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La chasse au "politically correct"

25 novembre 2003

par Élaine Audet

En 1990, paraissait dans Newsweek (1) un dossier explosif contre ce qu’on nommait le "politiquement correct", qualifié de néo-maccarthysme et de chasse aux sorcières. Qu’en est-il réellement ? Il n’est pas inutile de revenir à l’origine de ce terme au moment où l’expression continue d’être utilisée à tort et à travers tant par la droite que par la gauche et qu’il refait aussi surface dans les débats sur la liberté d’expression qui ont lieu actuellement dans les médias électroniques alternatifs.



En 1945, la chasse aux sorcières avait pour objectif principal de favoriser l’ascension politique de conservateurs républicains comme Nixon dont Bush est le fidèle continuateur. Le F.B.I. ne pourchassait ni le crime organisé ni le Ku Klux Klan qui continuait à lyncher les Noirs mais s’attaquait aux artistes et aux syndicats ouvriers, forçant ces derniers à prêter "serment de non-communisme". Un million de membres des syndicats furent ainsi mis au pas de l’ordre politiquement conservateur et l’American Federation of Labor - Congress of Industrial Organizations (AFL-CIO) put s’engager tranquillement sur la voie de la concertation patrons-syndicats.

Pour le sénateur McCarthy et la droite, il fallait se débarrasser de progressistes comme Chaplin, Losey, Kazan dont les films dénonçaient la corruption, les inégalités sociales et le racisme. On les accusera de trahison envers les "valeurs nationales" et McCarthy contraindra les uns au silence et à l’exil, les autres à la délation ou au suicide.

Le maccarthysme d’aujourd’hui

Il faut d’abord dire qu’il n’existe ni aux États-Unis, ni ailleurs, un parti ou un mouvement nommé politically correct comme ceux qui ont inventé le terme tentent de le faire croire en jouant sur l’analogie avec PC, parti communiste, pour évoquer le stalinisme. Le terme politically correct a été créé par les membres de la National Association of Scholars (NAS), l’Association nationale des chercheurs, qui s’est donné pour but de défendre "le discours rationnel comme base de la vie académique" avec l’appui des milieux les plus conservateurs aux États-Unis. Dénoncer la rectitude politique a d’abord été une réaction raciste face à la nouvelle réalité multiethnique dans tous les pays occidentaux où les Blancs se retrouvent minoritaires de plus en plus souvent.

La NAS est composée de professeurs titulaires qui exercent une forte influence dans le milieu universitaire et tentent d’annuler les politiques d’accès à l’égalité pour les femmes et les minorités, mises de l’avant dans les années 60-70. Ils refusent d’accepter les notions de différence et de relativisme culturel qui remettent en question la suprématie de la culture occidentale ou le patriarcat. Ce sont des professeurs ultra-conservateurs qui ont repris du poil de la bête avec les régimes de Reagan et de Bush père dont ils ont reçu un appui inconditionnel dans la défense de la suprématie "civilisatrice" occidentale, blanche et mâle.

Liberté d’expression ou propagande haineuse ?

Un des champs de bataille préférés des anti-pc est la lutte contre la féminisation de la langue parce que, pour eux, celle-ci doit être immuable comme leurs privilèges. Sous prétexte qu’il ne faut pas prendre les mots pour la réalité et au nom de la liberté d’expression, des professeurs mènent la chasse au politiquement correct et revendiquent le droit d’être racistes, sexistes, élitistes et ethnocentristes, refusant de reconnaître le pouvoir des mots et la responsabilité des intellectuels dans la montée de l’intolérance.

Mots et discours qui ont légitimé, provoqué ou camouflé l’esclavage des Noirs, la solution finale envers les Juifs, le génocide amérindien ou la chasse aux sorcières durant l’Inquisition. Et des fémicides comme celui de Polytechnique et du Texas dont le mobile, encore une fois, est ouvertement misogyne, le meurtrier ayant laissé, comme Marc Lépine, une lettre d’explication qualifiant les femmes de "vipères traîtresses" (2).

L’art de retourner les faits

En France, Pascal Bruckner est représentatif de ceux qui cherchent continuellement à stigmatiser celles et ceux qui ripostent aux atteintes faites à leurs droits ou à leur dignité. Dans La Tentation de l’innocence (3), il écrit que "la victimisation est la forme même de l’infantilisme", de l’innocence qui refuse d’assumer la responsabilité de soi et désire être prise en charge. L’exemple même de ce comportement serait le féminisme américain qui a conduit les femmes à l’apartheid en exagérant la notion de différence. Leur discours politically correct sur la violence conjugale, le harcèlement sexuel, le viol, la pornographie, remplirait les journaux et infantiliserait les femmes.

Bruckner accuse tranquillement les femmes d’irresponsabilité chronique alors qu’elles ont depuis toujours démontré leur sens des responsabilités, non seulement à l’égard d’elles-mêmes mais aussi de leurs proches. Par un savant retournement des faits, dont sont friands à travers l’histoire les tenants de l’idéologie patriarcale, Bruckner cherche à rendre les femmes responsables de la violence masculine à leur égard. Pour ce philosophe pop le rôle de victime recèlerait plein d’avantages !

Contrairement à ce que prétend Bruckner, ce n’est pas par un prétendu discours politiquement correct de victimisation des femmes que les journaux sont envahis, mais par la liste noire bien réelle de toutes celles que leurs conjoints assassinent parce qu’elles refusent justement d’être victimes et assument les risques de la liberté. Une telle malhonnêteté intellectuelle se passe de commentaires. Bref, il s’agit encore une fois de défendre la libéralisation de la pensée et l’ordre établi fondé sur des rapports sociaux et sexuels de domination.

Masquer la violence et la pauvreté

L’individualisme dominant cherche à nous convaincre que nous sommes toutes et tous libres de choisir notre destin. Il suffit simplement de le vouloir. On se moque des statistiques sur la pauvreté qui touche la majorité des femmes et des enfants et de la violence grandissante qui leur est faite en prétendant qu’il s’agit d’une pure fabulation. Mentir gros, faire de la vie un spectacle, transformer l’agresseur en victime, telles sont aujourd’hui les armes employées contre celles et ceux qui osent se lever pour dénoncer l’oppression et la discrimination à leur égard.

Quand des féministes se plaignent de la permanence des attaques haineuses et diffamatoires publiées contre plusieurs d’entre elles dans des sites électroniques alternatifs québécois sans que les responsables ne jugent bon, au nom de la liberté d’expression, d’y mettre fin une fois pour toutes, on les accuse d’être pour la censure. Quand elles disent que les médias alternatifs en question ne feraient pas preuve d’autant de laxisme s’ils avaient affaire à des attaques contre les Noirs ou les Juifs, ou quand elles démontrent que les attaques misogynes des masculinistes sont de la propagande haineuse, on leur reproche d’être politically correct (4). Injure suprême supposée clore le bec des récalcitrantes.

De leur côté, les regroupements qui protestent contre la violence à la télévision se demandent si leurs préoccupations légitimes peuvent être entendues sans qu’on les étiquette de politically correct, sans qu’on les juge comme des "capotés", des "frileux" qui jouent aux censeurs et s’opposent à la liberté d’expression (5) ?

Encore une fois, on assimile à un conformisme intellectuel, une rigidité, une censure, une pensée straight et bornée, le fait de réagir aux attaques haineuses, de défendre ses droits et de lutter contre la discrimination et la violence. On confond systématiquement les euphémismes exagérés de quelques fonctionnaires avec la lutte contre la propagande misogyne, homophobe ou raciste. On invente même des termes plus ridicules et on les fait passer pour la réalité.

Lors d’un hommage à Simonne Monet-Chartrand, je me souviens avoir entendu dire qu’elle détestait le politically correct c’est-à-dire, dans l’esprit de l’orateur, qu’elle était une femme libre et tolérante. Ce qui ne l’a pas empêchée de consacrer sa vie à lutter contre toutes ces formes d’oppression et de discrimination qu’il est si bien vu aujourd’hui et très « tendance », comme on dirait à Radio-Canada, de pourfendre comme politically correct.

L’instauration d’un ordre politiquement conservateur

Il y a une sorte d’escalade depuis quelques années pour faire du terme politically correct le synonyme de conservatisme et de conformisme. Pourtant, on n’en accuse rarement Bush et ses adjoints, ni la cour suprême dont l’ultra-conservatisme n’est plus à démontrer, que ce soit face à l’avortement, à la peine de mort ou aux droits de la communauté noire. Non, ce sont plutôt les groupes de femmes qui sont visés dont la dénonciation du harcèlement sexuel et du discours pornographique ne serait que "pudibonderie délirante", ou comme l’affirme Élisabeth Badinter, du "puritanisme passéiste" (6).

Au Québec, c’est Denise Bombardier qui, dans ses émissions et sa chronique du Devoir, ne rate jamais une occasion d’accuser de rectitude politique quiconque ne pense pas comme elle, comme on l’a vu lors du récent débat sur le mariage gai qui se déroulerait, selon elle, "dans un climat de rectitude politique extrêmement malsain (7)". Dans un même bel élan d’incorrection politique, dont toute analyse des rapports de domination est par définition bannie, elle se porte courageusement à la défense des hommes, considérés comme "le nouveau sexe faible", victime du féminisme.


Chaque année à cette époque-ci, lors de la commémoration du massacre de Polytechnique, on accuse les féministes d’entretenir la haine envers les hommes et de victimiser les femmes. Ce massacre serait une exception, l’œuvre d’un "tireur fou", d’un "cinglé qui a pété les plombs" ! C’est faire preuve de rectitude politique que de citer les chiffres de Statistiques Canada ou de l’Enquête sur la violence envers les femmes en France (ENVEFF). On se croirait de retour au pamphlet misogyne de Roch Côté, Manifeste d’un salaud qui, en 1990, a marqué au Québec le début de la chasse au politically correct (8).

Pour Karim Benyekhlef, il s’agit de rien de moins que de "l’imposition d’une orthodoxie idéologique qui attente aux libertés par des minoritaires en mal de singularité" (9). Contrairement à de telles affirmations, les groupes accusés de rectitude politique ne sont pas minoritaires mais bien majoritaires parce que composés des femmes (52%), des autochtones, des minorités ethniques, visibles, sexuelles, etc. La lutte, dite politiquement correcte, contre toutes les formes de discrimination ne constituerait-elle pas, plutôt qu’un "danger potentiel pour les libertés", la remise en question des privilèges et préjugés d’une minorité confortablement installée aux postes de contrôle du savoir et du pouvoir ?

Notes



1. Jerry Adler et al, "Taking Offense", Newsweek, 24 décembre 1990. En page couverture : "Watch what you say. THOUGHT POLICE" (Attention à ce que vous dites - POLICE DE LA PENSÉE).
2. Scott McCartney, "Texas gunman saw women as vipers", The Burlington Free Press, 18 octobre 1991.
3. Pascal Bruckner, La tentation de l’innocence, Paris, Grasset, 1995.
4. "Belle façon que vous avez de créer des solidarités avec les autres groupes, cette inquisition perpétuelle du plus politically correct... Et prétendre, comme vous le faites, que le CMAQ est "anti-féministe", c’est d’un ridicule consommé ! [...] Ce genre de "gauche" stalinienne ne fera jamais grand changement parce que trop occupée à se dénigrer entre groupes différents plutôt que d’attaquer les sources collectives de nos problèmes...", Bob L’Aboyeur, le 07 novembre 2003 à 11:27 AM, La Tribu du verbe. Cliquer sur commentaires
5. Claude Champagne, " Comment être en paix avec la télé", Montréal, Pensons famille, Volume 4, numéro 28, décembre 1992.

6. Richard Martineau, "L’homme, ce sexe faible", entrevue avec Élizabeth Badinter, Montréal, Voir, 1er octobre 1992.
7. Denise Bombardier, "Gai, gai, marions-nous", Montréal, Le Devoir, 10 août 2003.
8. La caricature "Qui terrorise les femmes ?" coiffait des extraits du pamphlet antiféministe, publié à compte d’auteur, Manifeste d’un salaud de Roch Côté, dans L’Actualité, 1er décembre 1990, p. 55-59.
9. Karim Benyekhlef, "Les Premières Nations et le dogme du politically correct", Le Devoir, 23 octobre 1991. Ce dernier vient de signer avec Pierre Trudel un autre texte dans le même sens : "Le réflexe de censure - Tout discours déplacé n’est pas illégal", Le Devoir, 21 novembre, 2003.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 25 novembre 2003.

Élaine Audet

P.S.

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