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Les féministes et les mouvements politico-religieux

29 septembre 2017

par Chahla Chafiq, écrivaine et sociologue

Propos tenus au colloque "Patriarcat : prostitution, pédocriminalité et intégrismes" les 27 et 28 mai 2016, à Lyon.



Aujourd’hui, au sein du débat féministe, le rapport entre laïcité et droits des femmes engendre des tensions. Ce débat exige une réflexion sur la laïcité, en posant cette question : existe-t-il vraiment une dialectique entre laïcité et droits des femmes ? Le contexte actuel rend cette question encore plus aiguë. Car l’essor des mouvements politico-religieux, dont le plus prospère est désormais l’islamisme, met en danger les avancées de l’égalité de sexe, des droits des femmes et des libertés, acquises par des luttes sociales et politiques.

Depuis la conférence de Pékin, en 1995, on peut clairement observer une alliance objective et stratégique entre divers mouvements politico-religieux (islamistes, fondamentalistes chrétiens et juifs). Leur but est de faire reculer les acquis de l’égalité de sexe, des droits sexuels et de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles pour préserver les lois et normes patriarcales soutenues par les lois religieuses. Ces différents courants politico-religieux justifient leur action au nom du « respect des cultures », de la « protection de la famille » et de « la préservation de la dignité des femmes ». Le « respect des identités culturelles et religieuses » devient ainsi le meilleur support des propagandes idéologiques qui instrumentalisent la religion à des fins politiques. Malgré leur diversité d’obédience religieuse, ces courants se rejoignent dans leur volonté de retour à un ordre moral patriarcal, dont le sexisme et l’homophobie sont partie intégrante.

Nous avons récemment été témoins, en France, de cette alliance sexiste et homophobe entre divers courants politico-religieux et l’extrême droite, lors des manifestations contre le mariage pour tous (depuis 2012) et l’éducation à l’égalité (affaire des ABCD de l’égalité en 2014). Dans leurs propagandes respectives, on a entendu une même défense de la « famille » contre le prétendu risque de désordre social que la liberté sexuelle et les droits des femmes font courir à la société. Au vu de ces observations, un constat s’impose : l’extrême droite, qui fonde son idéologie sur l’exacerbation de l’identité nationale, manipule d’une part le principe de laïcité pour développer son racisme (qui cible cette fois les immigrés dits musulmans) ; et noue d’autre part des alliances objectives avec les islamistes dans ces contestations anti-égalitaires.

Les mouvements identitaires et les droits des femmes

Ces constats doivent nous interpeller quant à la dialectique entre identité, droits des femmes et laïcité. D’ailleurs, le mouvement féministe a toujours été confronté à la question identitaire : qu’est-ce qu’un homme, qu’est-ce qu’une femme ? Qu’est-ce que la féminité, qu’est-ce que la virilité ? Quel est le rôle de ces identités dans la construction de la famille patriarcale ? Les revendications pour le droit à l’avortement en France, dans les années 1970, ne portaient-elles pas autour des mêmes arguments ? Nous sommes toujours face aux mêmes contestations, si ce n’est que désormais la défense de la « famille » s’articule à la défense de l’identité « culturelle » et « religieuse ».

Ce face-à-face avec ces mouvements identitaires nous conduit, en dernière analyse, à une confrontation sociale et politique autour des valeurs de l’égalité et de la liberté en tant que valeurs fondatrices d’une citoyenneté démocratique. Cette dernière ne se définit nullement en référence à une identité particulière. Elle se base sur la projection d’une collectivité qui réunit, par une solidarité organique, les citoyen-ne-s, destinataires mais aussi auteurs des lois communes. Or, un tel projet politique ne peut tenir ni survivre sans la reconnaissance d’une double autonomie : une autonomie collective qui affirme qu’aucun pouvoir ne transcende le pouvoir du peuple ; et l’autonomie des individus libres et égaux qui composent le peuple.

Le principe de laïcité, en instaurant la séparation de l’État et des Églises, soutient activement ce projet sociopolitique : par cette séparation, elle émancipe l’instance politique, censée représenter le peuple, de tout pouvoir qui voudrait la transcender au nom de Dieu ; par l’instauration de la liberté de conscience, elle consolide le principe de l’égalité et de la liberté.

Ces orientations rencontrent de manière dialectique les visées principales des luttes pour la liberté des femmes et l’égalité de sexe. Et cela d’autant plus dans le contexte actuel où les mouvements identitaires politico-religieux menacent les droits égalitaires et les libertés.

Les ruses et manipulations

Dans leurs propagandes, les mouvements néoconservateurs identitaires brandissent des slogans sur le « respect » et la « protection » des femmes : mères, sœurs, épouses et filles devant être aimées, respectées et protégées. Cette offre, qui flatte les repères identitaires sexués (féminité et virilité), peut séduire non seulement des hommes mais aussi des femmes. Pour mieux avancer dans cette séduction, les mouvements politico-religieux néoconservateurs diabolisent l’égalité de sexe et la liberté sexuelle en prétendant que ces principes sont à la source de la dislocation de la structure familiale et des maux sociaux comme la prostitution et la pédocriminalité.

Ce discours, tenu massivement par les islamistes, mais également soutenu par des fondamentalistes chrétiens et juifs, crée une grande confusion entre deux champs opposés : les domaines de la liberté et de l’égalité des droits qui protègent les femmes et les homosexuels des discriminations et violences ; et les domaines de la domination sexiste et pédocriminelle qui engendrent et soutiennent les violences, dont la prostitution.

Les islamistes intègrent cette logique fallacieuse dans le thème de la colonisation pour procéder à une double généralisation abusive :

. Labéliser les valeurs démocratiques de l’égalité et de la liberté comme les fruits empoisonnés de l’Occident colonisateur qui pervertit la culture des musulmans dominés. À travers cette vision, le féminisme dit occidental se trouve aussi disqualifié.
. Prêcher le retour à l’islam comme la seule issue de la lutte contre la colonisation culturelle occidentale. Ainsi, les musulmans apparaissent comme une masse homogène qui trouverait son salut dans l’islamisme. Et celles et ceux qui rejettent l’islamisme apparaissent comme des « égaré-e-s du droit chemin » ou comme les suppôts de l’"Occident".

Dans cette stratégie, les islamistes mettent au profit de leurs propagandes tous les méfaits sociaux du racisme, des discriminations liées à l’origine et des pratiques prostitutionnelles, etc. Et comme remède à ces maux sociaux et politiques, ils avancent leurs devises islamistes, nourries de sexisme comme la préconisation du port du voile ou la « non-mixité » sexuelle et communautaire, qui vont à l’encontre de la reconnaissance de l’individualité libre et autonome.

Enjeux actuels

Face à la montée des mouvements identitaires néoconservateurs qui instrumentalisent la religion pour revenir à un ordre moral sexiste et homophobe, le mouvement féministe doit développer des stratégies adaptées pour proposer une articulation intelligence entre la laïcité et la lutte contre le sexisme.

Pour répondre à ce besoin vital, il est important de :

. réfléchir au développement des discours et actions qui allient la promotion de la laïcité à la lutte antisexiste, à celle contre le racisme, ainsi que contre toutes les formes de communautarisme identitaire prônées par les mouvements politico-religieux et l’extrême droite ;
. développer le travail en réseau autour de ces pistes de réflexion et d’action ;
. promouvoir les expériences créatrices des luttes féministes dans les pays non occidentaux pour déconstruire les discours identitaires.

Ce texte fait partie des Actes du colloque tenu les 27 et 28 mai 2016. On peut télécharger ces Actes dans le fichier ci-dessous.

PDF - 1.5 Mo

Mis en ligne sur Sisyphe, le 29 septembre 2017

Chahla Chafiq, écrivaine et sociologue


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