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Les ombres de Kaboul : impressions afghanes
Kaboul : ville des ombres

janvier 2004

par Nicole Barrière, sociologue et poète


Les jours suivants ont été faits de visites.

Visite de Kaboul, ainsi puis-je mesurer l’étendue de cette ville au milieu des collines, les ravages de la guerre, les vestiges dévastés par les bombardements et les combats, partout, aucun lieu épargné, depuis le mausolée du père du roi, défoncé et criblé de balles, le sinistre stade de triste mémoire des exécutions par les talibans et qui ne se visite pas, tout entouré de barbelés et de gardes, avec comme seule vie les chevaux décorés pour le bozkachi (sport national).

Photo : Nicole Barrière, 2003

Il y a aussi les camps de réfugiés là en pleine ville, les forteresses entourées de cimetières remplies de bannières vertes et de gens qui se recueillent sur les tombes, des cimetières à perte de vue au milieu des quartiers successivement détruits par les Russes, par les talibans et bombardés par les américains, la vieille ville où se tenaient les quartiers des musiciens, il n’y a plus de musiciens, seulement de pâles répliques de fausses vedettes, nous dit-on ; puis les rues où s’animent les commerces, avec cinéma, polyclinique, puis le zoo, qui reste vide à ce jour, les jardins de Babour où regarde la ville adossée à la montagne et qui semble respirer l’air froissé des cerfs-volant, là les jardins descendent doucement comme les enfants en train de courir jusqu’à la plaine.

Le musée de Kaboul porte l’inscription « une nation est vivante quand sa culture reste vivante », il se visite dans la pénombre et le froid, dans la destruction systématique opérée par les talibans, il reste des salles de vestige et pourtant déjà beaucoup de pièces ont été reconstituées, fierté au passage, l’aide et le savoir-faire Français ont beaucoup œuvré à ces restaurations. On trouve là des écritures anciennes, des textes sur les âges de la vie sur une « pierre du temps », des statues de rois réduite en miettes par les talibans et reconstruites, des oiseaux, des vasques et des bouddhas, certains furent cachés et ont échappé aux destructions, ils sont là debout, vestiges de la fertilité et de la vie, en habit kouchan, avec le lotus pour emblème. Dans une petite pièce on nous montre les pierres blessées du musée, celles de la culture saccagée et qui sont des pierres de désolation de tristesse et d’amertume.

En sortant du musée, se dresse en face, le palais royal, lui aussi dévasté et surplombant les camps militaires et les entrepôts de l’ISAF. La force militaire semble mieux traitée que la culture, pourtant... « une nation est vivante quand sa culture reste vivante » Voir les choses antiques, retenir là le temps du monde, comment le monde ici s’émonde, retenir le monde de là pour qu’il ne s’écroule pas ailleurs, tel est le sens des reconstructions et des restaurations en cours au musée.

Plus loin, nous traversons le quartier hazarat, très pauvre, beaucoup de commerces, des containers servent de boutiques, de maisons, d’écoles. Il y a là une telle misère qui s’inscrit jusque dans les cahots de la route. On raconte des hazarats qu’ils ont commis les atrocités les plus sanguinaires, barbares et moyenâgeuses. Sans soute ont-ils rendu coup pour coup les massacres dont ils été victimes, quand le sang appelle le sang, la vengeance, la vengeance, il n’y a plus de place pour l’humanité, mais qui peut parler d’humanité lorsque les villages sont investis, les portes des maisons défoncées, les habitants traînés dehors, pour les plus chanceux exécutés d’une balle, pour les autres assassinés au hachoir ou à la baïonnette, les femmes égorgées, les seins coupés et que les hommes grillent et se livrent à des scènes de cannibalisme.

Les étals des boucheries et les animaux entiers pendus aux crocs en plein air ont soudain un air lugubre et inquiétant. Dans le marché tout à coup, on a un frisson et on se sent moins en sécurité dès qu’un attroupement se forme.

À nouveau Kaboul la nuit, des ombres qui marchent, des ombres qui errent.

Le retour dans la ville, elle se quadrille de plus en plus de soldats, de chaque côté des rues, un tous les cinquante mètres, un dispositif sécuritaire en place avec des lance-roquettes aux carrefours en prévision de la tenue de la Loya Jirga.

Je regarde les visages plein de harassement et de fatigue, les traits usés qui pourtant s’illuminent d’un sourire, Kaboul laisse l’impression bizarre d’une ville fantôme pleine de commerces, occupée par des militaires avec des pans entièrement détruits, d’autres en reconstruction comme un patchwork, avec ces étendues de tombes et des campements militaires, tout le côtoiement d’une ville avec ses ombres qui hantent, qui marchent, qui tirent des chariots, qui circulent comme le sang noir de la cité.

Les ombres de Kaboul parlent, gémissent, racontent, elles sont dans la lumière jaune des éclairages, dans les recoins des rues et dans les mains des enfants et des femmes qui mendient. Elles sont furtives dans la nuit, elles glissent au creux des âmes, elles rappellent l’abandon du monde et l’oubli, elles sont aussi derrière le mur du tchadri, la vibration d’espoir des femmes en lutte pour leur liberté.

Page huit : " Le Panshir : futur Tibet de l’Afghanistan ? "

- Ce récit du voyage de Nicole Barrière en Afghanistan (2003), présenté en huit volets, se termine ici. Pour revenir à la première page, cliquez ici.

© Tous droits réservés Nicole Barrière

Mis en ligne sur Sisyphe, janvier 2004

Nicole Barrière, sociologue et poète



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