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lundi 24 juin 2002

Terreur aux États-Unis

par Micheline Carrier






Écrits d'Élaine Audet



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Installé confortablement sur mes vieux cahiers, Minou me couve de ses grands yeux verts et je devine ce qu’il a envie de me dire : « Tes cahiers, tu ne les ouvres pas souvent. Vas-tu un jour nous raconter ce qui est écrit dedans ? Tu sais, tout ce que tu annonçais dans ta première chronique ? »

Un jour, oui, je vais vous raconter ces histoires, mais pas aujourd’hui. Il se passe trop de choses dans la vie présente pour que je m’attarde au passé. Je l’avoue, depuis quelques semaines, je suis angoissée dès que j’essaie de décrire mes sentiments et mes pensées sur une page blanche. Je cherche les mots justes pour décrire ce que je ressens et ce que pense de la tragédie du 11 septembre aux États-Unis.

Des océans de phrases ont déjà été dites et écrites sur le sujet. À quoi bon y ajouter les miennes ? Ce seront des « Pensées pour moi-même », pour paraphraser le titre d’une œuvre de Marc-Aurèle (1). C’est ça, j’écrirai pour moi-même. Pour essayer d’exorciser mes angoisses et de clarifier mes idées. Je m’efforcerai d’écrire afin de lever le frein qui me bloque et de dissiper la sensation que je ressens d’être emprisonnée en moi-même.

Le 11 septembre 2001, des terroristes qu’on soupçonne être des islamistes à la solde du riche saoudien Oussama Ben Laden, exilé en Afghanistan, ont détourné et lancé des avions commerciaux sur le Word Trade Center à New York et sur le Pentagone à Washington. Ils ont fait des milliers de victimes. Le plus bouleversant, ce n’est pas l’écroulement des tours du Word Trade Center, même s’il est difficile d’oublier que nous avons assisté à des meurtres en direct. Ce qui me bouleverse davantage, c’est le spectacle de ces pauvres gens à la recherche d’une ou d’un proche enseveli sous les décombres. Leur souffrance et leur désarroi doivent être terribles. Sans doute leur deuil sera-t-il long et difficile. Un temps de recueillement, en écoutant la Messe en si mineur de Bach. Si des pensées de sympathie et de paix peuvent les rejoindre et les réconforter un peu, je leur en envoie volontiers.

« C’est épouvantage, ton histoire ! s’indigne Minou par-dessus mon épaule. Et dire que vous nous accusez, nous les animaux, de cruauté ! Aucun chat ni même un chien, j’en suis sûr, n’imaginerait pareille attaque contre ses semblables ! Déchiqueter des gens qui ne vous ont rien fait ! À quoi bon prétendre être plus intelligent et conscient que nous ? » C’est vrai, Minou, les êtres humains médisent souvent des animaux à tort et à travers, et ils font parfois un usage navrant de leur intelligence. Quant à la conscience... Mais les êtres humains ne sont pas tous cruels, et ils ne sont pas que cruels. Ils sont aussi capables de nobles sentiments et d’actes sublimes que je te raconterai un autre jour.

Je pense que la peur s’est insinuée en moi. Pendant quelques nuits, j’ai rêvé que des terroristes détournaient des autobus et des trains dans lesquels je me trouvais, et même un innocent groupe de marche dans une quelconque campagne !

Je n’ai pas supporté longtemps ces images que la télévision se complaît encore à présenter et à re-présenter jusqu’à donner l’impression que ce drame est un jeu vidéo. L’information n’en est pas mieux servi et ce n’est pas très sain sur le plan psychologique. On finit par oublier que ce sont de vraies personnes qui ont été déchiquetées et ensevelies sous de la pierre et de le béton. L’image peut détourner de la réflexion et de la compréhension. Il en va de même du babillage incessant qui accompagne ces images. Je comprends, néanmoins, qu’il remplisse une fonction d’exorcisme semblable à l’écriture d’un journal ou d’une chronique.

Avant même le lendemain du drame, j’ai « décroché » des émissions de la télévision en direct, préférant suivre l’information à la radio et dans les quotidiens. Les images n’étaient pas exagérément sensationnalistes, du moins ce que j’en ai vu. Mais je n’ai jamais aimé ces émissions qui suivent en direct, comme dans un feuilleton, les malheurs d’autrui et qui alimentent les émotions fortes. Après la mort de la princesse Diana et lors des inondations du Lac Saint-Jean, au Québec, je m’étais également détournée tôt de la télé en direct.

POURQUOI TANT DE HAINE ?

Comme tout le monde, je cherche à comprendre ce qui peut pousser des extrémistes à haïr au point de se suicider et d’entraîner des milliers d’êtres innocents avec eux dans la mort. « Les terroristes haissent la liberté, la justice et la démocratie de notre grand et puissant pays », ont dit en substance le président George W. Bush, ainsi que des médias américains et étrangers. Je trouve que c’est un peu court comme explication. De toute évidence, les fanatiques qui ont frappé à New York et à Washington n’étaient pas des adeptes de la démocratie et de la justice. Mais encore ?

« Les forces du mal » (des gens d’ailleurs, bien sûr) se sont attaquées « aux forces du bien » (l’Amérique ou l’Occident tout entier, évidemment), a-t-on dit également. Le monde moderne ne se partage pas entre les bons, à droite, et les méchants, à gauche. Le bien et le mal sont passablement bien répartis à la surface de la planète. Étonnant qu’on s’exprime de la sorte au XXIe siècle et sur un continent qui se proclame beaucoup plus évolué que le reste du monde. Les terroristes auraient agi pour des mobiles purement religieux ou idéologiques, ce qui ne me convainc pas davantage. Peut-être tous ces ingrédients ont-ils pimenté la haine que les fanatiques ont nourri pendant des années contre les États-Unis. Mais d’où cette haine origine-t-elle ?

On ne comprendra pas ces actes de terrorisme, si tant est qu’on veuille les comprendre, à moins de tenir compte également de ce qui a bien pu engendrer et alimenter cette haine. On ne décide pas du jour au lendemain d’aller lancer des avions sur des édifices pour se venger des États-Unis - j’allais écrire sans raison, mais j’écrirai plutôt sans prétexte. Car je refuse de justifier ce terrorisme, quels que soient les actes et les attitudes qui ont pu les provoquer. Il faut éviter d’amalgamer un système politique et une population et se souvenir que des femmes et des hommes ont été assassinés.

Je lis plusieurs journaux européens et canadiens et j’y trouve une information très variée. Béni soit Internet qui me donnera aussi la possibilité de revenir à ces sources quand j’aurai décanté mes émotions entremêlées. C’est aussi l’occasion de me renseigner sur des régions et des populations du monde dont je ne sais pas grand-chose. J’en suis encore au plan des découvertes, des impressions et des hypothèses. C’est l’endroit pour les élaborer et les exprimer. La Chronique, en effet, est d’abord le lieu de mes incertitudes, de mes tâtonnements, de mes intuitions, de mes interrogations, de mes impressions, de mes convictions, de mes doutes et de mes espoirs. Tout cela cousu d’un fil analytique.

Pour le sujet qui m’occupe aujourd’hui, ma première impression rejoint celle de plusieurs : c’est aux États-Unis que les terroristes ont voulu lancer un message. « Toute superpuissance que vous soyez, vous êtes vulnérables. » Le choix des lieux d’attaque, symboles de l’hégémonie économique et militaire des États-Unis, indique assez clairement, il me semble, qui était visé le 11 septembre. Je suis agacée que le président américain George W. Bush et les médias, y compris les nôtres, assimilent États-Unis et Amérique. « L’Amérique attaquée ! », dit-on. Les États-Unis sont une partie de l’Amérique, pas tout le continent ! Je doute fort que le message des terroristes ait été adressé à l’Amérique du Sud. Je comprends que les États-Unis ne veuillent pas se sentir seuls face à cette tragédie, mais amalgamer tout le monde occidental brouille les pistes.

Néanmoins, le monde occidental et le Canada en particulier sont tout de même concernés par ce drame et par le message qu’il porte. Les États-Unis sont un pays ami et voisin, et nous avons beaucoup profité de leur développement économique, scientifique et technologique. Reconnaissons aussi que le fait de vivre dans l’ombre des États-Unis a contribué jusqu’ici à notre sécurité et contribuera désormais à notre vulnérabilité. Cela dit, je ne me sens pas obligée de m’agenouiller devant la toute-puissance américaine et d’opiner à tout ce qu’elle pense, dit et fait.

UNE SUPERPUISSANCE ÉGOCENTRIQUE

Inutile de se le cacher : les États-Unis sont une puissance impérialiste qui ne rate jamais une occasion d’affirmer son hégémonie, parfois avec arrogance, mépris et violence. Cela me fait parfois grincer des dents. L’ex-président Bill Clinton n’a-t-il pas déclaré, il y a quelques années, que les États-Unis étaient « le seul pays essentiel » ? Une déclaration blessante et provocante.

La plus grande puissance du monde n’hésite pas, quand ses intérêts économiques et stratégiques le commandent, à abuser de sa force et à intervenir dans les affaires d’autrui. Les États-Unis ferment facilement les yeux ailleurs sur les grands principes qu’ils défendent chez eux - liberté, démocratie, justice - lorsque cela sert leurs intérêts. Ils ont joué un rôle très actif dans des coups d’État qui ont mis en place des dictatures (pensons par exemple au renversement d’Allende au Chili), et ils restent indifférents au sort des populations maltraitées quand leur intervention politique, diplomatique ou militaire pourrait sauver des vies. Les massacres ethniques au Rwanda, par exemple, le monde occidental et les États-Unis en particulier en portent une part de responsabilité.

L’Afghanistan, sur lequel le monde entier a aujourd’hui les yeux braqués, est dirigé par des tyrans qui traitent les femmes comme des esclaves, voire des sous-êtres, et qui persécutent depuis près de dix ans toute une population affamée. Qui est intervenu pour sauver des mains de ces dangereux fanatiques, qui parlent au nom de Dieu et lui prêtent leurs propres intentions, des dizaines de milliers d’enfants, de femmes et d’hommes ? Tant qu’à se mêler des politiques d’autrui, aussi bien le faire pour des causes humanitaires qui nous éloignent un peu de notre précieux nombril. Après avoir utilisé la population afghane contre la menace russe en 1989, - et d’ailleurs armé et entraîné Ben Laden et ses soldats à cette fin - les États-Unis ont abandonné cette population aux mains de tortionnaires. Comme les autres pays occidentaux, ils ont fait la sourde oreille aux appels désespérés de Moussoud et de l’Alliance du Nord, la résistance afghane. Aujourd’hui, ils ont besoin de cette résistance au régime taliban pour mettre la main sur Oussama ben Laden et ses adjoints. Une fois qu’ils auront obtenu cette aide, une fois qu’ils auront mis la main sur ce terroriste et détruit ses camps d’entraînement, abandonneront-ils à nouveau la population ou l’aideront-ils à se libérer de la terreur taliban ?

De maintes façons, les États-Unis dictent au monde leurs volontés. Ils contrôlent les organismes internationaux comme l’ONU, l’OTAN, l’OMC, le FMI, les Sommets du G7, G8, etc., dont ils ne respectent les règles que si elles leur conviennent. N’ont-ils pas refusé pendant des années de verser leur contribution à l’ONU parce qu’ils étaient insatisfaits des décisions que prenait cet organisme ? Dans la redéfinition de la mondialisation des marchés, ils imposent leurs intérêts comme critères absolus. Dans les traités, ils sont tantôt libre-échangistes tantôt protectionnistes, selon ce que commande leur avantage économique.

Les États-Unis agissent comme des prédateurs, profitant de leurs interventions en un point ou l’autre du globe pour accroître leur position économique et stratégique. C’est ce qu’ils semblent avoir fait, notamment, au Moyen-Orient. Ils ont volé au secours du Koweit menacé d’invasion par l’Irak, lors de la guerre du Golfe, pour le PÉTROLE que recèle la région et dont ils ont besoin. C’était en même temps une occasion de renforcer leur présence militaire dans la région et si possible de briser les « ennemis ». Les centaines de milliers de victimes civiles qu’ils ont fait en Irak, les États-Unis et leurs alliés, dont le Canada, les ont appelées « dommages collatéraux. » Les bombardements sporadiques et le blocus alimentaire et sanitaire, qu’ils continuent d’imposer à ce pays, font mourir 5000 enfants par mois, selon l’UNICEF, sans compter les adultes. Et sans que les pays alliés aient abattu le régime de Saddham Hussein tant honni. Ces victimes sont tout aussi innocentes que celles qui sont ensevelies sous les décombres à New York et à Washington. Selon que le meurtre a pour auteur une superpuissance ou des terroristes, serait-il justifiable ou condamnable ? Pourquoi n’avons-nous pas fait un deuil mondial pour ces victimes innocentes, comme pour celles de l’Algérie, de l’Inde ou de la Palestine ?

LA JUSTICE, NON LA GUERRE

Je ne suis pas en train de dire que les États-Unis méritent ce qui leur est arrivé. Je trouve même terrifiant que l’on pense ainsi. Il faut distinguer entre régime politique et population. Ce sont des hommes et des femmes innocents, des civils, qui ont été déchiquetés comme des objets. En outre, évitons de convertir la victime en coupable. On peut avoir des raisons de nourrir du ressentiment, voire de la haine, cela ne justifie pas de tels actes. Sinon, on ne pourra jamais arrêter l’escalade de la violence. Cela dit, si on cherche à comprendre pourquoi les terroristes ont visé les États-Unis, comme ils le font depuis longtemps en s’attaquant à des ambassades ou à des consultats américains à l’étranger, il faudra, selon les spécialistes à qui je laisse le soin de spéculer sur le sujet, que les États-Unis eux-mêmes s’interrogent et qu’ils révisent peut-être leur politique extérieure. Quand on est la plus grande puissance du monde, on a des responsabilités envers ce monde.

Comme l’écrit Serge July dans LIBÉRATION : « La meilleure défense contre le terrorisme, ce n’est pas la guerre, c’est la justice. » On pourrait dire la même chose dans le cas de certaines formes de violences locales, ici, en Asie, en Amérique du Sud ou ailleurs. Des groupes n’en peuvent plus de subir la domination ou l’exploitation des plus forts. Si on veut pacifier le monde à long terme, commençons par pacifier l’individu. Un peu d’utopie, tiens. Supposons que toutes les sociétés du monde décident que désormais les arts feront partie du programme scolaire, de la maternelle au collège inclusivement, et que l’objectif premier de l’éducation sera de s’entraîner à l’acceptation des différences.

Musique, peinture, théâtre, photograpie, poésie, littérature, danse, ainsi, les enfants apprendraient tôt à s’exprimer autrement que par les poings et les gros mots. Une fois adultes, ils seraient peut-être capables de tenir d’autre discours que le seul discours de l’économie et du pouvoir. Au langage des bombes et des missiles, ces nouveaux adultes pourraient opposer le langage du dialogue et la recherche de solutions pacifiques et durables, qui feraient des gagnants de tous les côtés, plutôt que des peuples triomphants d’une part et des peuples écrasés de l’autre. Le ressentiment pourraît-il naître, dans pareil terreau, et croître jusqu’à aboutir aux massacres qui se produisent un peu partout depuis des décennies ?


(1) Marc-Aurèle (121-180). Philosophe et empereur romain (161-180).


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Micheline Carrier
Sisyphe

Micheline Carrier est éditrice du site Sisyphe.org et des éditions Sisyphe avec Élaine Audet.



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  • > Terreur d’Etat ?
    (1/1) 11 avril 2007 , par Jan-Pier Toulouse





  • > Terreur d’Etat ?
    11 avril 2007 , par Jan-Pier Toulouse   [retour au début des forums]

    Bonjour,
    Si vous voulez avoir une approche différente des attentats du 11 septembre, allez voir une vidéo que vous trouverez sur Google, intitulée : "MYSTERIES 911".
    Durée : 1 h 1/2 environ

    Ça laisse perplexe...


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