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vendredi 26 mars 2004

En Iran, le fouet contre l’amour

par Karen Lajon, journaliste






Écrits d'Élaine Audet



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Les premières minutes de l’entretien sont déstabilisantes. On nous a raconté l’histoire de Nooshine dans ses grandes lignes. Les coups et les humiliations. Alors, de manière sans doute un peu inconsciente, on s’attend à rencontrer une petite chose prostrée, malmenée par un système religieux aux relents féodaux. Et sûrement pas cette jeune fille au look branché et dénudé qui s’offre au regard des autres sans éprouver, du moins en apparence, la moindre gêne.

Nooshine a aujourd’hui 21 ans. L’année dernière, elle a été arrêtée parce qu’elle se trouvait à bord d’une voiture en compagnie de son copain. Un délit encore possible de châtiment en Iran. La jeune fille au teint diaphane et à la silhouette quasi anorexique a passé une semaine en prison et reçu 99 coups de fouet.

« La toute première question qu’ils m’ont posée au commissariat, c’est : " Est-ce que tu as eu des relations illégales avec lui ? " Après ils m’ont demandé de me déshabiller. Juste pour me regarder, parce que très vite ils m’ont ordonné de me rhabiller. » La vie dorée de cette jeune fille issue des quartiers cossus du nord de Téhéran s’achève alors dans une pièce sans chauffage, avec pour seul objet une paillasse miteuse jetée à même le sol. « J’y suis restée plusieurs jours. Une gardienne venait régulièrement m’insulter, me traitait de salope, de putain et de toutes sortes de noms du même genre. Elle m’a réveillée aussi à 4 heures, pour la prière. Je lui ai dit que je devais d’abord me laver, que c’était le rituel. Mais elle a rigolé et m’a rétorqué : Prie, salope. »

En milieu de semaine, on bande les yeux de Nooshine et on la change d’endroit. Elle est alors interrogée par un gros type libidineux qui la bombarde de questions sur sa vie intime avec son copain. « Il voulait absolument que je lui dise que je n’étais pas vierge. Il voulait que je l’écrive noir sur blanc sur une vingtaine de pages et que je donne tous les détails les plus intimes. Comment et où on se touchait. Mais mes réponses n’étaient jamais suffisantes. Son obsession, c’était que je ne sois plus vierge. » Nooshine tente de se sauver, mais elle est rattrapée. Entre-temps, ses geôliers ont fait venir son copain, à qui ils ont aussi bandé les yeux.

Jusque-là, le récit de la jeune fille est quasi-clinique, terriblement distancié. Comme si elle parlait de quelqu’un d’autre. Mais à l’évocation de ce souvenir, la jeune fille craque. Elle pleure doucement, asphyxiée par ses propres souvenirs. Et murmure : « Ils m’ont obligée à le frapper. »

Sa semaine d’horreur oscille entre interrogatoires musclés et corvées de chiottes. Celles des prisonniers et celles des matons. Au bout de huit jours, elle est finalement libérée, moyennant une invraisemblable caution : l’acte de vente de la maison familiale. Puis le juge lui signifie son chef d’accusation : condamnée à 99 coups de fouet pour sortie illégale avec un jeune homme sans être mariée.

Pendant les trois mois qui suivent, Nooshine essaie en vain d’échapper au châtiment. Mais le harcèlement quotidien des policiers, qui appellent sans cesse à son domicile, a raison de sa volonté. Elle finit par se rendre au tribunal d’application des peines, où elle fait littéralement la queue avant de recevoir ses 99 coups de fouet. « Il y avait un lit métallique sans matelas. On m’a ordonné de m’allonger sur le ventre. Ils m’ont attaché les mains sous le lit et les pieds ». On lui enlève son pull. Ne lui reste alors qu’une fine chemise, tellement perméable aux coups.

Un barbu compte à voix haute, tandis qu’une femme en tchador frappe avec énergie. « Dans le dos, derrière les cuisses et derrière les mollets, parce que si on vous donne des coups toujours au même endroit, cela finit par anesthésier la douleur. Et ce qu’ils veulent, c’est que l’on souffre. » Pendant ce temps, sa mère attend en haut. Elle entend les insultes de la matonne qui se mêlent aux gémissements de sa fille.

Nooshine est entrée au tribunal à 7 heures du matin. Elle en ressortira à 17 heures, meurtrie dans sa chair, la rage au ventre. « Au début, j’ai songé à quitter le pays. Et puis je me suis dit que c’était à eux de partir. L’Iran, c’est ma terre natale, c’est un beau pays. Ce sont eux qui sont moches. Ils ont échoué parce que je me sens encore plus pure et plus belle qu’avant. »

Publié dans le Journal du Dimanche, le 7 mars 2004, par Karen Lajon, envoyée spéciale à Téhéran

Mis en ligne sur Sisyphe, le 22 mars 2004


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Karen Lajon, journaliste



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