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octobre 2002

Les garçons à l’école - Pour en finir avec le XVIIIe siècle
Le féminisme n’est pas la cause du décrochage des garçons

par Louise Mailloux, professeure de philosophie et auteure de "La laïcité, ça s’impose !"






Écrits d'Élaine Audet



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Saviez-vous que le Guide pratique des études collégiales au Québec, édition de cette année, vient de paraître en kiosque et que cette production du Service régional d’admission du Montréal métropolitain (SRAM) s’ouvre sur un texte de plusieurs pages avec, à la page 5, l’exergue suivant : « Ça suffit ! Nos garçons connaissent un sérieux déficit scolaire et notre société très féministe les néglige depuis plus de 20 ans. La négligence, ça suffit ! » Eh bien, pour une publication officielle (signée Pierre de Passillé), le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne fait pas dans la dentelle, le monsieur-spécialiste. Notre société est donc trop féministe, à ce qu’il paraît, et ce serait là la principale raison qui expliquerait le décrochage scolaire des garçons. Elle est bien bonne, celle-là.

Il fut un temps où les femmes étaient considérées comme des enfants qui passent le plus clair de leur temps à jouer à la poupée. Poupée un jour, poupée toujours... Rappelons-nous ce que disait Jean-Jacques Rousseau dans son traité d’éducation, L’Émile : « Ainsi, toute l’éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, se faire aimer et honorer d’eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce : voilà les devoirs des femmes dans tous les temps et ce qu’on doit leur apprendre dès leur enfance. » C’était au XVIIIe siècle, me direz-vous. Tout juste ! Et nous y sommes toujours, figurez-vous. Voyez, les femmes ne sont-elles pas toujours plus présentes dans l’éducation des enfants ? Elles sont partout, du matin jusqu’au soir. Partout, enfin, c’est ce qu’on veut nous faire croire. Partout, vous dis-je. À la maison comme mères monoparentales, à la garderie comme éducatrices et à l’école comme enseignantes. Tant et tant de petites filles sages et roses et un tant soit peu moins de turbulents et bleus garçons, tous tenus en laisse par une armée de mamans fonfon. Vous en voulez encore ?

Partout comme orthopédagogues, éducatrices spécialisées, travailleuses sociales, infirmières et maintenant médecins. Eh oui, maintenant médecins. Pour les soigner grands, mettons. Mais où sont les hommes ? Remarquez qu’ici, je ne peux pas dire : « Où sont passés les hommes ? » Des siècles et des siècles, je vous dis. Encore aujourd’hui, leur API (aide pédagogique individuelle) ne les oriente pas en garderie. Mais où sont-ils ? Ben, ils sont à l’ONU, en avion comme président de toutes ces entreprises, parfois à crier sur le parquet de la Bourse, dernièrement à traquer le tireur fou et à préparer une guerre contre l’Irak, à vendre des chars et des armes, à organiser la traite des femmes de l’Europe de l’Est, à devenir premier ministre l’an prochain, à devenir pape (bientôt, j’espère !) ou Hells Angels Boucher.

Pas étonnant qu’il y en ait si peu dans les garderies et au primaire. Des jobs de femme, de moumoune, et pas très payantes en plus. Où sont les hommes ? Ils sont au XVIIIe siècle, les hommes, bien assis devant leur ordinateur. Au XVIIIe siècle.

Les femmes s’occupent-elles trop des garçons et des hommes ?

Parlons franchement : les femmes n’ont jamais cessé de jouer à la poupée. Et c’est probablement la raison pour laquelle elles apparaissent si peu dans mon Petit Robert des noms propres. Ce qui a fait dire à Freud, par exemple, que demeurant à un stade infantile tout au long de leur vie d’épouse et de mère, de tout temps, les femmes ont peu contribué au progrès de la civilisation. Mais curieusement, depuis quelque temps, on reproche aux femmes de trop participer à la civilisation, d’être trop nombreuses mais surtout plus nombreuses à poursuivre leurs études et à décrocher des diplômes. C’est vous dire comme les temps ont changé. Il manque 20 000 gars. 20 000 gars qui se sont enfuis sur leur planche à roulettes. Imaginez, il manque 20 000 gars et 80 000 roulettes.

Pourquoi donc ? Réponse : parce que les femmes s’en occupent trop. Non, non, ne cherchez pas l’erreur. Ce sont les spécialistes qui le disent, et un spécialiste ne se trompe pas, sinon il ne serait pas un spécialiste. Voilà que ces dernières semaines, un peu partout dans les médias, plusieurs personnes ont reproché aux femmes de s’être trop occupées des hommes, particulièrement dans leur enfance.

Ceci les aurait cariés et transformés en dents qui puent pour le reste de leur existence ; ceci mettrait en péril non seulement la réussite scolaire des garçons mais rien de moins que leur avenir et celle de leur couple, sans oublier, bien sûr, le bonheur de l’humanité tout entière ! Voilà maintenant que par un étrange revirement des choses, les femmes contribuent au déclin de la civilisation. C’est pour dire comme il y en a qui beurrent épais. Écoutons maintenant ce que Rousseau nous dit là-dessus dans sa fameuse Lettre à d’Alembert : « Suivons les indications de la nature, consultons le bien de la société ; nous trouverons que les deux sexes doivent se rassembler quelquefois et vivre ordinairement séparés. Je l’ai dit tantôt par rapport aux femmes, je le dis maintenant par rapport aux hommes. Ils se sentent autant et plus qu’elles de leur trop intime commerce ; elles n’y perdent que leurs moeurs, et nous y perdons à la fois nos moeurs et notre constitution : car ce sexe plus faible, hors d’état de prendre notre manière de vivre trop pénible pour lui, nous force de prendre la sienne trop molle pour nous, et ne voulant plus souffrir de séparation, faute de pouvoir se rendre hommes, les femmes nous rendent femmes. »

Mais c’était au XVIIIe siècle, me répéterez-vous. Je sais, je sais. Justement, c’était au XVIIIe siècle, il y a à peine quelques semaines de cela. Ah ! ce qu’elles sont maladroites et sottes, toutes ces femmes ! Pour une fois qu’elles pouvaient contribuer au progrès de la civilisation, elles sont en train de tout saccager ! Hiroshima, mon amour ! Hiroshima, oui, c’est ça ! Un tremblement sans précédent. Tenez-vous bien : Ève s’approche de plus en plus de l’arbre, elle est déjà rendue en médecine et va de nouveau croquer la pomme. Cette fois-ci, nous dit-on, il paraît que ça va faire péter la baraque. Non mais qu’est-ce qu’on a à trop s’occuper des enfants, et mal, en plus ! Faut vraiment être culottées !

En terminant, je m’étonne quelque peu des propos alarmistes de certains à propos de l’avenir d’Émile et de Sophie. On a prédit le pire : les frustrations, les affrontements, le désarroi. Faut-il prendre ça comme une nouveauté à venir ou quoi ? N’est-ce pas malheureusement déjà le lot de bien des couples dont les femmes ne sont pourtant pas médecins ? Pour une dernière fois, cher lecteur, je me permets de citer de nouveau quelques passages de L’Émile de Rousseau : « Il ne convient donc pas à un homme qui a de l’éducation de prendre une femme qui n’en ait point, ni par conséquent dans un rang où l’on ne saurait en avoir. Mais j’aimerais encore cent fois mieux une fille simple et grossièrement élevée qu’une fille savante et bel esprit qui viendrait établir dans ma maison un tribunal de littérature dont elle se ferait la présidente. Une femme bel esprit est le fléau de son mari, de ses enfants, de ses amis, de ses valets, de tout le monde. [...] Sa dignité est d’être ignorée ; sa gloire est dans l’estime de son mari : ses plaisirs sont dans le bonheur de sa famille. [...] Toute fille lettrée restera fille toute sa vie quand il n’y aura que des hommes sensés sur la Terre. » Alors, que devons-nous craindre maintenant que nous n’ayons jamais craint auparavant ? Allez-y, vous pouvez répéter, surtout les filles, elles aiment ça. Allez, allez, tout le monde : mais c’était au XVIIIe siècle ! Voilà, c’est bien. Il y en a qui commencent à comprendre.

Voilà que 40 ans de féminisme n’ont pas réussi à changer les mentalités de toute une population, lettrée ou pas. 40 ans de féminisme n’auront donc pas réussi à nous sortir du sombre XVIIIe siècle, dit des Lumières. Et là où, à l’heure actuelle, sur la question du décrochage scolaire des garçons, plusieurs y voient un malheureux et pitoyable triomphe du féminisme, qu’ils se plaisent d’ailleurs à dénigrer allégrement, j’y vois plutôt non pas un échec, loin de là (n’oublions pas les filles maintenant en médecine !), mais un sérieux et tenace travail à poursuivre pour faire comprendre aux gars et aux filles comme aux hommes et aux femmes que s’occuper des enfants à la maison, à la garderie et à l’école ou sur une planche à roulettes, ce n’est pas seulement une affaire de femme, pas plus que c’est d’abord ou davantage une affaire de femme. Les féministes l’ont toujours répété et doivent continuer de le répéter plus que jamais. Ce qu’on a jusqu’ici pointé comme étant la principale cause du décrochage des garçons, à savoir le féminisme, m’apparaît plutôt comme devant faire partie de la solution. Pour en finir avec le XVIIIe... Ainsi soit-elle.


Mis en ligne en octobre 2002

Suggestion de Sisyphe :

Normand Provencher, « Le mâle dans tous ses états », Le Soleil, 28 janvier 2003


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Louise Mailloux, professeure de philosophie et auteure de "La laïcité, ça s’impose !"

L’auteure est professeure de philosophie et membre fondatrice du Collectif citoyen pour l’égalité et la laïcité (CCIEL).



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  • > Les garçons à l’école - Pour en finir avec le XVIIIe siècle
    (1/2) 31 janvier 2007 , par

  • > Les garçons à l’école - Pour en finir avec le XVIIIe siècle
    (2/2) 11 décembre 2002 , par





  • > Les garçons à l’école - Pour en finir avec le XVIIIe siècle
    31 janvier 2007 , par   [retour au début des forums]
    L’école est-elle trop “féminine” pour les garçons ?

    Je crois que vous avez un très bon point. Mais cela n’a aucun rapport avec les deux premières lignes de votre texte. Vous parlez que les garçons ont plus de difficultés d’apprentissage à l’école, c’est vrai. Des études (et des études sur ce sujet il n’en manque pas) le prouvent, par des spécialistes, comme vous le dîtes si bien. Alors s’il vous plaît, ne venez pas tout mélanger avec votre histoire de féministe, qui est absolument fondée, mais qui n’a aucun lien avec votre intro.

    > Les garçons à l’école - Pour en finir avec le XVIIIe siècle
    11 décembre 2002 , par   [retour au début des forums]

    Je trouve que Monsieur a parfaitement raison et que c’est très rafraichissant d’entendre enfin la dénonciATION DE LA DICTATURE FÉMINISTE

    • > Les garçons à l’école - Pour en finir avec le XVIIIe siècle
      17 septembre 2006 , par
        [retour au début des forums]

      Même si ma réponse arrive avec un peu de retard, j’aimerai savoir de quelle dictature féministe ce monsieur parle. Celle qui consiste à encore ne gagner que 80% que ce que gagnent les hommes, à encore assumer la majorité du travail domestique, à constituer 70-80% des soignant-e-s naturel-le-s, avec tout ce que ça peut impliquer (épuisement, absence de loisir et de vie sociale, etc.), à être une petite minorité si ce n’est absentes dans les parlements et les exécutifs, à vivre un sexisme plus ou moins diffus dans la vie quotidienne (par exemple bien moins de présence de femmes dans les médias, dans les livres pour enfants, les femmes-corps-objets dans la publicité, etc.), la dévalorisation des activités liées au genre féminin (mon fils de 10 ans n’ose en tout cas pas dire à ses camarades qu’il fait du tricot à la maison). Peut-être parle-il du fait qu’après avoir été considérées comme des mineures pendant des siècles, maintenant que nous avons un statut de majeures, nous nous exprimons, même si le discours masculin tend encore à être prédominant. D’autre part, j’aimerai bien savoir quelles sont les barrières invisibles qui empêchent les hommes de travailler auprès des enfants, de la crêche à la fin de l’école primaire, à part peut-être des salaires plus bas que pour d’autres professions, une socialisation qui ne leur enseigne pas le "prendre soin de" et une dévalorisation largement socialisée des professions liées au soin, au relationnel, à l’enfant, car étant "naturel" pour les femmes (et de ce fait ne requérrant que peu de formation et la rémunération qui va avec). En effet, il est bien connu qu’enseigner en "frontal" en secondaire supérieur ou à l’université est bien plus difficile (et donc plus payé)que de gérer les multiples et complexes aspects d’une classe d’école primaire (je plaisantais juste).
      Kikou

      [Répondre à ce message]


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