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"Vous venez d’insulter une femme, votre bite va se désintégrer dans les trois jours"

22 janvier 2018

par Martine Storti, auteure, présidente de Féminisme et géopolitique

Ce n’est pas tant l’instauration d’un ordre moral qui se joue, bien plutôt la récusation salutaire d’un ordre moral ancien, tenace et persévérant, qui apprend aux hommes à céder à leurs désirs et aux femmes à céder sur leurs désirs. Ce qui est dit, répété fort vivement depuis quelques mois est très clair et tient en une phrase : mon corps n’est pas à votre disposition.



"Vous venez d’insulter une femme, suite au traitement chimique effectué sur cette carte, votre bite va se désintégrer dans les trois jours".

Un effet bizarrement passé inaperçu de Balancetonporc ? Non. Juste une archive des années 70, en l’occurrence une initiative d’un groupe féministe au moment des luttes du siècle précédent contre le viol et contre le harcèlement. Non pas un tweet, puisque ça n’existait pas, mais une petite carte remise aux auteurs d’injures sexistes ou de "gestes inappropriés", comme l’on ne disait pas alors.

Je ne l’ai pas ressortie de mes cartons parce que je la trouve follement drôle ou élégante, mais pour rafraîchir quelque peu la mémoire de celles et ceux qui, depuis l’apparition des deux hashtags, MeToo et Balancetonporc, ne cessent de répéter que le féminisme d’avant, celui des années 70, était beaucoup mieux, qu’il n’était pas lui, dans "la guerre des sexes" ou "la haine des hommes", qu’il n’assimilait pas, soit disant comme les néo-féministes d’aujourd’hui, la gente masculine à un ramassis de mâles "harceleurs", "frotteurs", "violeurs" !

La prétendue "haine des hommes"

Singulière reconstruction du passé. Car cette accusation de la prétendue "haine des hommes", toutes les filles du MLF pourraient en témoigner, fut l’une des rengaines de l’époque, une parmi beaucoup d’autres d’ailleurs. Elles ressurgissent depuis quelques mois, mais nous n’avons pas cessé de les entendre et de les lire, à longueur de journées, d’articles, de débats, de livres durant les années 70, comme elles ont d’ailleurs toujours accompagné les différents moments de luttes féministes, dès lors que celles-ci ne se contentaient pas d’être bien sages, bien polies et bien raisonnables. Rengaines, refrains, "ritournelles" comme le dit plus joliment Geneviève Fraisse, celles que je viens de citer et bien d’autres, "vous allez trop loin", "vous voulez annuler la différence des sexes", sans compter, lancés à plus soif, les "mal baisées", "hystériques", "castratrices", "gouines"…

De dérives, d’exagérations, d’outrances, les multiples individus, groupes, tendances, sous-groupes et sous-tendances qui constituaient le MLF, soit un mouvement et pas une organisation structurée, en furent porteurs. Et peut-être furent-elles plus inquiétantes que celles qui sont actuellement dénoncées. Indiquer à un type que ce à quoi il tient le plus va bientôt "se désintégrer", à l’instar du disque de la série "Mission impossible" alors diffusée est plus grave, me semble-t-il, que de raconter une main aux fesses sur les réseaux sociaux ! De même réclamer le port d’armes pour les femmes comme le firent certaines en 1976 au moment de la lutte contre le viol me semble plus dangereux que dénoncer une agression sexuelle !

Encore une fois, je ne fais pas ces rappels pour justifier n’importe quoi, mais pour souligner que le "c’était mieux avant" ne peut pas, sous cet angle-là, être lancé à la figure des féministes du siècle actuel.

Hausser le ton pour se faire entendre

Mettre les outrances à distance, oui, les instrumentaliser pour disqualifier une lutte, non. D’autant plus qu’hélas pour se faire entendre il faut parfois, souvent, presque toujours, hausser le ton. Si avait été lancé un hashtag du genre "Halte au harcèlement", qui y aurait prêté attention ?

Pas élégant, "grossier, vulgaire", Balancetonporc, sans doute, mais bien plus inélégante, grossière et vulgaire la surdité aux dénonciations antérieurement faites, à tout le moins, leur faible écoute. Si un signe égal entre une main sur un genou et un système de prédation à la Weinstein n’est pas acceptable, juger que le droit d’importuner est une composante, voire une condition de la liberté sexuelle, comme le fait la tribune dite "des 100 femmes" ne l’est pas davantage.

Pas plus que ne l’est la sempiternelle reprise du "vous voulez en finir avec la séduction et la galanterie", ou avec la "si française amitié entre les femmes et les hommes". Je constate que Jacques Julliard nous ressert encore ce refrain dans le dernier numéro de Marianne en citant inévitablement Mona Ozouf, à l’instar d’Alain Finkielkraut. Il faudrait que ces deux-là (et pas mal d’autres) élargissent le champ de leurs lectures, au moins jusqu’à Michelle Perrot ou Geneviève Fraisse, pour m’en tenir ici à cette historienne et à cette philosophe. Peut-être auraient-ils alors une pensée un peu plus complexe de l’histoire des rapports entre les sexes, et de l’ampleur des luttes des femmes, luttes individuelles et collectives pour conquérir, au fil des siècles, de l’égalité et de la liberté !

L’éducation, en veut-on vraiment ?

Je note que l’injonction à l’éducation, au rôle essentiel de l’école dans l’apprentissage de l’égalité, du respect dû aux femmes etc. est lancée contre les horribles féministes animées du ressentiment et de la haine des hommes. Mais quand l’école en 2013 a mis l’accent sur cette thématique, notamment avec les ABCD de l’égalité, les mêmes qui aujourd’hui vilipendent BalanceTonPorc jugèrent ce dispositif "totalitaire", "émasculateur", "rééducateur visant à modifier le genre humain", et j’en passe... Le réquisitoire fut si bien conduit que le gouvernement de Manuel Valls décida de remiser les dits ABCD dans un tiroir (lire ici). "J’ai été très étonnée par les fureurs que Le Deuxième sexe a déchaînées", déclarait Simone de Beauvoir en 1960, lors d’un entretien à propos de cet ouvrage publié en 1949. J’ai pour ma part éprouvé un étonnement semblable, des décennies plus tard, face aux réactions suscitées par cette initiative.

La délation, crainte à juste titre, ne fut guère mise en œuvre pendant cette campagne contre le harcèlement. Ai-je néanmoins envie que la justice soit rendue par et sur les réseaux sociaux ? Non. Ni dans un monde idéal ni dans le monde réel. J’ai détesté, au début des années 70, la "justice prolétarienne", prônée par une partie du courant maoïste qui dans les faits aboutissait, par exemple au moment de l’affaire de Bruay-en-Artois, à juger coupable, forcément coupable, le notaire Pierre Leroy, de l’assassinat de la jeune Brigitte parce que notaire, notable et mangeur de grosses entrecôtes ! Je n’ai pas plus aimé, lors de l’affaire DSK, en 2011, l’appel lancé par des féministes (j’écris bien des et non les) à l’exercice d’une "justice féministe" (lire ici). Reste que si la justice institutionnelle faisait à propos des agressions sexuelles davantage son travail, il ne serait peut-être pas nécessaire de recourir à une autre "balance" que celle de Thémis !

Ritournelle aussi, celle du puritanisme, de l’ordre moral. On l’a beaucoup entendue, on l’entend toujours. Et cette accusation ne s’use pas, bien qu’elle ait beaucoup servi et sur divers enjeux.

Récusation d’un "ordre moral" ancien

"Puritaines", "agentes de l’ordre moral" étaient donc les féministes qui eurent le culot de s’opposer à ceux qui, à la fin des années 70, faisaient passer la satisfaction de leurs désirs pédophiles pour une libération sexuelle des enfants.

"Puritaines", "moralisatrices", encore les féministes qui soutenaient le projet de loi antisexiste proposée par Yvette Roudy lorsqu’elle était, dans les années 80, ministre des droits des femmes ! C’est ce que des publicitaires, soucieux surtout de leur fonds de commerce, expliquèrent au président de la République François Mitterrand qui du coup céda aux intimidations, pour ne pas avoir l’air de promouvoir un détestable "ordre moral". Mais si le refus de la nudité pour elle-même renvoie au moralisme, j’ai beau faire, je ne vois pas en quoi refuser l’instrumentalisation des corps et en particulier de celui des femmes à des fins publicitaires, commerciales et financières en relève. De même, malgré mes efforts, je ne parviens pas à comprendre en quoi refuser d’être tripotée quand on n’en a pas envie instaurerait un ordre moral étouffant !

Le mélange de tout avec tout est lassant : juger que la lutte contre le harcèlement a forcément partie liée avec la censure relève de la mauvaise foi. Et si des dérives existent, les féministes doivent les condamner. Décoder, décrypter, analyser, contextualiser, juger, autant qu’on veut. Mais décrocher des tableaux, expurger des livres, bannir des figures du passé, effacer tel ou telle sur la photo, non, mille fois non. Car à ce compte-là, bien peu échapperaient à l’opprobre. L’exigence de pureté ne mène pas à l’intégrisme ou au totalitarisme, elle est intégriste et totalitaire. À la fin, à l’Opéra de Florence, c’est Carmen qui tue, pour ne pas "souscrire aux violences faites aux femmes", selon le metteur en scène auteur de cette révision de Bizet. À la fin triomphe non la solidarité avec les luttes féministes mais plutôt la bêtise idéologique !

Dans l’épisode inauguré avec l’affaire Weinstein, ce n’est pas tant l’instauration d’un ordre moral qui se joue, bien plutôt la récusation salutaire d’un ordre moral ancien, tenace et persévérant, qui apprend aux hommes à céder à leurs désirs et aux femmes à céder sur leurs désirs. Ce qui est dit, répété depuis des décennies et fort vivement depuis quelques mois est très clair et tient en une phrase : mon corps n’est pas à votre disposition. La suite sera évidemment la légitimité des expressions par les femmes de leurs désirs.

- Publié aussi dans le blogue de Martine Storti dans Mediapart.

Mis à jour sur Sisyphe, le 22 janvier 2018

Martine Storti, auteure, présidente de Féminisme et géopolitique


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