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mardi 13 mars 2012


Un film, un livre
Madeleine Parent - Tisserande de solidarités

par Élaine Audet



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Photo : Éd. Remue-ménage

"L’effet Madeleine", c’est ainsi que la réalisatrice Sophie Bissonnette décrit le contenu de son film. Dans tous les commentaires de celles et ceux qui y ont participé, on retrouve à l’œuvre ce fameux effet Madeleine. Ni ses ennemis, dont Duplessis est le plus célèbre, ni aucune de ses camarades et amies n’ont jamais pu résister à la volonté de celle qui est toujours un modèle pour plusieurs générations de femmes. Ce que Madeleine veut, femme le peut !

La première image nous la montre dans la trentaine, marchant d’un pas décidé dans une manifestation, en enchaînant sur le présent où, dans son beau manteau rouge, avec son immense serviette à la main, elle marche à 84 ans d’un pas allègre vers de nouvelles rencontres, de nouveaux engagements. Telle est l’histoire de sa vie qui se confond avec celle de notre histoire durant le siècle dernier.

Le film retrace, à travers la narration de l’historienne Andrée Lévesque, biographe autorisée de Madeleine Parent, le parcours de cette infatigable militante, des premières luttes à Mc Gill pour une attribution plus juste et généreuse des bourses à ceux et celles dont les familles n’ont pas les moyens d’envoyer leurs enfants à l’université, sa rencontre avec Léa Roback, qui deviendra sa complice à vie, jusqu’aux grèves historiques de la Dominion Textile à Valleyfield et de Ayers à Lachute pour se terminer avec les grandes marches des femmes des dernières années et le Sommet de Québec en 2001.

Les images d’archives sont entrecoupées d’entretiens entre Madeleine et les militantes syndicales de cette époque ainsi qu’avec Françoise David, Michèle Rouleau, ex-présidente de l’Association des femmes autochtones, et d’autres qui ont lutté à ses côtés dont les responsables du Centre des femmes asiatiques qui soulignent sa défense indéfectible des droits des immigrantes.

D’amour et de luttes

Le film raconte la rencontre de cette femme d’amour et d’amitié avec le syndicaliste Kent Rowley, qui deviendra son compagnon de vie et leurs luttes épiques pour la syndicalisation dans le textile. En soulignant la grande capacité d’écoute de Rowley, Madeleine Parent ajoute : « C’était le genre d’homme avec qui je voulais être associée et je l’ai beaucoup aimé. »

« Elle rendait les dirigeants des compagnies complètement fous avec ses allures de grande dame », relate l’écrivain Rick Salutin. La rage de Duplessis à son égard était sans borne. C’est ainsi qu’il proclame la Loi du cadenas qui lui donnera les coudées franches pour lutter contre les communistes et les grévistes qu’il amalgame et accuser Madeleine Parent et Kent Rowley de conspiration séditieuse contre l’État. Il y a des passages où les invectives de Duplessis et du cardinal léger font échos aux propos intégristes d’aujourd’hui. On va même jusqu’à dire que Madeleine Parent est Russe et qu’un sous-marin l’a laissée au Québec !

En 1952, après que sous la pression des syndicats américains, Madeleine Parent et Kent Rowley soient expulsés du syndicat, ce dernier s’exile en Ontario où Madeleine le rejoindra plus tard. Ils y fonderont bientôt une alternative syndicale aux syndicats américains qui sévissent partout au Canada. C’est ainsi qu’ils créent, à la fin des années 60, le Conseil des syndicats canadiens (CCU) et remportent quelques luttes importantes.

Madeleine Parent dénonce sans relâche la collusion de l’establishment des syndicats américains avec les patrons et défend l’indépendance du Canada comme elle défendra aussi ardemment celle du Québec, ne voyant là aucune contradiction. En 1978, Kent Rowley mourra subitement à soixante ans. À la suite de cette peine immense, Madeleine reviendra au Québec pour y « recommencer une autre vie de retraitée active ».

Une retraite active

Son action se concentrera de plus en plus dans la lutte contre toutes les formes de discrimination envers les femmes tant au Québec avec la Fédération des femmes du Québec (FFQ) qu’au Canada avec le Comité canadien d’action sur le statut de la femme (CCA). « Je ne me sentais jamais seule », dit-elle. En 1980, lors du référendum, on la voit pendre parti pour le « Oui », conscientisée dès l’enfance par ses grands-parents qui lui ont raconté la façon dont avaient été traités les Canadiens-français par « ce qui était vraiment l’empire britannique ».

En 1995, on la retrouve à Québec pour la conclusion de la marche Du pain et des roses, à Montréal le 14 octobre, pour la Marche mondiale des femmes de l’an 2000 et finalement au Sommet de Québec en 2001, où elle est à la tête de la grande manifestation pour dénoncer la mondialisation. Et elle continuera à haranguer les foules dans un langage châtié mais avec des mots capables, comme le fait à juste titre remarquer Françoise David, de rejoindre toutes les classes de gens.

Alors que souvent les médias attribuent au Refus global le déclenchement de la Révolution tranquille, une autre grande femme de notre histoire, la peintre Marcelle Ferron dira : « La plus grande figure de l’époque, celle qui a le plus fait pour changer le Québec, n’est pas parmi les signataires du Refus global, c’est la syndicaliste Madeleine Parent qui menait à l’époque les grèves dans le textile. »

Cette incomparable « tisserande de solidarités », qui aura syndiqué plus de 25 000 travailleurs et travailleuses, conclut en disant qu’elle a toujours fait la vie qu’elle a voulu faire avec ce « grand bonheur de voir les gens prendre conscience de leurs droits et, s’il le faut, se battre pour ces droits-là ! »

Le regard sensible de Sophie Bissonnette

Le grand art de la réalisatrice Sophie Bissonnette, c’est sa sensibilité extrême aux êtres qu’elle rencontre qui lui fait percevoir exactement les moments forts d’un parcours, d’un discours, d’une vie et la manière de les faire ressortir en images tout aussi cohérentes, belles et captivantes. La couleur y sera particulièrement soignée, notamment avec les beaux chemisiers colorés de l’héroïne comme autant d’éclats de vie. « Je savais que j’étais entre bonnes mains, remarque Madeleine Parent, lors du lancement, Sophie sait toujours où elle va. »

On a déjà pu apprécier ses talents de réalisatrice et sa capacité de jouer sur plusieurs registres dans Partition pour voix de femmes (2001) sur la Marche mondiale des femmes et dans le film qu’elle a fait sur Léa Roback, Des lumières dans la grande noirceur (1992). Soulignons en passant que la musique originale du film est de Robert Marcel Lepage et qu’on peut y entendre de savoureuses chansons de lutte comme le Montreal Cotton Blues.

C’est grâce aux productions Virage de Monique et Marcel Simard que ce film, comme récemment celui sur le RIN, a pu être réalisé. On ne saurait trop les en féliciter. Ils nous livrent ainsi l’essentiel de notre histoire. On peut se procurer la cassette vidéo en communiquant avec les Productions Virage au (514) 276-9556 ou par courriel à : productionsvirage@qc.aira.com.

Du colloque au livre

À la suite du colloque « Madeleine Parent, ses luttes et ses engagements », tenu à l’Université Mc Gill le 10 mars 2001, les éditions du Remue-Ménage ont publié en 2003, Madeleine Parent, militante, sous la direction d’Andrée Lévesque, qui reprend les communications de quelques participant-es. Ces textes poursuivent le travail de mise en perspective des divers engagements de Madeleine Parent, notamment dans le mouvement syndical, féministe, et les comités de femmes autochtones et des communautés culturelles.

Dans un texte important, l’avocate Lynn Kaye et la sociologue Lynn McDonald montrent le rôle capital joué par Madeleine Parent dans l’orientation du mouvement des femmes au Canada au cours des trois dernières décennies. Membre du comité exécutif du Comité canadien d’action sur le statut de la femme (CCA), elle s’est engagée activement dans la défense des droits des femmes autochtones aux côtés de Mary Two-Axe Early, représentante du groupe Droits égaux pour les femmes indiennes. Les auteures rappellent que « les femmes autochtones étaient exclues de la Loi sur les Indiens en usage depuis un siècle. Selon le droit coutumier britannique en vigueur à l’époque de la signature des traités, le mariage constituait une entité organique au sein de laquelle l’homme et la femme ne représentaient qu’une seule personne : l’époux. » Madeleine Parent a consacré plusieurs années aux différentes étapes de cette lutte ainsi qu’à celle menée par l’Ojibwé Potawatomki, Mary Pitawnakwat, lors du dépôt de sa plainte en 1984 pour harcèlement raciste et sexuel alors qu’elle travaillait pour le gouvernement fédéral, au Secrétariat d’État à Régina.

La professeure Shree Mulay, membre du Centre communautaire des femmes sud-asiatiques (CCFSA), souligne l’engagement de Madeleine Parent auprès des femmes des communautés culturelles et le rôle de médiatrice qu’elle a joué afin d’instaurer un dialogue constructif entre ces groupes et la Fédération des femmes du Québec (FFQ) dans laquelle est aussi très active. Françoise David dira de cette « vieille dame indigne » : « J’aime beaucoup Madeleine Parent. Je l’aime quand elle a raison et quand elle se trompe, quand elle approuve et quand elle s’indigne. J’aime sa pudeur, ses paroles radicales et sa voix douce, son immense générosité. » Quant à Monique Simard, ce qu’elle retient de son amie Madeleine, « outre sa grande intelligence, c’est sa constance et son courage ».

Andrée Lévesque, qui a mis en œuvre cet indispensable recueil de textes sur une femme exemplaire, nous prévient qu’il ne faut pas y voir un point final à une vie bien remplie. Madeleine Parent n’a pas changé de vocation et continue à se tenir au courant, tant sur le plan local qu’international, en lisant chaque jour Le Devoir, La Presse, le Globe and Mail et le New York Times. Et, comme une source inépuisable d’espoir, elle demeure toujours active dans toutes les luttes.

Références

Sophie Bissonnette, Madeleine Parent/Tisserande de solidarités, Montréal, Productions Virage, 2002.
Andrée Lévesque (dir.), Madeleine Parent militante, Montréal, Remue-ménage, 2003.

* Les photos proviennent du livre d’Andrée Lévesque.

- Lire aussi :

. "Madeleine Parent, une âme de militante", Radio-Canada.
. "L’ennemie de Duplessis.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 26 avril 2004.

- Josée Boileau, "Madeleine Parent - L’inspirante", Le Devoir, 13 mars 2012.
- Andrée Lévesque, "Madeleine Parent, 1918-2012 - L’engagement et la persévérance", Le Devoir, 13 mars 2012.
- Yves Alavo, "Ardente militante", Le Devoir, 13 mars 2012.
- Françoise David, "Lettre à une femme remarquable", Le Devoir, 13 mars 2012.
- Louise-Maude Rioux Soucy, "La militante Madeleine Parent s’éteint", Le Devoir, 12 mars 2012.

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Élaine Audet

Élaine Audet a publié, au Québec et en Europe, des recueils de poésie et des essais, et elle a collaboré à plusieurs ouvrages collectifs. Depuis 2002, elle est l’une des deux éditrices de Sisyphe.
Ses plus récentes publications sont :
- Prostitution - perspectives féministes, (éditions Sisyphe, 2005).
- La plénitude et la limite, poésie, (éditions Sisyphe, 2006).
- Prostitution, Feminist Perspectives, (éditions Sisyphe, 2009).
- Sel et sang de la mémoire, Polytechnique, 6 décembre 1989, poésie, (éditions Sisyphe, 2009).
- L’épreuve du coeur, poésie, (éditions Sisyphe, 2014).

On peut lire ce qu’en pensent les critiques et se procurer les livres d’Élaine Audet ICI.



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