes sont « satisfaisantes, selon les critères du tiers monde », et a obligé les demandeurs d’asile à rentrer dans leur pays.

Le relativisme culturel sert ces crimes. Il légitime et maintient en place des situations inciviles. Il soutient que les droits humains de celui ou de celle qui est né-e en Iran, en Irak ou en Afghanistan sont différents de ceux des personnes nées aux États-Unis, au Canada ou en Suède. Les relativistes culturels prétendent que la société iranienne est musulmane, ce qui implique que les individus ont choisi de vivre selon les critères qu’on leur a imposés. Cela revient à dire qu’il n’y a aucune différence entre les croyances en Iran, aucune lutte, aucun communiste, aucun socialiste, et aucune personne attachée à l’idée de liberté. Et si tel était le cas, pourquoi 150 000 personnes ont-elles été envoyées à la mort pour avoir contesté la République islamique d’Iran ?

La lutte contre les gouvernements misogynes et réactionnaires est indissociable de la lutte contre les crédos réactionnaires et misogynes. Bien entendu, chacun a le droit de croire ce en quoi il veut, aussi offensif que soit ce choix, mais ceux qui aiment la liberté ont le devoir de témoigner et de condamner les crédos réactionnaires, tant qu’ils n’auront pas été rayés de l’histoire. Les relativistes culturels vont jusqu’à dire que les droits humains universels sont une notion occidentale. Mais alors, quand le mullah utilise un téléphone ou une voiture pourquoi ne dit-il pas qu’il s’agit d’un objet occidental incompatible avec la société islamique ? Même à gauche, certains disent que condamner les croyances réactionnaires alimente le racisme. Le racisme et le fascisme ont leur culture propre. Lutter pour les droits de l’homme signifie condamner les croyances réactionnaires, et non pas les observer. Les relativistes culturels défendent les holocaustes de notre époque. Quiconque respecte l’humanité doit s’engager en faveur de l’abolition de ce qui est incompatible avec la liberté humaine ».

Il est clair que la question du voile peut sembler secondaire : pourtant il s’agit de comprendre que c’est là le seul symbole « religieux » qui insiste sur le corps de la femme et se focalise sur le concept de la « modestie » dont les femmes doivent faire preuve en société, à cause de leur nature tentatrice et du caractère, par « nature », désordonné de la sexualité masculine. Nous, les Italiens, les Italiennes, nous les rescapé-es des mouchoirs des vieilles femmes à l’église (et même en dehors), je me demande s’il ne serait pas utile que nous ouvrions un débat sur l’importance symbolique de ce petit, mais puissant, bout de tissu, et que nous continuions à réfléchir sur la dérive réifiante du corps des femmes dans les sociétés « laïques ».

Par Monica Lanfranco (journaliste, formatrice aux pratiques de non violence sur les questions de genre, directrice de la revue Marea), article paru sur Riforma.it, le 5 mars 2015.

Traduction de l’italien par Silvia Guzzi.

***

A l’occasion de ses vingt ans d’existence, la revue Marea - revue féministe créée en 1994 – organise à Gênes une exposition qui retrace l’histoire de la revue et une série de rencontres, du 18 au 28 mars 2015. [5]

Le 28 mars, « Freedom, equality, secularism », un séminaire ouvert au public accueillera des activistes internationales qui, depuis des années, mettent en garde l’Europe contre le risque du fondamentalisme religieux.

Y prendront part des activistes qui, chacune avec les instruments qui lui sont propres, ont posé la question des droits des femmes comme droits universels fondamentaux :

- Maryam Namazie, iranienne fondatrice de One law for all
- Inna Shevchenco, ukrainienne leader de Femen
- Nadia Al Fani, réalisatrice tunisienne
- Marieme Helie Lucas, sociologue algérienne fondatrice du réseau Wluml
La journée se clôturera par la projection du film « Laïcité Inch’Allah » de Nadia El Fani (18h45-20h) [6]

Le programme en fichier PDF.


Notes

[1] Réseau Siawi : http://www.siawi.org/
[2] Réseau Wluml : http://www.wluml.org/
[3] vidéo complète disponible sur Arcoiris http://www.arcoiris.tv/
[4] Secular Conference : http://www.secularconference.com/
[5] Programme de l’événement
[6] Bande annonce du Film « Laïcité Inch’Allah » : https://www.youtube.com/watch?v=9we1m86Qj0I

Liens utiles

- Monica Lanfranco : www.monicalanfranco.it
- Revue Marea : http://www.mareaonline.it/
- Article paru sur Riforma.it : http://riforma.it/it/articolo/2015/03/05/donne-islam-e-altri-guai
- Silvia Guzzi : www.traductions.it

Mis en ligne sur Sisyphe, le 14 mars 2015

Monica Lanfranco


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