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mardi 14 décembre 2004

L’Avis du CSF pour un "nouveau contrat social" : candide et racoleur

par Micheline Carrier






Écrits d'Élaine Audet



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Pour comprendre l’orientation du document intitulé « Vers un nouveau contrat social entre les femmes et les hommes », l’Avis que le Conseil du statut de la femme a publié au début de novembre, il faut rappeler le contexte qui l’a inspiré.


Il y a un an, le Conseil du statut de la femme venait à peine de célébrer ses 30 ans que le gouvernement Charest envisageait de le faire disparaître. Selon la ministre de l’Immigration et des Relations avec les citoyens (et les citoyennes), Madame Michelle Courchesne, responsable « par défaut » du dossier des femmes au gouvernement, elle était révolue l’époque où il fallait des structures et des mandats spécifiques pour soutenir les droits des femmes. Désormais, il fallait « impliquer » les hommes davantage pour passer de l’égalité de droit à l’égalité de fait. Comment ? En modifiant les mandats et les structures du CSF et du SCF, et même en remplaçant ces instances par un conseil de l’égalité mixte.

En mars 2004, la ministre et des membres du CSF avaient dans les médias évoqué la création de ce conseil et tenu un discours quasi-lyrique sur l’inclusion des hommes. Bref, Mme Courchesne, son gouvernement et des membres du Conseil du statut de la femme envisageaient bel et bien (peut-être faudrait-il employer ici l’indicatif présent) de remplacer par ce conseil mixte un organisme enraciné depuis 30 ans dans l’expérience des femmes et qui a été créé pour défendre leurs droits. Ce projet sous-entendait que les problèmes particuliers des hommes équivalaient ou se situaient au même plan que les problèmes collectifs des femmes qui découlent d’une discrimination systémique. Les masculinistes avaient alors crié victoire et annoncé que les féministes allaient bientôt « prendre leur trou », et Diane Lavallée, la porte. Personne n’était dupe des intentions réelles d’un gouvernement, engagé dans le démantèlement des structures étatiques, qui proposait sa « réingénierie » comme la révolution québécoise du siècle : il cherchait tout simplement à faire des économies sur le dos des femmes.

Sur ce front comme sur d’autres, le gouvernement Charest n’avait pas prévu la résistance. Une vaste protestation collective (1) s’est exprimée notamment par la voix des syndicats et des groupes de femmes, ainsi que par des pétitions pour le maintien du CSF et du SCF signées par plus de 6000 personnes et groupes représentant tous les milieux. La ministre Courchesne a alors effectué un repli stratégique. On l’aurait mal comprise : elle n’avait jamais envisagé de saborder ces institutions. Elle cherchait simplement les moyens d’accélérer l’accès des Québécoises à l’égalité de fait puisque l’égalité de droit serait, selon elle, acquise.

Dans cette perspective, la ministre envisageait non seulement de revoir les mandats et les structures de ces institutions, mais le concept d’égalité lui-même. Elle a donc demandé au CSF de définir, avec l’aide d’un comité, un concept d’égalité « le plus large possible ». Après avoir publié un rapport d’étape plus tôt cette année, le Conseil du statut de la femme a déposé au début de novembre cet Avis qui ouvre la voie à la commission parlementaire qui débutera le 25 janvier 2005.

Pour qui et pourquoi re-définir le concept d’égalité ?

Des chercheuses et des groupes féministes feront une analyse détaillée de cet Avis. Je m’attarderai davantage à l’esprit général qui s’en dégage sans perdre de vue qu’il est une réponse sur mesure à une commande ministérielle. Je m’interroge d’abord sur la prétention du gouvernement québécois à redéfinir un « concept d’égalité » que la majorité des Québécoises et des Québécois ont compris et accepté jusqu’ici ? Pourquoi cet exercice dans une conjoncture où les acquis du féminisme sont remis en question ? Pourquoi et pour qui un concept d’égalité « le plus large possible » ? Pour faire oublier que ce sont les femmes qui subissent les inégalités systémiques engendrées par les valeurs patriarcales dominantes ? Pour diluer leurs revendications dans un grand tout et justifier ensuite l’abolition de programmes spécifiques ? Pour calmer les humeurs des masculinistes qui estiment que le CSF et le mouvement féministe ont fait fausse route, sont allés trop loin et n’ont plus de raison d’être, et qui rêvent d’un retour au partage des rôles sur une base sexuelle ?

Après avoir proposé en première partie de son Avis un excellent portrait synthétique de la situation, le CSF semble ensuite l’oublier. Le second volet du document, qui s’adresse plus spécifiquement au gouvernement, dénote une analyse incomplète, comme si on avait voulu rester à la surface des choses, se contenter d’une vision aérienne. Il ne pouvait sans doute en être autrement dans la réponse à une commande d’une ministre allergique à l’analyse féministe radicale. Le 4 novembre dernier, en accueillant avec satisfaction le résultat de cette commande, la ministre a cru nécessaire de ré-affirmer qu’« un certain discours dans certains milieux a atteint ses limites ». Tout le monde a compris de quel discours il s’agissait, le CSF le premier, qui l’a complètement évacué de son rapport en dépit des consultations du comité reflétant prétendument toutes les tendances idéologiques.

Il faut dire que la ministre a des motifs compréhensibles d’honnir ce discours. L’analyse radicale remet en question sa conception de l’égalité et met en évidence son ignorance des luttes laborieuses pour l’égalité qui ont entraîné, depuis 30 ans, des réformes dont le féminisme radical a souvent été le moteur sans en obtenir le crédit. En outre, ce féminisme dénonce sans ménagement l’esprit néolibéral dont découlent, par exemple, le démantèlement de l’État par le gouvernement Charest et le pillage illégitime du bien commun au profit d’intérêts privés. Enfin, il lui faut bien un bouc-émissaire pour justifier un recul tout en prétendant tracer la voie de l’avenir et, à toutes les époques, le courant radical quel que soit le domaine a toujours été le bouc-émissaire désigné. Ainsi, la ministre Courchesne et des masculinistes haineux se rejoignent-ils pour discréditer un courant féministe important qui représenterait à leurs yeux un obstacle à l’instauration de l’égalité. Quant à savoir ce qu’ils connaissent de l’histoire et des aspirations réelles de ce féminisme, il ne faut pas trop en demander. Inventer que le féminisme radical rejette les hommes leur suffit comme démonstration.

Sans audace ni imagination

Le document du Conseil du statut de la femme suit la ligne directrice tracée par la ministre. Aucune imagination dans les réflexions ni audace dans les recommandations proposées. Les auteures n’analysent pas les causes fondamentales des situations qu’elles mentionnent et confondent parfois les causes et leurs effets. En soulignant, par exemple, que les garçons et des filles obtiennent des résultats semblables en mathématiques et en sciences, elles estiment « incompréhensible » que cela se traduise par « une sous-représentation des filles dans les filières scientifiques et technologiques ». Pas si incompréhensible puisque le document pointe, au paragraphe suivant, les idées stéréotypées sur les rôles des filles et des garçons. Non pour mettre en cause le système qui les engendre et les perpétue. Il en rend plutôt responsables les enseignant-es et le système scolaire, sans expliquer que ces derniers reproduisent des valeurs patriarcales fortement ancrées dans la société québécoise et soutenues par tous les gouvernements qui se sont succédé à Québec depuis 30 ans.

L’Avis du CSF parle de « responsabilisation des hommes et des femmes » dans une démarche pour l’égalité, comme si la situation exigeait le même effort des unes et des autres. Voilà un exemple de la tendance à la symétrisation qui a pour résultat de gommer la réalité des femmes. La réalité, c’est que la majorité des femmes, notamment les mères, assument plus que leur part de responsabilités dans plusieurs domaines parce que la majorité des hommes n’assument pas encore toute la leur. Cela constitue un obstacle à l’égalité de fait. Le CSF le sait puisqu’il en cite ailleurs des exemples.

Comme si trente ans d’expérience ne lui avaient pas démontré la futilité des voeux pieux, le Conseil du statut de la femme s’en remet toujours à l’évolution aléatoire des mentalités et à la bonne volonté de tout le monde. Les mesures qu’il propose pour « responsabiliser les hommes dans la construction de l’égalité » relèvent davantage de la séduction que d’une exigence qui serait pourtant légitime. Le CSF met des gants blancs pour parler de la contribution des hommes et autres « acteurs sociaux » à la « mission de l’égalité ». Surtout rien de contraignant. Il faut proposer, inciter, demander, amener, suggérer. Il privilégie souvent la forme passive (il est demandé, recommandé, souhaité, souhaitable), ce qui donne l’impression que les recommandations ne s’adressent à personne en particulier.

L’Avis du CSF n’hésite pas à faire usage de complaisance et de mythes pour inciter les hommes à collaborer. Il prétend, par exemple, que les hommes ont tout à gagner à travailler à la « construction de l’égalité ». On se demande alors pourquoi ils n’ont pas depuis longtemps imposé cette égalité, eux qui détiennent partout les leviers du pouvoir. Tout le monde sait que les hommes ont également des privilèges à perdre pour que les femmes accèdent à l’égalité. Si les femmes en sont encore à réclamer ce droit, c’est en effet que les hommes jouissent de privilèges que certains estiment des droits « naturels » exclusifs à leur genre ou acquis de droit divin. Qu’est-ce qui a empêché jusqu’ici les hommes de fournir « leur effort » pour l’égalité des femmes, sinon la perspective de perdre ces privilèges ?

Le CSF propose, non pas d’exiger des hommes une pleine responsabilité, mais de les y amener par des mesures incitatives. Le document recommande, par exemple, que « sans préjudice pour les mesures destinées aux mères, des congés parentaux soient réservés aux pères et qu’ils soient suffisamment incitatifs pour que les hommes aient envie de s’en prévaloir ». Des billets de hockey ou de théâtre avec ça ? Les femmes, cela va de soi, assument leurs responsabilités sans "incitatif". Aux hommes les gratifications particulières. Le revenu que les femmes sur le marché du travail apportent à la famille ne constitue-t-il pas un puissant incitatif, allégeant le rôle de pourvoyeur traditionnellement dévolu aux conjoints et aux pères ? Le partage des responsabilités sociales, parentales et domestiques en a-t-il été sensiblement modifié dans la majorité des familles ?

Il est naïf de penser que les hommes accepteront de participer à des programmes qui leur enseigneront à prendre soin des membres de la famille et à s’acquitter des tâches domestiques. Encore plus naïf de penser qu’ils « reconnaîtront » « que ces compétences leur assureront en outre une plus grande autonomie » ! En ce domaine, je pense qu’il appartient d’abord aux femmes d’imposer le partage qu’elles souhaitent et d’y tenir fermement. La mise en place de programmes de conciliation travail-famille, obligatoire et non incitative pour les employeurs, ainsi qu’un réseau de garderies approprié aux besoins pourraient les y aider. L’Avis du CSF mentionne ces mesures.

Plutôt qu’essayer d’amadouer les hommes en faisant appel à leur ego, il vaudrait mieux stimuler leur conscience sociale et leur imposer des obligations, comme ont commencé à le faire certains pays nordiques que le document du CSF mentionne au passage quand il s’agit de soutenir sa foi dans l’approche intégrée de l’égalité, qu’il confond avec l’analyse différenciée selon les sexes. (Voir la note 136, p. 108. On sait pourtant que l’AIÉ n’a pas donné ailleurs les résultats escomptés, mais le CSF dit y voir un « outil judicieux ») (2).

Un esprit de compromis de mauvais aloi

L’Avis du CSF est teinté d’un esprit de compromis de mauvais aloi, comme s’il fallait marcher sur la pointe des pieds et demander du bout des lèvres afin de ne pas déplaire... On note également que la préoccupation des revendications masculinistes teinte l’ensemble du document, ce qui ne m’empêche pas de penser que le CSF sous-estime la menace que ce courant réactionnaire représente pour l’égalité sociale et juridique. Loin de déconstruire le discours masculiniste qui a cours au sein même du gouvernement - un exercice qui aurait été fort utile pour tout le monde - l’Avis du CSF semble parfois s’en inspirer. En demandant au gouvernement de « dégager des ressources à l’intention des groupes d’hommes qui s’engagent à susciter une réflexion parmi leurs pairs sur la construction de l’identité masculine et à promouvoir l’adoption de comportements, d’attitudes ou rôles masculins en vue de contribuer à la construction d’une société égalitaire », le document ne propose pas de balises. Or, les masculinistes prétendent depuis toujours correspondre à ce profil.

Dans un contexte antiféministe, de tendance à la symétrisation et de désengagement de l’État, la proposition ainsi présentée pourrait inciter le gouvernement à enlever aux femmes pour donner aux hommes, au nom d’un prétendu souci d’égalité. C’est d’ailleurs ce que les masculinistes réclament de façon tonitruante en cherchant à discréditer, par exemple, les groupes qui offrent des services aux femmes et aux enfants victimes de violence en milieu familial. Le CSF propose des « alliances avec les groupes d’hommes qui défendent l’égalité », ce qui existe déjà. Il faut souligner que ces groupes ne sont pas légion. Par ailleurs, l’Avis du CSF suggère d’utiliser ces hommes comme rempart contre les antiféministes…

Le minimalisme de son analyse explique peut-être que le document du CSF n’établisse pas toujours le lien entre les faits exposés. Il énumère, par exemple, des facteurs qui menacent « l’égalité des sexes » (rappelons que c’est l’égalité des femmes qui est menacée) : le déferlement de la violence, de la pornographie, de l’hypersexualisation, la prédominance des valeurs marchandes, etc. « Paradoxalement, écrit-il, ce déferlement coïncide avec la montée du néo-conservatisme et contribue même à l’alimenter ». Où est le paradoxe ? Ce déferlement est une réponse radicale et violente du néo-libéralisme et des valeurs conservatrices aux avancées du féminisme. Le CSF demande au gouvernement de défendre les rapports égalitaires avec la « même intensité » que dans les années 1970 et 1980, « en mettant un accent particulier sur la socialisation des hommes et des garçons ». Espérons que le ministre de l’éducation l’entende et n’y comprenne pas qu’il faudrait offrir aux garçons des chars d’assaut et des fusils pour résoudre leurs problèmes.

Le CSF mise beaucoup sur « l’approche sociétale » pour la « construction de l’égalité » et ne ménage pas la flatterie à l’égard des « acteurs sociaux ». On est presque gêné de l’aplat-ventrisme candide qui s’exprime dans une réflexion comme celle-ci : « L’égalité et la démocratie étant deux valeurs partagées par la société québécoise, nous faisons le pari que les grands acteurs sociaux se sentiront concernées par la pleine participation des femmes et des hommes au développement du Québec et chercheront ensemble, par de meilleures alliances, les voies qui permettront, tant dans la sphère publique que dans la sphère privée, d’y arriver. Un engagement public de leur part constituerait un gage majeur de succès pour accélérer la réalisation de l’égalité de fait ». Je ne pense pas que cette pieuse flatterie touche beaucoup le Conseil du patronat ni les alliés habituels des femmes, les syndicats.

Le CSF ne fait pas seulement appel à la collaboration des hommes et autres « acteurs sociaux » dans la démarche commune pour l’égalité, il envisage de leur donner un rôle de « concepteurs de politiques et d’actions favorisant l’égalité entre les sexes ». S’ils ne faisaient pas obstacle à ces politiques (par exemple, l’équité salariale, ou encore la syndicalisation des travailleuses des services de garde, qu’a rejetée un gouvernement qui prétendant redéfinir l’égalité…), ce serait déjà une contribution importante. Qu’entendent par là les auteures de l’Avis ? Imaginent-elles que si des hommes deviennent membres du Conseil du statut de la femme ou d’un éventuel conseil de l’égalité, ils seront plus enclins à adopter des politiques favorables à l’égalité des femmes ? Les hommes vont-ils être appelés à définir ce qu’est l’égalité pour les femmes ? Si des hommes, même les mieux intentionnés, étaient appelés à décider de ce qui convient aux femmes, en quoi la situation serait-elle changée ? Ils le font déjà dans toutes les instances mixtes. Les hommes appelés à décider au sein de structures consacrées à la promotion des droits des femmes accueilleraient-ils sans broncher des mesures qui auraient pour effet de réduire leurs privilèges ? En outre, qui seraient ces hommes ? Rappelons que ce sont les masculinistes, et non les hommes proféministes, qui contestent les structures actuelles et demandent un droit de regard sur les programmes destinés aux femmes.

Une orientation teintée d’âgisme

Enfin, le CSF se distancie non seulement du féminisme radical, mais du féminisme tout court en invoquant, en outre, un argument fondé sur l’âge. Il explique candidement que l’opinion des jeunes femmes, les féministes et celles qui ne s’identifient pas comme féministes, a influencé l’orientation de son Avis. Puis, il écrit : « Si les stratégies du mouvement pour l’égalité s’adressent autant aux hommes qu’aux femmes et cherchent à responsabiliser les uns et les autres, ces jeunes femmes qui ne se disent pas féministes risquent de se reconnaître davantage dans les revendications et les objectifs proposés ».

Il faut bien se pourfendre tout au long de 175 pages en déclarations sur la discrimination et l’égalité entre les hommes et les femmes pour ne pas se rendre compte qu’on pratique la division entre les femmes et entre les féministes sur la base de l’âge et de l’idéologie. En cela aussi le CSF fait écho à la ministre qui s’est réclamée à plusieurs reprises de l’opinion de jeunes dont le souhait serait de travailler avec les hommes, comme si leurs aînées ne l’avaient jamais fait. En outre, de quelles jeunes s’agit-il ici ? Le rapport ne reflète que l’opinion des jeunes favorables à l’orientation proposée par la ministre (3) alors que d’autres jeunes se sont pourtant exprimées publiquement sur le sujet (4). Je veux bien que « la valeur n’attend pas le nombre des années », mais le fait d’être jeune donne-t-il une vision infaillible de la réalité contemporaine et le privilège d’orienter des politiques ? Si on appliquait cette tendance âgiste au conseil des ministres, Madame Courchesne en serait absente…

En deçà des attentes et des analyses antérieures

L’Avis donné par le Conseil du statut de la femme au gouvernement sur la question de l’égalité débutait par un bon portrait de la situation. L’utilité de cet avis, ainsi que de la démarche qui l’a précédé, pour le progrès des femmes vers l’égalité ne me semble toutefois pas évidente. Ce document est en deçà de la majorité des études réalisées par le Conseil du statut de la femme au cours de ses 30 ans d’existence. Il ne fait en rien progresser la réflexion sur les causes de l’inégalité de fait. Par conséquent, les propositions qu’il avance, dont certaines ont déjà démontré leur inefficacité, ne constituent pas des solutions véritables. N’aurait-il pas été plus utile d’inviter tout le monde à un vigoureux débat en posant un certain nombre de questions, déplaisantes peut-être, mais fondamentales, quitte à provoquer et à bousculer « les mentalités » ?

D’abord, dans une société qui ne jure que par le respect des droits, pourquoi les femmes doivent-elles se justifier sans cesse de réclamer les leurs ? Pourquoi faut-il que ce soient toujours elles qui fassent les efforts d’ « impliquer » les hommes ? Pourquoi faut-il sans cesse recommencer les mêmes luttes pour faire accepter la légitimité de l’égalité ? Pourquoi davantage d’hommes n’ont-ils pas jusqu’ici mis l’épaule à la roue ? Pourquoi les hommes québécois, dont la majorité reconnaissent les droits des peuples autochtones, des minorités echniques et religieuses, des lesbiennes et des homosexuels, résistent-ils autant à accepter l’égalité de fait pour les femmes ? On ne me fera pas croire que c’est le discours féministe qui les traumatise…

Qu’est-ce qui fait croire au Conseil du statut de la femme et à la ministre qu’amener les hommes à discuter les droits des femmes dans les structures comme le CSF ou d’autres structures actuellement non-mixtes changera fondamentalement la situation ? Le document n’apporte pas de réponse à cette question. N’en déplaise à celles qui pensent ouvrir de nouveaux chemins alors qu’elles marchent sans s’en rendre compte dans les sentiers battus par leurs prédécesseures, il y a longtemps que les femmes travaillent avec les hommes et s’emploient à les convaincre. Où se situe le principal obstacle, le noeud gordien ?

La position du Conseil du statut de la femme, un organisme consultatif, n’est certes pas facile. Son avenir n’est-il pas en jeu ? Dans le passé, le CSF s’est souvent appuyé sur les besoins et les attentes des femmes pour résister aux assauts. Cette fois, il se conforme aux attentes ministérielles et manque de courage au moment subi des attaques sans précédents. Les femmes peuvent-elles encore compter sur le Conseil du statut de la femme ?

Il est possible que les mandats et les structures de soutien aux droits des femmes aient besoin d’être rafraîchis et améliorés. Mais les obstacles réels à l’égalité des femmes ne résident pas dans des structures et des mandats. Il serait temps qu’on ait la franchise d’identifier l’origine de ces obstacles et de prendre les mesures appropriées, y compris coercitives, pour les éliminer. À l’issue de la commission parlementaire, on constatera peut-être que le gouvernement Charest n’a pas dérogé de son plan initial et que tout le monde a perdu son temps à cet exercice. Qui sait ? Peut-être confiera-t-il à un quelconque partenariat public-privé (PPP) la « mission » de réaliser l’égalité ?

Notes

1. a) Appel pour le maintien du Conseil du statut de la femme et du Secrétariat à condition féminine, Sisyphe
b) Profil des professions et affiliations des femmes signataires de la pétition pour le maintien du CSF et du SCF, Sisyphe
c)
Des hommes s’opposent à l’abolition du Conseil du statut de la femme et du Secrétariat à la condition féminine
, site antipatriarcat.org
d) La CSQ n’est pas dupe : le Conseil du statut de la femme n’est qu’en sursis, par la CSQ
e) Le SFPQ s’inquiète de l’éventuelle disparition du CSF et du SCF, par le SFPQ
f) La ministre Courchesne rencontre une vive opposition à la transformation du Conseil du statut de la femme, par l’Intersyndicale des femmes
g) Réflexions sur l’avenir du Conseil du statut de la femme et du Secrétariat à la condition féminine, par Francine Descarries et 11 groupes de femmes
h) Condition féminine : Pourquoi changer ce qui va bien ? par Pierrette Bouchard
2. L’approche intégrée de l’égalité : contexte et perspective critique, par Pierrette Bouchard
3. Bienvenue aux hommes. Un nouveau mandat souhaité pour le Conseil du statut de la femme, par Christine Fréchette et Catherine Boucher
4. Réponse à Bienvenue aux hommes. Un « Conseil de l’égalité » : une arme tournée contre les femmes, par Salvya, regroupement de jeunes féministes

Mis en ligne sur Sisyphe, le 14 décembre 2004

À consulter également

- Conseil du statut de la femme, « Vers un nouveau contrat social entre les femmes et les hommes », novembre 2004.
- Rubrique « L’avenir du Conseil du statut de la femme et du Secrétariat à la condition féminine », Sisyphe
- Sur Netfemmes : « Vers un nouveau contrat social entre les femmes et les hommes ». Consultez régulièrement cette page de Netfemmes qui présentera des mémoires et autre information.
- La situation des femmes s’est dégradée en Europe.
- Réseau des Tables de concertation des groupes de femmes du Québec, Mémoires présentés à la commission parlementaire sur l’avis du Conseil du statut de la femme.
- Cybersolidaires, Le profil du statut des femmes au Québec,


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Micheline Carrier
Sisyphe

Micheline Carrier est éditrice du site Sisyphe.org et des éditions Sisyphe avec Élaine Audet.



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