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lundi 14 mars 2005

La Charte mondiale des femmes pour l’humanité : quelques antécédents

par Micheline Dumont, historienne et professeure émérite, Université de Sherbrooke






Écrits d'Élaine Audet



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La Marche mondiale des femmes pour l’humanité, initiative québécoise, vient de lancer sa plus récente action : le dévoilement de la « Charte mondiale des femmes pour l’humanité », qui a été adoptée au Rwanda en décembre 2004 et qui a été lancée à travers le monde le 8 mars 2005. Cette opération sera suivie d’une marche à relais qui va couvrir la planète.

Il pourrait sembler que l’internationalisation du mouvement des femmes soit une retombée récente du mouvement féministe. Et pourtant…

Le premier regroupement

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La comtesse d’Aberdeen
(née Ishbel Maria Marjoribanks)
avec la toge qu’elle portait lorsqu’elle
reçut un doctorat honorifique en droit
de l’Université Queen’s, mai 1897. Par
William James Topley (1845-1930).
Bibliothèque et Archives du Canada.

Dès 1888, 49 femmes d’Angleterre, de France, de Norvège, de Finlande, d’Inde, du Canada et des États-Unis se réunissent à Washington pour jeter les bases d’une association internationale. Le leadership est américain, et pour rejoindre le plus d’associations possibles, adopte un programme plutôt conservateur. C’est le Conseil international des femmes (CIF). En quelques années, en 1893, la réussite est totale, et sa première présidente est Lady Aberdeen, aristocrate britannique dont l’époux est gouverneur-général du Canada à la fin du XIXe siècle. C’est elle d’ailleurs qui met sur pied, au Canada, en 1893, le Conseil national des femmes du Canada, qui devient rapidement leader des revendications des femmes au Canada.

Les principales commissions du CIF sont : « Lois et suffrage », « Presse », « Traite des blanches », « Flux migratoire », « Éducation », »Santé publique », pour la santé des mères et des enfants, « Travail », où les opinions divergent concernant l’adoption de lois protectrices du travail des femmes. Ce mouvement rejoint surtout des pays majoritairement protestants. Avec des interruptions, Lady Aberdeen en assure la présidence, en plusieurs mandats distincts, durant 46 ans. Les femmes des classes moyennes constituent le membership de base, alors que les grandes bourgeoises et les aristocrates (dont Lady Aberdeen) assurent souvent la direction, car les responsables doivent assumer seules les dépenses occasionnées par cette vaste organisation.

Le féminisme international prend de l’ampleur

Ce Conseil n’était pas seul. La Deuxième internationale communiste suscite également un mouvement international féministe dans le camp socialiste. C’est à lui qu’on doit la création de la Journée internationale des femmes en 1910. Enfin, les milieux catholiques mettent en place, face au CIF, une Ligue internationale catholique, ce qui permet à des groupes catholiques comme la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste au Québec, d’avoir également un répondant international. C’est à un congrès de cette association, à Rome en 1922, que Marie Gérin-Lajoie est allée chercher l’assurance que le droit de vote était conforme à la doctrine sociale de l’Église. En effet, depuis 1919, le Vatican avait fait marche arrière sur la question du suffrage des femmes, en escomptant que le suffrage féminin retarderait la poussée des partis communistes en Europe.

Ce n’est pas tout. En pleine guerre mondiale, 1300 femmes pacifistes, venues des pays neutres comme des pays en conflit, mettent sur pied la Ligue internationale pour la Paix et la liberté. Cette organisation existe toujours. Trois de ses présidentes se sont mérité le Prix Nobel de la Paix (1).

Après le traité de Versailles en 1919, le CIF se rapproche de la Société des Nations (SDN). Les responsables, souvent proches des milieux diplomatiques, assurent un lobby féminin efficace qui permet aux femmes de siéger sur plusieurs commissions. Entre plusieurs réalisations, notons que le CIF réussit à faire adopter une « Charte des droits des enfants » à Genève en 1924. En 1938, le CIF réunit 36 conseils nationaux, mais la relève s’annonce difficile dans le contexte européen de la fin des années trente.

Après la seconde guerre mondiale

Il faut attendre la fin de la seconde guerre mondiale et les discussions autour de la Charte de San Francisco pour que le mouvement international des femmes reprenne sa place. On introduit dans la charte des droits fondamentaux l’interdiction de toute discrimination basée sur le sexe dès 1945. C’est une victoire de femmes, comme Eleanor Roosevelt, qui veillent à ce que les femmes ne soient pas oubliées dans les textes fondamentaux. Mais à ce moment-là, s’inaugure une nouvelle tradition : l’ONU prévoit la consultation d’organisations non gouvernementales (ONG) sur des thèmes précis et de telles associations se multiplient. Le CIF obtient donc le statut d’organisme consultatif B. Son action s’est alors considérablement élargie. Il serait trop long de rappeler toutes ses actions, mais pourquoi ne pas préciser qu’il a pris partie contre l’excision des petites filles dès 1952 ; on conçoit toutefois qu’avant l’éclatement des empires coloniaux, cette déclaration soit passée plutôt inaperçue.

Pendant ce temps, le mouvement des femmes s’était complètement renouvelé. Le CIF n’endosse plus nécessairement les idées des associations féministes qu’il est censé représenter. Il se trouve doublé par des actions distinctes telle que la mise en place de la « Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes » (CEDAW) votée à l’ONU en 1979. Aux militantes de la première heure ont donc succédé des avocates, des spécialistes en économie, en sociologie qui donnent une nouvelle impulsion aux revendications. Pour la première fois, des mesures positives sont même envisagées pour obtenir l’égalité entre les femmes et les hommes. Les garanties d’égalité formelles ne suffisent plus. Mais cette convention tarde à être ratifiée par l’ensemble des pays. Désormais, autour de l’ONU, gravitent de nombreux lobbies qui réussissent, par exemple, à faire adopter la Déclaration sur la violence contre les femmes en 1993 (2).

Ces déclarations et ces conventions ne font pas immédiatement effet, mais au moins, les femmes disposent dorénavant de puissants arguments législatifs pour soutenir leurs actions. C’est l’ONU également qui décrète l’« Année internationale de la femme » en 1975, la « Décennie des femmes », et qui organise les grands rassemblements internationaux : Mexico en 1975, Copenhague en 1980, Naïrobi en 1985 et Beijing en 1995. On se souvient qu’aux deux derniers rassemblements, les groupes non officiels (les ONG) étaient devenus plus nombreux que les délégations gouvernementales.

Un nouveau féminisme international pour de nouveaux besoins

« De son côté, le néo-féminisme des années 1970 fait cavalier seul. Il ne produit pas d’emblée d’internationalisme structuré ni institutionnalisé et se construit au contraire sur l’appartenance à une vaste communauté de femmes, organisées en réseaux. En vingt ans, de 1970 à 1990, pas moins de 37 réseaux féministes voient ainsi le jour et une cinquantaine de rencontres internationales sont tenues. Mais la plupart de ces réseaux affichent une méfiance certaine à l’égard des instances internationales et pratiquent une politique de désengagement vis-à-vis de l’ONU » (3).

Les militantes occidentales font aussi la découverte que les femmes des pays en voie de développement doivent elles aussi prendre la parole, imposer leurs idées et élargir les analyses, restées jusqu’alors plutôt blanches et occidentales. La nouvelle conjoncture économique et politique vient d’ailleurs bouleverser le paysage.

Dans les pays en voie de développement, les politiques internationales de stabilisation de la dette ont signifié l’arrêt du développement et la réduction brutale de la dépense sociale publique. Leurs effets ont pesé sur les couches les plus faibles et donc surtout sur les femmes les plus pauvres parmi les pauvres. En Amérique latine, des milliers de femmes savent ce que représentent les PAS (Programmes d’ajustement structuraux), ces mesures adoptées par les gouvernements pour se plier aux exigences du FMI : elles signifient la misère pour le plus grand nombre. Elles ont suscité des milliers de groupes féministes.

La « Marche mondiale des femmes pour l’humanité », organisée par la Fédération des femmes du Québec en 2000, se situe dans cette mouvance. Cet événement venait mobiliser une nouvelle armée de militantes. Non plus les bourgeoises philanthropes et adeptes de la réforme sociale de la première moitié du siècle dernier. Non plus les professionnelles diplômées de la seconde moitié du XXe siècle. Mais cette fois, les femmes de la base, et surtout celles de tous les pays. Il n’est que plus extraordinaire de souligner que l’initiative, cette fois, est venue du Québec, et qu’elle a reçu, à travers le monde, une réception exceptionnelle.

Avec la Charte mondiale des femmes pour l’humnaité, c’est donc un nouveau mouvement international qui se met en place. Ses objectifs, Égalité, Liberté, Solidarité, Justice, Paix, proposent un programme global. « Les valeurs qui y sont défendues forment un tout. Elles sont égales en importance, interdépendantes, indivisibles ; la place qu’elles occupent dans la Charte est interchangeable » (4). Cette fois, des millions de femmes sont mobilisées. Le 8 mars, une marche à relais est partie de Sao Paulo. En décembre. elle arrivera à Ouadagoudou. Depuis cent cinquante ans, les féministes tentent de changer le monde.

Notes

1. Jane Adams en 1931, Emily Green-Balch en 1946, Alva Myrdal en 1982.
2. Giovanna Procacci et Maria Grazia Rossili, « La construction de l’égalité dans les organisations internationales », dans Encyclopédie politique et historique des femmes (Christine Fauré dir. ), Paris, Presses Universitaires de France, 1997, pp. 827-859.
3. Catherine Jacques, « Construire un réseau international : l’exemple du Conseil international des Femmes » (CIF), dans Le siècle des féminismes, (Dir. Eliane Gubin et all.), Paris, Éditions de l’atelier, 2004, p. 127-141.
4. Charte mondiale des femmes pour l’humanité.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 14 mars 2005.


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Micheline Dumont, historienne et professeure émérite, Université de Sherbrooke

L’historienne Micheline Dumont a mené sa carrière universitaire au Département d’histoire de l’Université de Sherbrooke, qu’elle a dirigé de 1984 à 1987. Elle est professeure émérite de cette université depuis juin 2000. Entre autres postes de direction qu’elle a occupés, elle a été responsable du Programme d’études sur les femmes de l’Université de Sherbrooke (1990 à 1994) et Présidente de l’Institut d’histoire de l’Amérique française (1995 à 1997).

Historienne de l’histoire des femmes, Micheline Dumont est l’auteure de nombreux ouvrages, dont : Laure Conan, Montréal, Fides, Collection "Classiques canadiens", no 20, 1961, 96 p. Histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles, par le Collectif Clio (Micheline Dumont, Michèle Jean, Marie Lavigne, Jennifer Stoddart), Montréal, Quinze, Collection "Idéelles", 528 p., 1982 ; 2e édition revue et mise à jour. Montréal, Jour, 1992, 646 p. Le mouvement des femmes, hier et aujourd’hui, Ottawa, ICREF/CRIAW, Collection "Perspectives féministes", no 5-A, 1986, 54 p. Les Couventines - L’éducation des filles dans les congrégations religieuses enseignantes 1840-1960, Boréal, 1986, 315 p. (avec Nadia Fahmy-Eid). Les religieuses sont-elles féministes ?, Montréal, Bellarmin, 1995, 208 p.
Et le plus récent, Découvrir la mémoire des femmes, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2001, 160 p.

Elle a collaboré également au Dictionnaire Biographique du Canada, ainsi qu’à une quarantaine d’ouvrages collectifs, et elle a publié plus de 240 articles dans des revues spécialisées.

Micheline Dumont est co-auteure, avec Louise Toupin, de La pensée féministe au Québec, une anthologie publiée aux éditions du Remue-ménage à l’automne 2003.



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