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Prostitution, pornographie et capital
La mondialisation de la souffrance

1er octobre 2003

par Martin Rhodine


Réaliser ses propres fantasmes sexuels, sans égard pour les sentiments ou le plaisir de l’autre. Telle est la définition de l’agression sexuelle.

Il n’est pas nécessaire de développer plus en avant la conception humaniste qui sous-tend la vision " civilisée " des rapports intimes entre individus. Elle est normale, évidente et elle est le fondement-même de la loi. L’agression sexuelle viole à la fois l’individu et la règle sociale qui tend à assurer à chacune et chacun le respect de son intégrité.

La prostitution et son corollaire, la pornographie, nient cette conception.

De nos jours, il est de bon ton de défendre une certaine libéralisation de la prostitution. Activité lucrative " comme les autres " ou presque, moyen de survie de millions de femmes et d’enfants, industrie nationale des pays émergents ou encore expression " culturelle " : l’exploitation sexuelle bénéficie malheureusement d’une image certes intolérable, mais tend à se banaliser.

Tant et si bien que certaines instances internationales, telles que l’Organisation Internationale du Travail (OIT) appellent à la reconnaissance économique du travail du sexe. Basés sur la nécessaire " amélioration des conditions de travail " et " l’extension des droits du travail et des bénéfices pour les travailleurs du sexe ", ces appels entérinent l’existence d’un marché mondial sexuel.

La question est fort complexe, de par les paramètres économiques, sociaux et politiques, ainsi que par la somme considérable de souffrances et les millions de vies qui sont en jeu. Mais elle est simple par son enjeu : ce sont les droits humains fondamentaux qui sont en cause.

La mondialisation capitaliste contemporaine concentre les caractéristiques fondamentales et inédites de ce nouveau stade de l’économie capitaliste. Ne pas traiter du sujet est criminel et nuit largement à la compréhension du phénomène d’accumulation capitaliste. Car l’essor planétaire de l’industrie du commerce sexuel est à la fois le fruit de l’impérialisme capitaliste et une des conditions de son développement.

Les origines

L’industrie du commerce sexuel a connu un essor formidable depuis la seconde guerre mondiale. C’est à cette période que les crimes et exploitations à caractère sexuel ont été les plus important. La mobilisation de centaines de millions d’hommes, forces occupantes, a nécessité celle de centaines de milliers de femmes. Entre 1937 et 1945, l’armée japonaise d’occupation a utilisé entre 100 et 200 000 prostituées coréennes, incarcérées dans des " bordels de réconforts ". la même politique a été menée par l’armée allemande. Mais si l’on connaît de mieux en mieux la situation durant la seconde guerre mondiale grâce à l’activisme des collectifs de victimes, il ne faut pas pour autant occulter l’ignominie des forces d’occupations américaines (70 000 prostituées japonaises), britanniques, soviétiques et autres.

En Asie du Sud-Est, l’industrie massive de la prostitution a pris son essor à cause de la guerre du Vietnam. Le stationnement de militaires au Vietnam, en Thaïlande et aux Philippines a permis l’établissement de l’infrastructure nécessaire au développement du tourisme sexuel. Aujourd’hui encore, on estime que près de 18 000 prostituées coréennes seraient au service des quelques 43 000 militaires US stationnés en Corée du Sud.

Le tourisme sexuel

La domination américaine, l’occupation de régions d’importance stratégique par des milliers d’hommes a amené un développement rapide et massif de la prostitution. L’Asie du Sud-Est est la principale et la plus importante victime de ce fléau. Les capitaux en provenance d’occident, les organisations criminelles ainsi que la corruption généralisée des gouvernements ont permis la création d’une véritable industrie du sexe, touchant une vaste région, géographiquement et socialement déterminée (Asie du Sud-Est et Philippines).

On a créé une industrie " du loisir ", avec ses réseaux et ses zones de recrutement -l’arrière pays et les campagnes, ses quartier (ses cités...), ses supermarchés du sexe, ses agences de promotion, etc. En Thaïlande, ce sont plus de 2 millions de femmes et 800’000 enfants qui se prostituent. " Se prostitue " est en fait inexact : si ce commerce est organisé comme n’importe lequel, l’esclavage au profit d’un proxénète ou d’une société commerciale est à cent lieues de la libre vente de sa force de travail.

La prostitution locale

L’exploitation sexuelle des populations du tiers-Monde est caractérisée par deux formes distinctes mais indissociablement liées : l’exploitation au niveau local et le trafic international. La prostitution locale est la mise sur le marché du sexe de millions de femmes et d’enfants, sur place, dans les agglomérations urbaines des pays sous-développés. C’est à ce stade que le développement inégal entre le Nord, le Sud et les pays ex-socialistes prend toute son importance. Les populations rurales et prolétarisées sont tout naturellement poussées à saisir les activités les plus lucratives, les plus faciles aussi. Elles se jettent dans l’enfer du " capitalisme sexuel " : les parents vendent leurs filles, les enfants des rues se prostituent, les adolescentes sont enlevées et violées. Misère pour misère...

Soutien des organisations internationales

La misère, le sous-développement chronique et l’absence quasi-totale de contrôle étatique - par ailleurs vendu au crime - font du Tiers Monde et des pays ex-socialistes de véritables paradis pour l’exploitation sexuelle.

La prostitution est devenue en outre une véritable stratégie de développement pour certains Etats : sous l’obligation de remboursement de la dette, de nombreux États d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique se voient forcés de mener des politiques inhumaines. Le Fonds monétaire International, la Banque mondiale, qui ont offert des prêts importants, encouragent ces pays sous-industrialisés à "développer l’industrie du tourisme". Cela a bien sûr entraîné l’envolée du commerce sexuel. En Thaïlande, sur les 4 milliards de dollars de revenus du tourisme, au moins 75% vont au commerce du sexe.

Les sommes allouées aux pays par les organismes internationaux sont généralement investies dans les infrastructures utiles au tourisme. Les mouvements migratoires vont des régions à faible concentration du capital vers les régions à plus fortes concentration. La perversité du processus n’a d’égal que celle des clients... et de l’industrie touristique.

Car le développement continu d’une production de masse des biens et services sexuels génère une division régionale et internationale du travail : le crime organisé, les proxénètes et les forces de l’ordre corrompues ne sont pas les seules à en bénéficier. L’industrie touristique, loin de ne vendre que du rêve, la beauté de la nature et les "cultures millénaires", profite largement et directement de la prostitution. Les chaînes hôtelières internationales, les compagnies aériennes et l’industrie touristique en général - toutes bien implantées sous nos latitudes - se font des millions sur le dos des populations asservies.

Pire : les gouvernements eux-même en bénéficient. C’est ainsi qu’en 1995, les revenus de la prostitution en Thaïlande constituaient entre 59 et 60% du budget gouvernemental ! Comment ces gens pourraient-ils mener des politiques visant à démanteler les réseaux d’exploitation sexuelle ? Selon l’OIT, la prostitution représenterait entre 2 et 14% des activités économiques de la Thaïlande, de l’Indonésie, de la Malaisie et des Philippines.

A ce stade, seule une mobilisation internationale ou un mouvement populaire seraient en mesure de renverser la tendance.

Le trafic international

L’industrie du commerce sexuel se déploie dans un marché mondialisé qui intègre, à la fois le niveau local et régional. Elle est devenue une force économique incontournable. Mais on assiste, au niveau international, à une explosion du trafic d’êtres humains à vocation sexuelle.

L’une des caractéristiques de la mondialisation capitaliste est l’exode continuel et croissant de millions d’êtres humains en direction des pays industrialisés. Il faut souligner que depuis une vingtaine d’années on assiste à une large féminisation des migrations.

L’écrasante majorité de la population prostituée en Occident est constituée de ressortissants de pays du Tiers Monde et de minorités ethniques. Des centaines de milliers de jeunes femmes sont déplacées vers les centres urbains de l’Europe de l’Ouest, de l’Amérique du Nord et du Japon, pour " offrir " des services sexuels, dans le cadre d’une industrie sexuelle en pleine expansion, à une vaste clientèle masculine.

Le trafic des femmes et des enfants est pratiqué massivement à l’échelle mondiale : 70% des occupantes des 400 vitrines de prostituées d’Amsterdam sont d’origine dominicaines. 75% des prostituées d’Allemagne ont été amenée par des réseaux clandestins de l’étranger. A Zürich, les ressortissantes du Tiers monde représentent 40%. On estime que 700 000 femmes de l’Est européen se prostituent en Europe. Aux Etats-Unis, 50 000 étrangères au moins viennent -chaque année- alimenter les réseaux de prostitution.

La " marchandise " et son " prix "

Le trafic est rentable. Tous les ans, près d’un quart de million de femmes et enfants de l’Asie du Sud-Est sont achetés en Thaïlande, pays de transit, pour un prix variant entre 6 000 et 10 000 dollars américains. Au Canada, les intermédiaires paient 8 000 dollars pour une jeune asiatique en provenance des Philippines, de Thaïlande, de Malaisie ou de Taiwan, qu’ils revendent 15 000 dollars à un souteneur. En Europe de l’Ouest, le prix courant d’une européenne en provenance des anciens pays " socialistes " se situe entre 15 000 et 30 000 dollars. A leur arrivée au Japon, les femmes thaïs ont une dette de 25 000 dollars.

Les femmes achetées doivent rembourser les dépenses encourues par les souteneurs et travailler pour leur compte pendant des années. Les corps sont à la fois un bien et un service. Impossible de résister : le rapt, le viol et la violence sont essentiels dans le développement des marchés, mais surtout pour la " fabrication " même de ces marchandises, qu’il s’agit de rendre " fonctionnelle ". La prostitution nécessite une disponibilité totale des corps. Entre 75 et 80% des prostituées ont été abusées sexuellement dans leur enfance. Plus de 90% sont contrôlées par un proxénète qui les viole et les passe régulièrement à tabac.

Peut-on, dans de telles conditions, soutenir qu’il y a un prostitution " libre " et non forcée ?

La prostitution infantile

Bien qu’aussi vieille que le " plus vieux métier du monde ", l’exploitation sexuelle des enfants a connu un bond inouï depuis trois décennies. L’UNICEF estime qu’un million d’enfants entrent chaque année dans l’industrie du commerce sexuel.

L’industrie de la prostitution infantile exploite 400 000 enfants en Inde, 75 000 aux Philippines, 800 000 en Thaïlande, 100 000 à Taiwan, 200 000 au Népal. On estime qu’en Chine populaire il y a entre 200 000 et 500 000 enfants prostitués. Au Brésil, les estimations varient entre 500 000 et 2 millions. On atteint 500 000 en Amérique Latine et 300 000 aux Etats-Unis. Pour le pays de la Liberté et de la Démocratie, si on y ajoute l’ensemble de l’industrie du sexe, les chiffres grimpent jusqu’à 2,4 millions ! Au cours d’une année, un enfant prostitué vend " ses services sexuels " à 2 000 hommes !!!

Evidemment la prostitution n’est pas le seul moyen d’exploitation sexuelle. La pornographie infantile ou pseudo-infantile (kiddie or chicken porn) constitue 48,4% de tous les téléchargements des sites commerciaux pour adultes. La majorité d’entre eux concernent des enfants de 3 ans d’âge !

L’industrie pornographique

On a vu la puissance économique que représentent les réseaux de prostitution. Autre industrie, tout autant lucrative : la pornographie.

Aux USA (pays disposant de plus de chiffres en la matière), la diffusion d’images pornographiques - tous supports confondus - rapporte chaque année entre 10 et 20 milliards de dollars. La seule location de vidéos représente un marché de 5 milliards de dollars annuels. Les chaînes payantes et les films projetés dans les chambres d’hôtel rapportent 175 millions. Quand on apprend que les chaînes hôtelières reçoivent - à chaque film visionné - 20% du prix de location, on mesure une nouvelle fois la complicité de l’industrie touristique..

Les américains dépensent entre 1 et 2 milliards de dollars par le biais des cartes de crédit pour obtenir du matériel sexuel explicite via Internet, ce qui représente entre 5 et 10% de toutes les ventes sur la toile !

En 1983, le chiffre d’affaire mondial de la pornographie était estimé à 6 milliards de dollars. De nos jours, il serait de 52 milliards !

Une culture de l’inégalité

La pornographie est désormais une industrie mondiale massivement diffusée et totalement banalisée, qui fait la promotion de l’inégalité sexuelle et qui milite pour son renforcement. Elle fait partie de la culture, elle l’imprègne et influence par conséquent l’ensemble des rapports sociaux. Il n’est que voir la récente vague des " lolitas ", les multiples débats qui entourent la légalisation ou l’interdiction des films pornos ou encore la question des publicités sexistes.

Jamais la culture occidentale - pour ne parler que d’elle - n’a été autant imprégnée par la pornographie. Mais peut-on parler de " révolution sexuelle " comme d’aucuns le font ? Tout au plus de " réaction sexuelle ". Car c’est bien de l’instrumentalisation de la femme, de l’enfant, bref d’autrui qu’il s’agit. Pas de libération de la sexualité.

La pornographie se fonde sur une inégalité entre le client et sa victime. La femme, infantilisée, n’est pas considérée comme un être humain à part entière : elle est soumise, écrasée. L’enfant, quand à lui, est rendu sexuellement mature ; pas libre ou conscient de sa liberté. Il est sans personnalité propre.

L’aliénation poussée à son paroxysme : l’être aliéné et soumis, aliène et soumet plus faible que lui. Si l’acte est socialement moralement répréhensible, il gagne sa légitimité par son caractère marchand : l’argent permet tout.

La pornographie, c’est la souffrance

On l’a vu, la prostitution de masse est née du développement capitaliste. La condition de la reproduction capitaliste, outre la création continue de plus-value, réside dans la reproduction d’une culture individualiste capable d’atomiser le peu de conscience collective résiduelle. La pornographie est l’expression la plus extrême de cette culture individualiste. Elle s’attaque à ce qui fait l’essence même de l’être humain : sa relation à autrui.

Considérés comme des objets à l’échelle individuelle, comme une nouvelle matière brute (new raw resource) au niveau de l’économie de marché, les femmes et les enfants ne constituent cependant pas une catégorie abstraite. La pornographie n’est pas seulement une industrie du fantasme : elle abuse avant tout d’êtres humains, qui en souffrent. Des centaines de milliers de personnes qui y oeuvrent subissent le viol, la violence, l’asservissement et l’humiliation. La pornographie est la prostitutionalisation des fantasmes masculins (essentiellement) ! Elle est tout aussi criminelle et meurtrière que la prostitution, et ne peut en aucune cas être réduite au seul débat sur la liberté d’expression.

La libéralisation de l’industrie du sexe

Des organisations internationales aussi "sérieuses" que l’OIT appellent à la reconnaissance économique de l’industrie du sexe. Il s’agit d’une remise en cause des droits humains fondamentaux. Malgré un discours dénonçant les pires effets de la mondialisation du marché du sexe, on vise une libéralisation de la prostitution (comme en Allemagne ou aux Pays-Bas).

Ce que défend l’OMC en faveur de la mondialisation néo-libérale est actuellement relayé par diverses organisations européennes et internationales (dont l’ONU) dans le domaine de l’exploitation sexuelle des enfants. Lors de la conférence de Pékin en 1995, on a vu apparaître pour la première fois le principe de " prostitution forcée ", sous entendant que seule la contrainte dans la prostitution devait être combattue. Ce concept inique - après ce que nous avons pu voir précédemment - est régulièrement repris par diverses instances internationales, comme l’Union européenne (conférence interministérielle de La Haye en 1997) ou l’ONU (Convention " sur les formes intolérables de travail pour les enfants ", laquelle reconnaît pour la première fois la prostitution comme un travail !). Le rapport du Rapporteur spécial sur les Violences faites aux femmes à la commission des droits de l’Homme de l’ONU, en avril 2000 à Genève, indiquait qu’une définition du trafic devait exclure les femmes " professionnelles du sexe migrantes illégales ".

Il s’agit malheureusement clairement d’un abandon de la lutte contre le système prostitutionnel ; cela entraîne la légitimation de la marchandisation, par le biais d’une certaine régulation du système. On s’en est rendu compte : l’industrie du commerce sexuel représente un marché de milliards de dollars (certaines multinationales du sexe sont cotées en bourse !), et emploie des millions de personnes. Le cynisme capitaliste cherche désormais à le réguler, pour en tirer encore plus de bénéfices.

LA LUTTE CONTRE LA PROSTITUTION ET L’INDUSTRIE PORNOGRAPHIQUE EST UNE PARTIE INTEGRANTE DE LA LUTTE CONTRE LE CAPITALISME

Liens

Revenus de la pornographie sur Internet (en anglais)
Prostitution infantile (UNICEF)
Yolande Geadah, La prostitution un métier comme un autre - Sur la libéralisation de la prostitution
Analyse systématique du rapport controversé de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), par Janice Raymond.
Vous pouvez en outre consulter l’impressionnant dossier Prostitution du site féministe Sisyphe : analyses, chiffres et surtout débats -notamment sur la libéralisation de la prostitution au Québec.

Livres

Richard Poulin, La violence pornographique. Industrie du fantasme et réalités, Cabédita, 1993
Raffaëla Anderson, Hard, Grasset, 2001
Yolande Geadah, La prostitution, un métier comme un autre ?, vlb éditions
Marie-Victoire Louis, Pour construire l’abolutionnisme du XXIe siècle, Cahiers marxistes, n°216, juin-juillet 2000
Michel Chaussudovsky, La mondialisation de la pauvreté, Ecosociété, 1997

Publié sur le site Communistes le 13 octobre 2003 et sur Sisyphe, le 27 octobre 2003.

Martin Rhodine



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