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Islamisme et société – Les loups sont dans la bergerie (Tarek Fatah)

14 mai 2015

par Marie Savoie, collaboratrice de Sisyphe

« Les islamistes nous ont déclaré la guerre ! », s’exclame Tarek Fatah. « Le problème, c’est que l’Occident ne veut pas le reconnaître. Les chefs d’État, Obama en tête, répugnent à nommer l’ennemi, à utiliser les mots islamisme, islam radical ou djihadisme. Ils tournent autour du pot et utilisent des termes imprécis comme extrémistes ou terroristes sans qualificatif. Ils refusent d’appeler un chat un chat. »

Or, selon Tarek Fatah, pour pouvoir se défendre, il faut prendre acte de l’offensive dont on est la cible et le premier ministre Harper est un des rares chefs de gouvernement à parler clairement. « Personne d’autre que lui n’a eu le cran de dire que nous combattons un ennemi qui est structuré en fonction du culte de la mort et d’une idéologie fasciste » (1).

Après l’attentat de Charlie Hebdo, souligne le journaliste, le premier ministre français, Manuel Valls, a déclaré : « La France est en guerre contre le terrorisme, le djihadisme et l’islamisme radical » (2), tandis que le président François Hollande affirmait devant les médias que l’islam n’avait rien à voir avec le terrorisme (3). Ces propos ne sont pas sans rappeler les embarras « terminologiques » de Philippe Couillard. Voulant éviter à tout prix de prononcer les mots djihadisme ou islamistes, de crainte de stigmatiser les musulmans, le premier ministre s’est empêtré dans une hasardeuse défense de l’intégrisme, le qualifiant de "mode de vie comme les autres" (4). Ce faisant, il a semé la confusion et provoqué un tollé.

La gauche compassionnelle ou l’islamo-gauchisme

Perplexe devant l’attitude de la gauche face aux militant-es islamistes, j’ai fait part de mes interrogations à Tarek Fatah. Si le passé colonial des pays européens peut avoir contribué à un certain sentiment de culpabilité, le Canada, lui, n’a jamais eu de colonies. Pourquoi alors la gauche, par exemple, Québec Solidaire au Québec ou le Nouveau Parti Démocratique (NPD) au Canada, se montre-t-elle si réceptive aux revendications des islamistes (p. ex. instaurer la charia en Ontario ou permettre aux immigrantes de prêter le serment de citoyenneté en niqab), dont l’idéologie misogyne et socialement rétrograde est à mille lieues de ses propres valeurs ? Cette apparente contradiction s’expliquerait par ce qu’il appelle "White Guilt", le sentiment de culpabilité des Blancs. « Les habitants des pays riches savent bien, même s’ils l’avouent rarement, qu’ils sont privilégiés face aux habitants du Maghreb ou du Pakistan. Et ce, même si personnellement, ils sont partisans d’une répartition équitable des richesses entre les peuples. Les hommes - même les moins sexistes - savent qu’ils ont des privilèges que les femmes n’ont pas. Mes filles doivent sans cesse regarder derrière elles quand elles se promènent le soir dans la rue, mais pas moi ».

Tarek Fatah connaît bien les milieux de gauche. Il a milité au sein du NPD de l’Ontario et s’est déjà porté candidat de ce parti aux élections ontariennes. Adepte inconditionnel de la laïcité, il a quitté cette formation politique quand les religions y ont pris trop de place (5). « J’ai quitté ce parti quand il s’est ouvert aux bolchévistes de la sharia. » Des considérations électoralistes auraient-elles joué un rôle dans le virage du NPD ? « Il y a des député-es néodémocrates qui sont pour la laïcité. Vous devriez leur demander pourquoi ils ont permis à leur parti de devenir aussi pro-islamiste ».

Mais il y a plus. Si les différents partis politiques - y compris ceux de gauche - se montrent souvent complaisants face aux revendications des groupes islamistes, c’est aussi à cause de l’habileté de ces groupes en matière de relations publiques : « Les islamistes qui contrôlent les mosquées savent comment courtiser les médias, dit Tarek Fatah. On trouve parmi eux de jeunes diplômé-es en communications et en relations publiques qui les conseillent. Certaines associations musulmanes offrent de véritables banquets auxquels journalistes et député-es sont invité-es. Elles se garantissent ainsi un accès privilégié à ces personnes et pourront les contacter facilement quand viendra le temps de faire valoir leurs intérêts. Et quand un dossier épineux touchant l’islam fait les manchettes, on envoie devant les caméras une jolie jeune femme portant un hijab qui s’exprime dans un anglais parfait, et le tour est joué. L’opinion publique est séduite et la population n’y voit que du feu. »

Tarek Fatah décrit son expérience en Ontario, mais le parallèle est frappant avec ce qu’on a observé au Québec pendant le débat sur la Charte des valeurs. Dalida Awada, jeune Québécoise au hijab coloré, était sur toutes les tribunes pour exprimer son opposition à l’interdiction des signes religieux ostensibles pour les employé-es de l’État. La plupart des gens ignoraient à l’époque qu’elle était active au sein de l’Association Bridges (6), un organisme islamique parrainé par un imam auquel les autorités canadiennes ont récemment retiré son passeport (7).

Mouvance islamiste dans les universités

Les méthodes des islamistes en Ontario et au Québec ont beaucoup de similitudes. Les mosquées ont aussi des antennes dans les universités, constate Tarek Fatah : « Les associations étudiantes musulmanes sont des fabriques d’islamistes ».

Au Québec, Hamza Chaoui, qui affirme que l’islam n’est pas compatible avec la démocratie, a récemment fait les manchettes. Il officiait comme imam de l’Association des étudiant-es musulman-es de l’Université Laval avant de tenter d’ouvrir un centre communautaire à Montréal, où il a eu maille à partir avec le maire Denis Coderre (8). À l’Université Concordia, l’Association des étudiant-es musulman-es organise des journées « Faites l’essai du hijab ». L’Université McGill n’est pas en reste. Son Centre d’études islamiques, créé par William Smith en 1952 et principal centre du genre en Amérique du Nord, est devenu un foyer d’intégristes.

Les islamistes qui en ont pris le contrôle ont établi un partenariat avec l’Université de Médine en Arabie Saoudite, qui prêche l’islam le plus radical et anti-Occident. Les diplômés de Médine viennent y faire un stage, souvent très court, pour obtenir un diplôme de McGill. Cela leur permet de se dire diplômés d’une université occidentale et ainsi de rehausser leur crédibilité. Ensuite, ils essaiment partout en Amérique du Nord.

Depuis cette entrevue, l’Association des étudiant-es de McGill a donné son appui à une étudiante en droit musulmane qui demandait que des heures soient réservées aux femmes dans les gymnases. La direction de l’université a rejeté sa demande (9).

Débats et combats

Homme de convictions, Tarek Fatah ne craint pas la controverse et n’hésite pas à affronter ceux et celles qu’il qualifie d’islamo-fascistes, seul ou au sein du Congrès musulman canadien qu’il a fondé.

En 2010, il applaudit la proposition du gouvernement libéral de Jean Charest stipulant que les personnes réclamant les services publics doivent le faire à visage découvert (10). Quatre ans plus tard, il se prononce en faveur de la Charte des valeurs québécoises proposée par le gouvernement péquiste. Mais c’est en Ontario, où il vit depuis 25 ans, qu’il milite le plus activement.

En 2004, le gouvernement ontarien est saisi d’un rapport recommandant d’autoriser les tribunaux islamiques fondés sur la charia. S’ensuit un vif débat public dont les lignes de forces se dessinent rapidement. Dans un camp, les islamistes, qui invoquent la liberté de religion et font pression pour que la loi islamique puisse s’appliquer aux communautés musulmanes, notamment en matière de droit familial. Dans l’autre, des féministes, les partisan-es de la laïcité et les groupes musulmans opposés aux intégristes, le Congrès musulman canadien en tête, qui revendiquent qu’une même loi s’applique à tous et toutes les Ontarien-nes. Des groupes de femmes font front commun, dont l’association Nosharia fondée par Homa Arjomand (11), et des associations de femmes musulmanes (12), pour manifester leur vive opposition aux tribunaux islamiques. Fait intéressant, certain-es intellectuel-les défendent l’idée de tribunaux islamiques au Canada. C’est le cas du philosophe Charles Taylor qui coprésidera quelques années plus tard, avec Gérard Bouchard, la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles (13).

Au bout de ce houleux débat, l’Ontario rejette les tribunaux d’arbitrage religieux. Tarek Fatah me montre, encadrée sur le mur, la première page du Toronto Star titrant "No sharia law. There will be one law for all Ontarians". ("Non à la sharia. La même loi s’appliquera à tous-tes les Ontarien-nes"). « Voyez la date, me dit-il. Le gouvernement de l’Ontario a pris cette décision quatre ans jour pour jour après les attentats du 11 septembre à New York ! ».

Le regard de mon interlocuteur s’assombrit quand il se remémore ce dur combat. Il était, à l’époque, président du Congrès musulman canadien qui luttait de toutes ses forces contre la reconnaissance de tribunaux islamiques en droit canadien.

« Je ne peux pas vous dire à quel point ce combat a été difficile. Nous nous sommes sentis très seuls, soupire-t-il. Des islamistes venaient chahuter à nos rassemblements, un dénommé Mubin Sheik entre autres, l’un des plus ardents militants pro-sharia, avec son épouse qui porte le niqab. Un jour, son groupe m’a encerclé au SkyDome, lors d’une manifestation contre la charia, et ce type m’a fait des menaces. Et dire qu’aujourd’hui, il est considéré comme un "musulman modéré" et est invité à des émissions de la CBC et du réseau CNN ! Cela montre à quel point les islamistes savent manipuler les médias occidentaux. Cet individu se présente même comme un expert en déradicalisation et participe aux réunions de la GRC à ce titre. C’est ahurissant ! Les loups sont dans la bergerie. »

La prétendue déradicalisation comme stratégie

Que pense-t-il de la notion de déradicalisation, souvent évoquée dans les médias depuis les attentats au Parlement d’Ottawa et, plus encore, depuis le départ de plusieurs jeunes Québécois-es qui ont quitté le pays - ou tenté de le faire - pour combattre aux côtés de l’organisation État islamique en Syrie ?

« La déradicalisation n’existe pas. C’est une idée lancée par des types, souvent carrément islamistes, pour soutirer de l’argent aux organismes gouvernementaux en faisant semblant de ramener dans le droit chemin les jeunes tentés par l’islamo-facisme. Pure hypocrisie, puisque bon nombre de ces pseudo-spécialistes de la déradicalisation sont d’anciens islamistes présumés repentis, mais qui continuent à adhérer à l’islam politique et parfois même à prêcher le djihad. »

Il y a encore ici des similitudes entre ce que Fatah décrit et ce qu’on observe depuis quelque temps au Québec. Comment ne pas penser à Adil Charkaoui, le vociférant porte-parole du Collectif québécois contre l’islamophobie pendant le débat sur la Charte, aujourd’hui soupçonné d’avoir incité des jeunes à partir se battre en Syrie ? Soupçonné depuis longtemps de connivences terroristes par la GRC, il a toujours refusé de condamner publiquement les attentats d’Ottawa et de Saint-Jean. Plusieurs des jeunes Québécois-es qui sont parti-es joindre les rangs du groupe État islamique en Syrie avaient fréquenté le Centre communautaire islamique de l’Est de Montréal sous la supervision d’Adil Charkaoui (14).

Il arrive à Tarek Fatah de se sentir découragé en voyant le peu d’énergie que nos gouvernements mettent à combattre l’islam radical, « une idéologie politique fasciste qui menace notre civilisation ». Il a parfois l’impression que les autorités ont déjà capitulé, alors qu’il faudrait tout mettre en oeuvre pour démasquer les islamistes et résister à leurs assauts contre la laïcité de nos institutions. « Ce sont des soldats de l’islam qui veulent implanter un califat dans le monde entier, des fanatiques pour qui la vie sur terre n’est que le prélude à l’au-delà. »

Si les islamistes ont déclaré la guerre à la culture occidentale, ils s’en prennent tout particulièrement à ceux et celles qui osent les dénoncer. Peuvent en témoigner notamment Djemila Benhabib, Louise Mailloux, les sites Vigile.net et Poste de veille, victimes de poursuites que certain-es qualifient de « djihad juridique » et d’autres de « poursuites bâillons ». Les musulman-es qui s’opposent aux desseins des islamistes sont la cible d’intimidation et de menaces.

Tarek Fatah avait reçu des menaces de mort la semaine précédant notre entretien, mais il n’est pas pour autant sous protection policière. Je souligne le courage dont il fait preuve en adoptant des positions qui pourraient mettre sa vie en danger.

« Pas besoin d’être courageux pour cela, répond-il en souriant. Il suffit d’être aussi fataliste qu’eux. »

 C’est le deuxième de deux articles de l’auteure à la suite de sa rencontre avec le journaliste et commentateur politique Tarek Fatah. Lire le premier article "Tarek Fatah s’insurge contre les progrès du lobby islamiste au Canada".

Tarek Fatah est journaliste et commentateur politique canadien d’origine pakistanaise, personnage controversé sur la scène médiatique anglophone. Il signe une chronique hebdomadaire dans le Toronto Sun et animait jusqu’à tout récemment une émission de radio parmi les plus écoutées de Toronto. Ayant vécu longtemps sous des régimes islamiques (Pakistan et Arabie saoudite), il est souvent invité par les médias anglophones à commenter la montée de l’islamisme au Canada et dans le monde. Marie Savoie l’a rencontré chez lui à Toronto en janvier 2015.

Notes
1. À noter que cette réunion a eu lieu avant les attentats de janvier 2015 à Paris. Comité sénatorial permanent de la Sécurité nationale et de la défense - Fascicule 11 - Témoignages du 24 novembre 2014 - Parlement d’Ottawa
2. "Oui, la France est en guerre contre le terrorisme", Le Nouvel Observateur.
3. Boulevard Voltaire.
4. "L’intégrisme selon Philippe-Couillard"
5. Wikipedia.
6. "Dalila Awada participe, avec son fiancé Sam Fneiche, aux activités de Bridges Association, parrainée par l’imam chiite Ali Sbeiti".
7. À noter que l’imam Ali Sbeiti s’est fait retirer son passeport canadien en novembre 2014. Voir ici.
8. "Le projet d’un imam radical inquiète". Aussi : "Le maire Denis Coderre refuse de s’excuser".
9. "Gym réservé aux femmes : l’Université McGill rejette la demande d’une étudiante musulmane".
10. Projet de loi 94, Gouvernement du Québec, 2010. , Radio-Canada. Le projet de loi n’a pas été adopté. Il stipulait : Le projet de loi énonce aussi qu’est d’application générale la pratique voulant qu’un membre du personnel de l’Administration gouvernementale ou d’un établissement et une personne à qui des services sont fournis par cette administration ou cet établissement aient le visage découvert lors de la prestation des services et que lorsqu’un accommodement implique un aménagement à cette pratique, il doit être refusé si des motifs liés à la sécurité, à la communication ou à l’identification le justifient.
11. Homa Arjomand, fondatrice de l’organisme "No sharia" et coordonnatrice de la Campagne internationale contre l’instauration de tribunaux islamiques au Canada. Son site Web. Plusieurs articles de Mme Arjomand ont été publiés sur Sisyphe.
12. Conseil canadien des femmes musulmanes.
13. "Montréal : Charles Taylor, les accommodements raisonnables et la charia".
14. "Qui est Adil Charkaoui ?",
 Radio-Canada et La Presse.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 27 avril 2015

Marie Savoie, collaboratrice de Sisyphe


Source - http://sisyphe.org/article.php3?id_article=5093 -