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dimanche 29 avril 2007

Les dindes aiment-elles la Fête de l’Action de grâce ?
Une résistance globale à l’Empire

par Arundhati Roy, écrivaine et militante






Écrits d'Élaine Audet



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Arundhati Roy

« Les dindes aiment-elles la Fête de l’Action de Grâces ? Une résistance globale à l’Empire » est une allocution donnée lors de la séance d’ouverture du Forum social mondial de Mumbai, le vendredi 16 janvier 2004. Copyright © Arundhati Roy 2004. Une anthologie des essais de Madame Roy est disponible en français chez Gallimard (sous le titre L’écrivain-militant, Folio) et en anglais chez South End Press (sous le titre Power Politics et War Talk). L’auteure a accordé à Sisyphe une autorisation exclusive de publier la version française de ce texte. Toutefois, un bref résumé est disponible pour qui veut l’afficher sur son site en indiquant un lien vers l’article intégral.

En janvier dernier, venant de partout dans le monde, nous nous sommes rassemblés-es par milliers à Porto Allegre au Brésil pour réitérer notre déclaration " Un autre monde est possible ". Quelques milliers de milles au nord, à Washington, George Bush et ses acolytes pensaient la même chose.

Notre projet, c’était le Forum social mondial. Leur projet consistait à faire progresser ce que plusieurs appellent le Projet pour un nouveau siècle américain.

Dans les grandes villes d’Europe et d’Amérique, où on aurait à peine chuchoté ces choses il y a quelques années, des gens parlent maintenant ouvertement des bons côtés de l’impérialisme et de la nécessité d’un Empire fort pour dompter un monde sauvage. Les nouveaux missionnaires veulent l’ordre au prix de la justice. La discipline au prix de la dignité. La domination à tout prix. On invite parfois certains d’entre nous pour ’débattre’ de la question sur des plates-formes " neutres " offertes par les médias corporatifs. Débattre de l’impérialisme, c’est un peu comme de débattre du pour et du contre du viol. Que pouvons-nous dire ? Que cela nous manque vraiment ?

Le Nouvel Impérialisme

Quoi qu’il en soit, le Nouvel Impérialisme est déjà sur nous. C’est une version remodelée et optimisée de celui que nous connaissions. Pour la première fois dans l’histoire, un Empire unique, doté d’un arsenal capable d’oblitérer le monde en un après-midi, exerce une hégémonie économique et militaire complète et unipolaire.

L’Empire fait appel à différentes armes pour forcer différents marchés. Il n’existe pas un seul pays sur terre qui ne soit dans la mire des missiles de croisière américains et du carnet de chèque du FMI. Qu’on se le tienne pour dit : l’Argentine est l’employé du mois du capitalisme néo-libéral et l’Irak, son mouton noir.

Les pays pauvres qui ont une valeur géo-stratégique pour l’Empire, ou un " marché " de n’importe quelle taille, ou une infrastructure susceptible d’être privatisée, ou, Dieu m’en garde !, des ressources naturelles de quelque valeur - pétrole, or, diamants, cobalt, charbon - doivent obéir aux ordres sous peine de devenir des cibles militaires. Ceux qui possèdent les plus grandes réserves de richesses naturelles courent les plus grands risques. S’ils n’abandonnent pas de plein gré leurs ressources au mastodonte corporatif, on fomentera chez eux l’agitation ou on leur déclarera la guerre.

Dans cette nouvelle ère de l’Empire, où rien n’est ce qu’il paraît être, les dirigeants des entreprises intéressées ont le pouce sur la balance des décisions de politique étrangère.

Le Centre for Public Integrity de Washington a découvert que 9 des 30 membres du Defence Policy Board (Conseil de la politique de défense) du gouvernement américain sont liés à des entreprises ayant obtenu pour 76 milliards de contrats de la Défense américaine en 2001 et 2002. George Shultz, ancien secrétaire d’État américain, présidait le Comité pour la libération de l’Irak. Il siège également au conseil d’administration du Groupe Bechtel. Interrogé à propos d’un éventuel conflit d’intérêt advenant une guerre en Irak, il a répondu : " Je ne sais pas si cela profiterait particulièrement à Bechtel. Mais, s’il y a du travail à faire, Bechtel est le genre d’entreprise qui pourrait s’en acquitter. Mais personne ne voit en cela une source de profits. " Peu après la guerre, Bechtel a signé un contrat de 680 millions pour la reconstruction de l’Irak.

Ce brutal scénario a été appliqué à maintes reprises, dans toute l’Amérique latine, l’Afrique, l’Asie centrale et l’Asie du sud-est. Il a entraîné la perte de millions de vies humaines.

Les guerres "justes" du Nouvel Empire

Inutile de dire que chaque guerre déclarée par l’Empire devient une Guerre Juste. Cela tient en grande partie au rôle de la grande presse. Il est important de comprendre que la grande presse ne fait pas que soutenir le projet néo-libéral. Elle EST le projet néo-libéral. Nous ne parlons pas d’une position morale qu’elle a choisi d’adopter mais d’une position structurelle. Cette position fait partie intégrante du fonctionnement économique des mass média.

Presque tous les pays ont d’horribles choses à cacher. Les médias ont donc rarement le besoin de mentir. Ils n’ont qu’à décider de ce qu’ils mettent en vedette ou qu’ils taisent.

Imaginons par exemple que l’Inde soit sélectionnée comme cible d’une Guerre Juste. Prenons le fait qu’environ 80 000 personnes ont été tuées au Cachemire depuis 1989, la plupart musulmanes, la plupart par les Forces de sécurité indiennes (pour une moyenne de 6 000 meurtres par année) ; le fait qu’en mars 2003, il y a moins d’un an, plus de 2 000 Musulmans ont été assassinés dans les rues de Gujarat, que des femmes ont subi des viols de bandes, des enfants ont été brûlés vifs et 150 000 personnes ont été arrachées à leurs foyers sous les yeux d’une police et d’une administration impassibles (sinon activement participantes) ; le fait que personne n’a été puni pour ces crimes et que le gouvernement responsable a été réélu... tous ces faits offriraient d’excellentes manchettes pour la grande presse internationale au cours des semaines précédant une telle guerre.

Prochain épisode : nos villes sont rasées par des missiles de croisière, nos villages entourés de barbelés, des G.I. américains patrouillent nos rues et Narendra Modi, Pravin Togadia ou n’importe quel de nos fanatiques locaux peut, comme Saddam Hussein, être détenu par les Américains et se faire épouiller publiquement la tête et examiner les plombages aux heures de grande écoute télévisuelle.

Mais tant que nos ’marchés’ demeurent ouverts, tant que des entreprises comme Enron, Bechtel, Halliburton et Arthur Andersen se voient offrir les coudées franches, nos leaders " démocratiquement élus " peuvent impunément brouiller les frontières entre la démocratie, la loi du nombre et le fascisme.

L’à-plat-ventrisme de notre gouvernement abdiquant la fière tradition indienne de non-alignement, son empressement à se placer en tête de file des pays Totalement Alignés (l’appellation officielle chic est " allié naturel " - l’Inde, Israël et les États-Unis sont des " alliés naturels "), lui ont accordé la marge de manœuvre pour devenir un régime répressif sans compromettre sa légitimité.

Les victimes d’un gouvernement ne sont pas seulement les personnes qu’il tue et qu’il emprisonne. On doit également tenir compte de toutes celles qu’il déplace, qu’il dépossède et qu’il condamne pour le reste de leur vie à la famine et à la misère. Des millions de gens ont été dépossédés par des " projets de développement ". Au cours des 55 dernières années, les méga-barrages ont imposé, à eux seuls, le déplacement de 33 à 55 millions de personnes en Inde. Ces gens ne disposent d’aucun recours en justice.

Au cours des deux dernières années ont eu lieu une série d’incidents où la police a ouvert le feu sur des manifestants pacifiques, pour la plupart des Adivasi et des Dalit. Quand il s’agit des pauvres, et particulièrement des communautés Dalit et Adivasi, on les tue pour avoir empiété sur le sol forestier, et on les tue pour avoir tenté de protéger les forêts des empiètements par les barrages, les mines, les usines d’acier et les autres projets de " développement ". Dans presque tous les cas où la police a ouvert le feu, la stratégie de gouvernement a consisté à dire que les tirs avaient été provoqués par un acte de violence. Les personnes sur qui on tire sont immédiatement qualifiées d’activistes.

Dans tout le pays, des milliers d’innocents, y compris des mineurs, ont été arrêtés aux termes de la Loi sur la prévention des actes terroristes (POTA) et sont détenus en prison indéfiniment et sans procès. Dans l’ère de la Guerre contre le terrorisme, la pauvreté est sournoisement identifiée au terrorisme. Dans l’ère de la mondialisation corporative, la pauvreté est un crime. Protester contre la montée de la pauvreté équivaut à du terrorisme. Et maintenant, notre Cour suprême nous dit que de déclencher une grève constitue un crime. Évidemment, critiquer la Cour est également un crime. Ils scellent les sorties.

À l’instar du Vieil impérialisme, le succès du Nouvel impérialisme dépend d’un réseau d’agents - des élites corrompues au service des besoins de l’Empire. Nous connaissons tous le sordide passé d’Enron en Inde. Le gouvernement Maharashtra de l’époque a signé un contrat d’achat d’énergie qui accordait à Enron des profits équivalant à soixante pour cent de tout le budget de développement rural de l’Inde. Une seule entreprise américaine s’est vu garantir un profit correspondant aux fonds de développement d’infrastructures destinés à 500 millions de personnes !

Mais, contrairement au bon vieux temps, le Nouvel impérialisme n’a pas à se trimballer sous les tropiques en risquant la malaria, la diarrhée ou une mort prématurée. Le Nouvel impérialisme peut être géré par Internet. Le racisme direct vulgaire du Vieil impérialisme est passé de mode. La pierre d’angle du Nouvel impérialisme, c’est le Nouveau racisme.

Le Nouveau racisme

La tradition états-unienne du " pardon de la dinde " est une merveilleuse allégorie du Nouveau racisme. Chaque année, depuis 1947, la National Turkey Federation offre au président américain une dinde à l’occasion de la Fête de l’Action de grâce. Chaque année, dans un geste de magnanimité cérémonielle, le président épargne cet oiseau-là (et en mange un autre). Après avoir reçu le pardon présidentiel, l’Heureuse élue est expédiée à Frying Pan Park, en Virginie, pour y vivre le reste de ses jours. Les autres 50 millions de dindes engraissées pour l’Action de grâce sont abattues et mangées ce jour-là aux États-Unis. ConAgra Foods, l’entreprise qui a remporté le contrat des dindes présidentielles, nous dit qu’elle entraîne les oiseaux chanceux à se montrer sociables en fraternisant avec les dignitaires, les écoliers et la presse. (Bientôt ils parleront même anglais !)

C’est ainsi que fonctionne le Nouveau racisme à l’ère corporatiste. Quelques dindes bien élevées - les élites locales de différents pays, une communauté d’immigrants bien nantis, des banquiers investisseurs, un occasionnel Colin Powell ou une Condoleezza Rice, quelques chanteurs et quelques écrivains (comme moi-même) - reçoivent l’absolution et un laissez-passer pour Frying Pan Park. Les millions qui restent perdent leurs emplois, sont évincés de leurs logis, se font couper l’eau et l’électricité et meurent du SIDA. Bref, ils sont bons pour la marmite. Mais les oiseaux chanceux de Frying Pan Park vont très bien. Certains d’entre eux travaillent même au FMI et à l’OMC - alors qui peut accuser ces organisations d’être anti-dindes ? Certains siègent au conseil d’administration du Comité du choix de la dinde présidentielle - alors qui peut dire que les dindes sont contre l’Action de grâce ? Elles y participent ! Qui peut dire que les pauvres sont contre la mondialisation corporative ? On se bouscule au portillon pour entrer à Frying Pan Park. Quelle importance si la majorité périt en chemin ?

Une partie du projet du Nouveau racisme est le Nouveau génocide. Dans cette ère d’interdépendance économique, le Nouveau génocide peut être facilité par des sanctions économiques. Il s’agit de créer des conditions qui provoqueront des décès en masse sans devoir se rendre sur place et tuer des gens. Dennis Halliday, coordonnateur du Programme d’assistance humanitaire des Nations Unies pour l’Iraq de 1997 à 1998 (après quoi il a démissionné, dégoûté), a qualifié de " génocide " les sanctions infligées à l’Irak. Ces sanctions ont surclassé la meilleure performance de Saddam Hussein en faisant plus d’un demi-million de morts parmi les enfants irakiens.

Dans la nouvelle ère, l’apartheid comme politique officielle s’avère dépassé et inutile. Les instruments internationaux du commerce et de la finance chapeautent un complexe appareil de lois commerciales multilatérales et d’accords financiers qui confinent de toute manière les pauvres à leurs Bantoustans. Le seul but de ce système est d’institutionnaliser l’injustice. Comment expliquer autrement que les taxes imposées par les États-Unis sont 20 fois supérieures pour un vêtement fabriqué au Bangladesh que pour un vêtement fabriqué en Angleterre ? Comment expliquer autrement que les pays qui cultivent 90 pour cent des fèves de cacao ne produisent que 5 pour cent du chocolat de la planète ? Comment expliquer autrement que des pays qui cultivent les fèves de cacao, comme la Côte d’Ivoire et le Ghana, sont chassés du marché à coup de taxes s’ils tentent de fabriquer du chocolat ? Comment expliquer autrement que les pays riches, qui dépensent plus d’un milliard de dollars par jour en subventions à l’agriculture, exigent que les pays pauvres, comme l’Inde, renoncent à toutes leurs subventions agricoles, y compris l’électricité subventionnée ? Comment expliquer autrement qu’après plus d’un demi-siècle de pillage par des régimes colonisateurs, les anciennes colonies sont écrasées de dettes payables à ces mêmes pays et leur remettent quelque 382 milliards de dollars par année ?

Mondialiser les résistances

Pour toutes ces raisons, le déraillement imposé aux accords commerciaux de Cancun a été crucial pour nous. Bien que nos gouvernements tentent de s’en approprier le crédit, nous savons qu’il s’agit du résultat de nombreuses années de lutte par des millions de personnes dans beaucoup, beaucoup de pays. Ce que Cancun nous a enseigné, c’est que si nous voulons infliger un préjudice réel et forcer un changement radical, il est primordial pour les mouvements locaux de résistance de conclure des alliances internationales. Nous avons appris à Cancun l’importance de mondialiser les résistances.

Aucun pays ne peut affronter à lui seul le projet de mondialisation corporative. Quand il s’agit du projet néo-libéral, nous avons maintes fois vu les héros de notre temps soudainement diminués.

Des hommes extraordinaires, charismatiques, des géants dans l’Opposition sont devenus impuissants sur la scène mondiale lorsqu’ils ont pris le pouvoir et sont devenus chefs d’État. Je pense au président Lula du Brésil. Lula était le héros du Forum social mondial l’année dernière. Cette année, il s’affaire à mettre en œuvre les directives du FMI, à saper les prestations de retraite au Brésil et à purger le Parti des travailleurs de ses éléments radicaux. Je pense aussi à l’ex-président de l’Afrique du Sud, Nelson Mandela. Deux ans après son entrée en poste en 1994, son gouvernement s’est agenouillé à peu près sans conditions devant le Dieu Marché. Il a instauré un programme massif de privatisation et d’ajustements structurels, qui a laissé des millions de personnes sans abri, sans emploi et sans eau ni électricité.

Pourquoi cela arrive-t-il ? Rien ne sert de battre sa coulpe et de nous sentir trahis. Lula et Mandela sont, de quelque point de vue qu’on se place, des êtres magnifiques.

Mais, à partir du moment où ils quittent les bancs de l’Opposition pour entrer au gouvernement, ils deviennent les otages d’un ensemble de menaces - dont la pire est la fuite des capitaux, qui peut abattre n’importe quel gouvernement en 24 heures. S’imaginer que le charisme personnel d’un leader et son passé de militant fera une brèche dans le cartel corporatif, c’est ne rien comprendre aux rouages du Capitalisme ou à ceux du pouvoir. Un changement radical ne peut être négocié par des gouvernements : il ne peut être imposé que par le peuple.

Cette semaine au Forum social mondial, certains des plus grands esprits du monde échangeront des idées sur ce qui se passe autour de nous. Ces conversations raffinent notre vision du monde pour lequel nous luttons. C’est un processus vital qui ne doit pas être sapé. Cependant, si toutes nos énergies sont détournées vers ce processus au prix d’une action politique réelle, alors le FSM, qui a joué un rôle si déterminant dans le Mouvement pour la justice globale, court le risque de devenir un atout entre les mains de nos ennemis. Nous devons discuter de toute urgence de stratégies de résistance. Nous devons viser de vraies cibles, livrer de vraies batailles et infliger de vraies pertes. La Marche du sel lancée par Ghandi était plus qu’un geste politique théâtral. Quand, dans un simple geste de défi, des milliers d’Indiens ont marché vers la mer et fabriqué leur propre sel, ils ont enfreint les lois imposant une taxe sur le sel. C’était un coup direct à la base économique de l’Empire britannique. C’était réel. Même si notre mouvement a remporté d’importantes victoires, nous ne devons pas laisser la résistance non-violente s’atrophier pour devenir un exercice de théâtre politique, inefficace et complaisant. Il s’agit d’une arme très précieuse qui doit être constamment affûtée et ré-imaginée. Nous ne pouvons la laisser devenir un simple spectacle, un prétexte à photos pour les médias.

Le 15 février de l’année dernière, c’était merveilleux de voir, dans une démonstration spectaculaire de moralité publique, 10 millions de personnes sur les cinq continents marcher contre la guerre en Irak. C’était merveilleux, mais pas suffisant. Le 15 février était une fin de semaine. Personne n’a même eu à manquer une journée de travail. Les manifestations de jour férié n’arrêtent pas les guerres. George Bush le sait. La confiance avec laquelle il a refusé de tenir compte d’une opinion publique majoritaire devrait nous servir de leçon à toutes et à tous. Bush croit que l’Irak peut être occupé et colonisé - comme l’a été l’Afghanistan, comme l’a été le Tibet, comme l’est la Tchétchénie, comme le fut jadis le Timor oriental et comme l’est toujours la Palestine.

Il croit n’avoir qu’à tenir bon et attendre que des médias, assoiffés de crises, laissent tomber après avoir disséqué cette crise jusqu’au squelette et passent à la suivante. La carcasse dépouillée quittera bientôt la vedette et, malgré notre indignation, nous nous en désintéresserons. C’est du moins ce qu’espère Bush.

Notre mouvement a besoin d’une victoire importante, globale. Il ne suffit pas d’avoir raison. Parfois, ne serait-ce que pour éprouver notre détermination, il est important de gagner quelque chose. Pour gagner quelque chose, nous - nous tous rassemblés ici et un peu plus loin à Résistance Mumbai - nous devons nous mettre d’accord. Sur quelque chose qui n’a pas à être une idéologie structurée et fondamentale, que nous imposerions à nos délicieuses petites personnalités dissidentes et raisonneuses. Qui n’a pas non plus à être une allégeance inconditionnelle à une ou l’autre forme de résistance, à l’exclusion de toute autre. Nous pourrions nous en tenir à un programme minimum.

Refuser la légitimité de l’occupation américaine en Irak

Si nous sommes réellement unanimes dans notre opposition à l’Impérialisme et au projet néo-libéral, tournons donc nos regards vers l’Irak. L’Irak où ces deux forces culminent inévitablement. De nombreux militants et militantes pour la paix sont déroutés et confus depuis la capture de Saddam Hussein. Le monde ne se porte-t-il pas mieux sans Saddam Hussein ?, demandent-ils timidement.

Réglons cette prétention une fois pour toutes. Applaudir la capture de Saddam Hussein par l’armée américaine et, dans cette foulée, justifier l’invasion et l’occupation de l’Irak par les États-Unis, c’est comme déifier Jack l’éventreur pour avoir éviscéré l’Étrangleur de Boston. Et cela, après un partenariat d’un quart de siècle pendant lequel l’éventreur et l’étrangleur formaient une entreprise conjointe. Il s’agit d’une querelle interne. Ce sont des partenaires commerciaux qui ont rompu à cause d’un coup fourré. Et Jack est le PDG.

Donc, si nous sommes contre l’Impérialisme, pouvons-nous convenir que nous sommes contre l’occupation de l’Irak par les États-Unis et que nous croyons que ces derniers doivent quitter l’Irak et payer réparation au peuple irakien pour les dommages infligés par la guerre ?

Comment entreprendre notre résistance ? Commençons par quelque chose de vraiment petit. L’enjeu n’est pas de soutenir la résistance à l’occupation en Irak ou de discuter de qui exactement forme cette résistance. (S’agit-il des vieux meurtriers du Parti Baas, ou des intégristes islamiques ?)

Nous devons devenir nous-mêmes la résistance globale à l’occupation.

Notre résistance doit commencer par le refus d’accepter la légitimité de l’occupation américaine de l’Irak. Cela veut dire agir pour empêcher matériellement l’Empire d’atteindre ses objectifs. Cela veut dire que les soldats devraient refuser de combattre, les réservistes devraient refuser de servir, les travailleurs devraient refuser de charger navires et avions avec des armes. Cela veut certainement dire que, dans des pays comme l’Inde et le Pakistan, nous devons contrecarrer les plans du gouvernement américain d’envoyer des soldats indiens et pakistanais en Irak pour ramasser les pots cassés derrière eux.

Je suggère qu’au cours d’une cérémonie de clôture conjointe du Forum social mondial et Résistance Mumbai, nous choisissions, d’une façon ou d’une autre, deux des principales entreprises à profiter de la destruction de l’Irak. Nous pourrions ensuite faire la liste de tous les projets où elles ont des intérêts. Nous pourrions localiser leurs bureaux dans chaque ville et chaque pays du monde entier. Nous pourrions les harceler. Nous pourrions les forcer à fermer boutique. Il s’agit de faire appel à notre sagesse et notre expérience collectives des luttes passées pour nous concentrer sur une seule cible. C’est une question de volonté de gagner.

Le Projet pour un nouveau siècle américain veut perpétuer l’injustice et établir l’hégémonie américaine à tout prix, même au prix de l’apocalypse. Le Forum social mondial veut la justice et la survie.

Pour ces raisons, nous devons nous considérer en guerre.

©Arundhati Roy
Version originale anglaise :
Do Turkeys Enjoy Thanksgiving ? A Global Resistance to Empire, 24 janvier 2004.

(Version française : Michelle Briand et Martin Dufresne)

Bibliographie


1. Mumbai conference calls for boycott of America, Inc. Auteur : Antonio Gramsci. En Inde et ailleurs des activistes [dont Arundhati Roy] lancent un appel au boycott international de la machine corporative états-unienne, à commencer par les 10 principaux soutiens financiers de la campagne électorale de George Bush Jr.
2. Site du boycott de Boycott [Site synthétique].
3. FSM Mumbai Un millier d’enjeux pendant une semaine d’ateliers, de manifestations et d’événements. Un enjeu important soulevé par de nombreux activistes : comment défaire Bush aux élections de 2004 et un appel à une campagne plus large de boycott contre les entreprises américaines qui profitent de l’occupation de l’Irak.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 22 mars 2004.


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Arundhati Roy, écrivaine et militante

Arundhati Roy est née le 24 novembre 1961, au Bengale, d’un père hindou, planteur de thé et d’une mère chrétienne de l’Eglise syriaque. Elle est la fille de Mary Roy, célèbre dans son pays pour avoir fait changer, lors de son divorce, la loi sur le partage des biens, en faveur des femmes (qui ne pouvaient à l’époque percevoir qu’un quart au plus des biens du ménage).

Arundhati Roy a grandi dans le village d’Ayemenem dans l’Etat du Kerala (Inde du Sud), où cohabitent hindouisme, christianisme, et islam. A seize ans, Arundhati Roy décide de partir pour New Delhi. Les débuts y sont difficiles, elle mène une existence hasardeuse dans les squats et les quartiers pauvres de la ville, tout en s’inscrivant à l’Ecole d’architecture .

Un jour, elle est remarquée par le producteur et réalisateur Pradeep Krishen qui lui donne un rôle. Vie commune et collaboration artistique, ils écrivent et réalisent des films pour la télévision indienne, notamment Electric Moon. Il deviendra plus tard son mari et son premier lecteur.

L’attention des médias se tourne vers elle lorsqu’elle prend le parti de Phoolan Devi, la reine des bandits, dans l’affaire du film "Bandit Queen". Le film reconstituait sans son autorisation une scène de viol dont Phoolan Devi avait été victime. Article retentissant dans la presse indienne et témoignage lors du procès où Arundhati Roy s’élève contre cette atteinte aux droits des femmes.

En 1992, elle commence l’écriture de son premier livre : Le dieu des petits riens. Conçu comme un édifice architectural, l’ouvrage est publié en anglais en 1996 et traduit en français aux Editions Gallimard en 1998. Il est récompensé en octobre 1997, par le Booker Prize (équivalent britannique du Prix Goncourt). A présent best seller international, il a été traduit en plus de trente langues. L’ouvrage, qui dénonce la barrière des castes, a fait l’objet de violentes controverses. Elle a même été poursuivie en justice pour obscénité et atteinte à la morale publique.

Arundhati Roy milite aujourd’hui pour la défense des populations les plus défavorisées. L’année 1999 marque son entrée sur la scène politique avec la publicationdans la revue indienne "Outlook" d’une grande enquête dénonçant le projet de barrages sur la Narmada. Cette enquête est reprise et développée dans son deuxième ouvrage Le coût de la vie qui regroupe deux essais. Le premier, Pour le bien commun, analyse et condamne la politique indienne des grands barrages qui sera, selon elle, le plus grand désastre écologique et humain programmé de l’Inde. Le second, La fin de l’imagination, dénonce l’accession de l’Inde au rang de puissance nucléaire.

En mai 2001, Arundhati Roy a été membre du jury au Festival de Cannes. Le 26 avril 2001, elle avait la médaille de Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres de France. Le 12 novembre 2001, elle a reçu le Grand Prix de l’Académie Universelle des Cultures pour son travail littéraire et son engagement dans la lutte pour les droits de l’homme dans son pays.



Plan-Liens Forum

  • La loi du plus fort
    (1/4) 1er juillet 2005 , par

  • > Aimons-nous ou aimons-nous...
    (2/4) 15 avril 2004 , par

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  • > ou les agneaux du sacrificeLes dindes aiment-elles la Fête de l’Action de grâce ?
    (4/4) 28 mars 2004 , par





  • La loi du plus fort
    1er juillet 2005 , par   [retour au début des forums]

    Nous assistons, après une trève d’à peine un demi-siècle, au grand retour des bonnes veilles guerres d’appropriation des ressources, comme on en pratique depuis la plus haute antiquité. Qui a dit que le commerce était la première source d’enrichissement ? Le commerce n’est que le prolongement de la guerre d’appropriation, il n’est que l’accessoire du butin, parce qu’il est établi sur les bases inégales de la force.

    Remarquons que les prétentions impérialistes des Etats-Unis ne s’embarrassent même plus de droit international ! "Nous voulons nous accaparer les dernières gouttes de pétrole du monde", semblent-ils crier tout haut.

    L’opinion américaine, pourtant, fait la tête : trop de boys sont déjà morts là-bas, en Irak. Mais les Américains veulent-ils ou non continuer à rouler dans les grosses bagnoles les plus dispendieuses en carburant du monde, avec les moteurs les plus polluants ? Veulent-ils continuer ou non à vivre au-dessus des moyens que leur économie surendettée leur permet ? Si oui, la sensiblerie n’est pas à l’ordre du jour : il va leur falloir accroître leur emprise militaire de par le monde, d’autant que, de surcroît, leur présence pacifique est de moins en moins bien tolérée. Et pour cause : à qui profite vraiment le commerce mondial ?

    En espérant n’être pas trop hors sujet, je vous salue cordialement.

    > Aimons-nous ou aimons-nous...
    15 avril 2004 , par   [retour au début des forums]

    Madame Arundhati Roy,
    Ce message est un grand remerciement.Madame Roy merci. Je crois que ce soir vous liberez encore plus ma force, vous prenez un grand danger et merci que des personnes commes vous est le crant de vouloir d’essayer de changer ce monde virtuelle dans lequel nous sommes.Je fait parti des forces universelles de cette planete et je suis pret a vous donnez tout le soutient morale et physique que vous aurez besoin pour illiminer la bete noires de nos ames. Je crois que nous rentrons tous ensemble dans le cercle infernale de la guerre qui de jours en jours arrive a grand feu... Votre déclarations mérite un soutient universelle et il faut continuer dans ce sens et continuer tous ensemble qui que ce soit a se mobiliser meme moralement dans la paix de nos esprits afin que la forces de l’amour l’emporte sur celles de la haines.
    Mesdames monsieur, le jour que toutes l’humanité attend va bientot arrivé si nos prenons pas conscience du danger qui pésent sur notre téte. Alors mesdames messieur dites vous qui l’est temps de s’engager pour notre futur et notre bien-etre sinon terminateur 3 gagneras et tout seras fini. Chaque jours a chaque instants quand vous avez la temps de pensez, dit vous que vous aimez votre prochain et que notre coeur est libre et que pour vivre la seule chose donc notre esprit a besoin est de sentir qu’on nous aime.6.5 milliards d’habitant qui s’aime c’est je vous laissent imaginez.

    Que dieu nous protège.

    • Que dieu nous protège...
      5 septembre 2004 , par
        [retour au début des forums]
      Aimons-nous ou aimons-nous...

      "Que dieu nous protège".

      Tragique phrase finale d’une belle réponse...

      Pourquoi pas "in God we trust" ?

      Et si l’on s’en remettait simplement aux Hommes de bonne volonté ? N’est-ce pas au nom de Dieu que sont déjà commises la majorité des atrocités que vous décriez ?

      Souvenez vous : “Tu ne prononceras pas mon nom en vain”… Et pourtant depuis des millénaires l’on tue, torture et pratique des épurations ethniques et autres « babioles » au nom de Dieu. Au nom de Dieu des millions femmes sont prisonnières de coutumes aliénantes, violées et réduites à un esclavage honteux.

      STOP ! Laissons Dieu dans ses nuages et soyons responsables : « Être homme c’est être responsable » (Saint Exupéry).

      Alors étonnons Dieu : Que la Paix règne sur la Terre, Que la joie inonde nos cœurs et que nous les Hommes soyons les artisans de cette progression socio-culturo-économico-cultulle.

      J’ai dit.

      [Répondre à ce message]

    Comprendre
    4 avril 2004 , par   [retour au début des forums]
    Les dindes aiment-elles la Fête de l’Action de Grâce

    Merci beaucoup Arundhati Roy pour cet excellent article. Toujours comprendre davantage nous aide à agir et à garder espoir

    > ou les agneaux du sacrificeLes dindes aiment-elles la Fête de l’Action de grâce ?
    28 mars 2004 , par   [retour au début des forums]

    Merci mille fois Arundhati Roy,j’ai lu votre article avec beaucoup d’intérêt,enfin me suis -je dis je ne suis donc pas folle ! vous décrivez noir sur blanc toute cette conspiration impérialiste et hautement totalitaire qui tisse sa toile sans que certains chefs d’états pour ne pas dire tous ne réagissent.
    L’impérialisme sauvage des américains, est à l’origine du chaos dans lequel nous nous dirigeons.
    Il n’a engendré que guerre, famine
    pollution, pauvreté et terrorisme.
    Comment nos chefs d’états peuvent-ils
    laisser faire, et dormir en paix...
    car les pires choses inimaginables
    ont souvent été faites avec les meilleurs intentions.
    il est plus que temps d’agir si nous voulons sauver ce qu’il nous reste d’identité respestive à nous tous de race, de religion, de culture ou d’opinion différentes.
    Si nous voulons sauver toutes les DINDES de l’action de grâce, et non seulement celle de l’empereur...


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