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Les ombres de Kaboul : impressions afghanes
Soirée entre femmes en Afghanistan

janvier 2004

par Nicole Barrière, sociologue et poète


Pour nous remercier, une soirée a été organisée entre femmes, les femmes afghanes n’ont pas souhaité que les hommes afghans soient parmi elles car elles estimaient que cela aurait restreint leur liberté de parole et d’action, elles acceptaient volontiers les hommes français.

J’avoue qu’étant habituée à la mixité, cela m’a mis un peu mal à l’aise, le sentiment d’être étouffée, mais la soirée fut chaleureuse avec des discussions, des chants, de la danse, nous étions réunies dans une grande pièce avec des tapis et des couvertures, c’était coloré et plein de vie et de rires. Nous avons mangé le traditionnel repas afghan avec le riz et le poulet, bu du thé et parlé longuement avec des enseignantes du Badakhshan, l’une Principale de lycée, mère de neuf enfants, déléguée de sa région, qui a animé les conférences préparatoires, ou cette professeur d’histoire, célibataire par choix qui répondit à la question : est-ce que c’est difficile d’être une femme seule dans ce pays ? par un simple « OUI » ; elles ont parlé de leur vie, des difficultés que toute femme ressent dans ce pays quelle que soit sa condition. Mais plus que les témoignages, ce fut en plongeant mon regard dans le leur où tant de non-dits s’échangeaient, tant de souffrances apparaissaient, à chaque fois que je repense à leurs visages courageux et fiers, je sais combien de tristesse et de fragilité ils cachent, je ne peux m’empêcher de pleurer, je crois que je pleure sur l’impuissance que j’ai ressentie, sur la proximité de condition qui est la nôtre.

Photo : Nicole Barrière, 2003

Depuis que je défends la cause des femmes d’Afghanistan, j’ai toujours pensé à ce danger qui infecte l’humanité, cette exclusion qui est faite du pouvoir de certains hommes, de cette pulsion haineuse qui les habite et des violences qu’elle génère. Cette situation ampute tout humain de sa propre humanité, c’est un sentiment intolérable, une brûlure que rien n’apaise. Je pense alors à N. et à son retour à Kaboul pour y demeurer jusqu’à ce que le droit des femmes soit reconnu dans son pays, je pense au travail courageux et risqué de S. et de C. qui pendant des mois ont fait se tenir des assemblées et des débats dans les provinces, instaurant une rupture contre le mépris et le traitement des femmes comme du bétail pour les élever à un travail de libération, d’apprentissage des droits, et de la liberté. Je pense à toutes des femmes rassemblées qui ont eu le courage de s’exposer, y compris dans leurs uniformes officiels, laissant tchadri et foulard pour montrer qu’elles sont des êtres humains et des citoyennes à part entière.

A cet égard, le dernier jour de conférences fut exemplaire, il y avait là de la plus jeune, la jeune veuve H. pleine de détermination à la plus vieille, cette femme au regard pétillant et plein de bonté qui fut la première femme professeur à Kaboul et qui a enseigné à toutes les autres, ou cette autre aussi professeur et qui pendant la période taliban a écrit deux livres et fut dans les premières à sortir sans tchadri après leur chute. Elles étaient là, toutes pour voter la résolution pour leurs droits avec de vrais débats, un exercice de démocratie exemplaire et très fort que nous devrions leur envier, nous qui sommes abrutis par des journaux et des télévisions qui nous servent du prêt à penser et du "prêt à trembler".

Leurs droits, elles les ont exercés jusqu’au bout en exigeant le paiement de leur transport pour ces trois jours, exigence qui aurait pu tourner à l’émeute et à l’échec de la conférence si elle n’avait pas été satisfaite.

La fin de la conférence les a vues repartir, dans une grande mêlée, à la sortie, des moments intenses d’émotion des au-revoirs, les larmes qui sillonnaient les visages, les embrassades où nous tenions entre nos bras notre humanité de femme, ce moment déchirant où embrassant l’une d’elles, je voyais ses larmes, puis il y eut une coupure de courant et là elle éclata en sanglots contre moi, comme une enfant, j’ai eu l’impression que se quitter prenait couleur de l’abandon, elle se reprit lorsque la lumière revint mais je garde en moi la sensation de son corps secoué de sanglots, un étouffement de la souffrance, la métaphore douloureuse de tout le peuple des femmes d’Afghanistan.

femme-écorce, envie de retourner au premier mot d’un alphabet végétal
femme-cendre, l’épaisseur des mots que travaille la terre
femme-vague, reflet du rocher des syllabes dans la moire des balbutiements.
femme-naissance, l’écume où niche l’oiseau un jour de colère des dieux
femme-nuage, la houle des cumulus dans l’espace rouge des déclarations.
femme-fée, la main posée sur l’angoisse du monde, veilleuse des endormissements
femme-flamme, déliée comme les ailes blondes d’un soupir quand la caresse la délivre
femme-éclair, l’étoile d’espérer la première phrase de l’aimé jusqu’à l’enlacement cosmique.
femme-lumière, la nacre transparente du voile, dans le continent des noces jusqu’à la ressemblance des corps.
femme-justice, palimpseste des visages entre balance et glaive, qui crient l’égalité
femme-musique, onde portée à l’infini du monde, chœur aphrodite des chants de solidarité.
femme de la grâce nue de son silence à la peau blessée des mots qui contiennent sa liberté.

Page cinq : "Soirée entre hommes : l’apartheid envers les femmes"

© Tous droits réservés Nicole Barrière

Mis en ligne sur Sisyphe, janvier 2004

Nicole Barrière, sociologue et poète



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