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Islamophobie et Islamisme : entre déni et alarmisme

11 avril 2017

par Yolande Geadah, chercheure et auteure féministe québécoise, membre de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM

Les accusations d’islamophobie lancées à l’encontre de la société québécoise ont atteint de nouveaux sommets avec la fausse alerte à la bombe à l’Université Concordia. Cette menace est survenue un mois après l’horrible attentat commis par un jeune Québécois dans une mosquée de Sainte-Foy qui a fait de nombreuses victimes. Curieusement, le présumé auteur de la menace qui visait les lieux de rassemblement d’étudiants musulmans à Concordia serait lui-même musulman.

Il faut espérer que le vaste mouvement de solidarité des Québécois manifesté à l’égard des familles des victimes et de nombreux musulmans après l’attentat à la mosquée saura calmer ces peurs et démontrer sans équivoque l’exagération de la menace d’agressions islamophobes que d’aucuns se plaisent à grossir hors de toute proportion, à des fins politiques. Bien entendu, il ne s’agit pas de nier l’existence de sentiments islamophobes persistants et de certaines agressions, mais il convient d’en prendre la juste mesure et surtout d’identifier adéquatement les causes de ce phénomène pour le combattre.

Le bouc émissaire de l’islamophobie

Dans la foulée de l’attentat à la mosquée, une partie de la classe politique québécoise appuyée par plusieurs intellectuels n’a pas hésité à pointer un doigt accusateur vers le projet de charte des valeurs québécoises, qualifiée de raciste et d’islamophobe. Pourtant, ladite charte, mal nommée et mal ficelée, a été rejetée par les électeurs avec la défaite du Parti québécois le 7 avril 2014, ce qui aurait logiquement dû calmer les esprits et réduire la peur de l’islamophobie. Or celle-ci n’a fait qu’augmenter depuis l’avortement du projet de charte, selon tous les témoignages.

Il y a certes des leçons à tirer du débat sur la charte qui a été manipulé de tout bord. Mais je crois que ce n’est pas tant le contenu de la charte qui soit responsable de la détérioration du climat social, mais plutôt la manipulation politique des groupes anti-charte. En effet, ces derniers ont choisi d’attiser la peur des minorités en lançant des accusations généralisées de racisme à l’endroit des partisans de la charte pour arriver à leurs fins, au lieu de débattre rationnellement de son contenu pour chercher des compromis. Or ces accusations sont d’autant plus injustes que ladite charte était appuyée par bon nombre de citoyennes et de citoyens musulmans, motivés par le désir de défendre le principe de laïcité, seul garant des libertés de tous.

Si la doxa libérale soutient que les accommodements religieux favorisent l’inclusion des membres des minorités, comment expliquer que l’islamophobie et la discrimination à l’égard des musulmans semblent croître, alors que la pratique des accommodements ne s’est jamais démentie ? Se pourrait-il qu’un des effets pervers des accommodements religieux soit de nourrir l’islamophobie et la discrimination à l’égard des musulmans ? Bien que seul un petit nombre de musulmans, parmi ceux et celles qui se réclament d’une lecture rigide et intégriste des textes religieux, bénéficient de tels accommodements, cela semble avoir pour effet de pénaliser l’ensemble des musulmans dont la plupart n’exigent aucun accommodement pour vivre leur foi.

Discours haineux et discours islamistes

Pour tenter d’expliquer le phénomène de l’islamophobie, de savants auteurs occidentaux, se considérant comme des spécialistes de l’islam, insistent sur l’histoire des croisades et des guerres coloniales. Mais ce faisant, ils ont tendance à occulter ou à minimiser le danger des discours islamistes s’inspirant du wahhabisme, qui sont promus ouvertement au sein des sociétés occidentales, au nom de la liberté religieuse. Il est difficile d’ignorer que ces discours sont propagés en toute impunité au Québec comme ailleurs, à travers des mosquées, des écoles et des centres islamiques ainsi que des réseaux sociaux.

Or la classe politique hésite à qualifier ces discours de haineux et à les condamner comme il se doit, alors qu’ils sont virulents à l’égard des chrétiens, des juifs, des homosexuels, des femmes et surtout à l’égard des musulmans qui n’adhèrent pas à l’idéologie islamiste. Se pourrait-il que l’inaction face à de tels discours, admis sous couvert de liberté religieuse, soit un facteur non négligeable qui contribue à alimenter l’islamophobie ? Se pourrait-il aussi que la motion visant à condamner l’islamophobie, initiative louable, mais perçue par plusieurs comme étant destinée à étouffer toute critique de l’idéologie islamiste, soit également un facteur qui contribue à alimenter l’hostilité et le ressentiment à l’égard des musulmans ?

Ni déni ni alarmisme

Une chose est claire : le débat sur la laïcité est loin d’être résolu et mérite d’être repris dans la sérénité, sans partisanerie ni accusations baillons. Pour relever les défis de l’islamophobie et de l’islamisme, il nous faut éviter tant le déni que l’alarmisme. L’exagération de ces dangers favorise la manipulation des peurs collectives à des fins politiques, ce qui risque d’envenimer le climat social, pavant ainsi la voie aux conflits sociaux sans fin. Il faut commencer par faire appel au sens des responsabilités dans tous les milieux, y compris aux niveaux politiques et médiatiques, pour placer le bien commun au-dessus des intérêts individuels.

Pour lutter contre l’islamophobie et la discrimination, l’éducation accompagnée de mesures concrètes visant à faciliter l’intégration économique des membres des communautés musulmanes s’impose. Mais la complaisance face à l’intrusion croissante du religieux dans l’espace public commun ne fait pas partie des solutions. Il est urgent de revoir l’approche des accommodements religieux pour mieux la baliser si on veut préserver l’harmonie sociale.

Par ailleurs, on ne peut ignorer le danger de l’expansion de l’idéologie islamiste ou wahhabite, sous prétexte de vouloir lutter contre l’islamophobie. Il est grand temps de se mettre à l’écoute des citoyens musulmans et musulmanes qui critiquent les accommodements religieux déraisonnables, conscients que l’insistance sur certaines pratiques religieuses découle d’une lecture extrêmement rigide de l’islam. Les revendications qui s’en inspirent ne visent nullement l’intégration sociale et culturelle des immigrants de foi musulmane, mais favorise plutôt leur marginalisation et le repli identitaire. Il faut enfin mettre fin à la complaisance face à la propagation de l’idéologie islamiste au pays, et libérer la parole des musulmans et des musulmanes qui proposent une lecture rationaliste de l’islam, plus respectueuse des droits fondamentaux.

Publié également dans Le Huffington Post Québec, le 12 mars 2017.

- Lire d’autres articles de Yolande Geadah ICI.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 13 mars 2017

Yolande Geadah, chercheure et auteure féministe québécoise, membre de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM


Source - http://sisyphe.org/article.php3?id_article=5376 -