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vendredi 24 décembre 2010

"C’est glacial comme histoire" : témoignage de Jade sur son expérience de la prostitution

par Jade et Rose Dufour






Écrits d'Élaine Audet



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Voici l’émouvant témoignage d’une jeune femme qui a connu « le néant du froid de la rue » et qui a pu s’en sortir. On est loin ici des témoignages faussement enthousiastes de celles qui prétendent que la majorité se prostituent par "libre" choix et par amour de ce soi-disant « métier comme un autre ». On peut suivre, dans le témoignage ci-dessous, l’évolution d’une personne qui a connu, enfant, la pauvreté affective et la pauvreté matérielle, une situation qui place de plus en plus souvent les jeunes dans un état de vulnérabilité que des prédateurs, tels les clients prostitueurs, savent exploiter impunément. Quand on écoutera celles qui attendent dans l’ombre leur tour de parole, peut-être aurons-nous une plus juste connaissance de la vie des personnes prostituées et puiserons-nous dans leur parole le courage de nous opposer à cette exploitation aujourd’hui si banalisée (Sisyphe).

C’est pas facile de se pardonner les affaires qu’on a faites.

Dans le néant du froid de la rue
Restent les phrases écorchées
Dans ma conscience qui avait bu
Je me déchaîne des heures dans le noir
Quand je me donne tout entière, personne...
J’ai besoin, mais il n’y a personne...
Pas le temps de m’apprécier,
Juste le temps de me faire payer et bousculer.
Ce chagrin qui dévore ma pudeur,
Les bleus que j’ai au coeur
Se terminent dans une heure.
Accroupie dans un coin sombre, j’ai froid... j’ai mal...
Tes yeux me regardent, dans tes yeux, je danse !
Je danse pas pour tes yeux, mais pour les miens.
Tantôt, ces yeux ne verront que du feu !
Comme un volcan qui jaillit.
J’ai envie de faire couler ma lave sur ton corps.
Seulement pour diminuer la haine qui m’envahit !
Le dégoût de l’amour.
L’amour faux que j’ai apprivoisé sur le trottoir.
C’est glacial comme histoire...
Le ciel dans mes yeux n’était plus pur.
La chaleur du soleil ne m’a pas atteinte.
Mais la terre était là,
Les deux pieds dessus, elle m’a arrêtée et m’a transmis sa peine.
La fermeté m’a sécurisée et m’a fait réaliser qu’il était temps d’arrêter
.

Celle qui parle est une femme toute menue, elle dépasse à peine 1,5 mètre. Elle est poète. Le poème cité en rubrique est le sien. Elle a 29 ans et est mère d’une famille monoparentale de trois magnifiques garçons de 7 ans, 5 ans et 1 1/2 an. C’est une très jolie femme volontaire et déterminée, qui assume son passé. Sa grande préoccupation est de vouloir s’en sortir, de gagner honorablement sa vie et celle de ses enfants, de ne plus dépendre de l’assistance sociale. Pour cela, elle a travaillé au noir, dans un magasin, pour 25$ par jour. De ce 25$, 15$ sont donnés à la gardienne en milieu familial. Elle travaille donc pour 10$ par jour, ce qui ne l’avance à rien. Elle a dû abandonner. Sobre, elle s’est éloignée de la prostitution depuis plusieurs années.

Pas de famille

L’une des données les plus frappantes de l’histoire de Jade est son vide généalogique. Elle est unique en son genre dans le groupe de femmes à l’étude : "Ma mère avait pas de famille. [...] Pour rendre vraiment son histoire, elle a jamais voulu vraiment s’ouvrir. Heu... nous conter son histoire à elle, là, de jeunesse, là. Ma foi, la seule chose que je sais, c’est qu’elle a été placée dans un couvent.., longtemps, j’imagine que c’était ça. [...] Elle m’a dit que sa mère était morte après un accouchement d’un enfant... puis que c’était son père qui s’occupait de toute la famille. À part de ça, je ne sais vraiment rien." Jade n’a jamais rencontré ni grands-parents, ni oncle, ni tante, ni cousins, ni cousines, etc. [...] "Je cherche pas non plus à... Pourquoi aller la tanner avec ça ? Je me dis, si elle m’en parle pas, c’est peut-être parce qu’elle en a pas envie, là".

Ce ne sont là que des paroles, car, en fait, la connaissance de ses origines l’a certainement préoccupée, sinon pourquoi dirait-elle : "Je me rappelle à l’age de 13, 14 ans. Je devais avoir plus 14 ans. J’avais pris le bottin téléphonique, puis j’avais toute fait les Côté [pseudonyme]. Je leur avais toute demandés s’ils avaient une soeur qui s’appelait Marie [pseudonyme]. Tout le monde m’avait dit non. J’étais déçue. Là, j’ai comme lâché prise, aussi, là. Je veux dire. J’ai pas... j’ai pas les... les trucs, j’ai pas les moyens puis j’ai pas la force, non plus, de commencer à chercher..." J’ai avancé l’idée que sa mère était une enfant illégitime née à la Miséricorde et abandonnée à la crèche, possiblement une enfant de Duplessis car, Jade porte le nom de famille, de sa mère et, parmi ses prénoms, Marcelle, qui lui vient de sa marraine qui "se trouvait à être l’employeur de ma mère. Ma mère faisait du ménage pour elle. C’est devenu ma marraine". Il semblerait que sa mère ait vécu à Saint-Ferdinand-d’Halifax. Avec Jade, j’ai vraiment touché du doigt une conséquence extrême de l’absence de famille lorsqu’elle a mentionné qu’elle n’avait pu faire baptiser deux de ses garçons par défaut d’un parrain et d’une marraine.

Sa mère

[Ta mère, c’est une femme comment ?] "Renfermée. Elle est vraiment poignée avec sa petite personne à elle, là. Faut pas aller... faut pas aller trop fouiller en dedans, là, parce qu’elle vient... elle devient méchante, là. Quand ça brasse trop, c’est sa manière de se défendre, là. Elle devient méchante, puis elle est comme repoussante aussi en même temps. [...] Ben. C’est pas qu’elle est pas aimante. Je ne peux pas dire qu’elle est pas aimante. Sauf que pour parler de ses choses personnelles, là... [...] Puis elle va probablement rester de même jusqu’à la fin de ses jours, à l’âge qu’elle est rendue, là !"

Jade se souvient d’avoir vu sa mère enceinte. Petite, lorsqu’elle lui avait fait part de ce souvenir, sa mère avait d’abord nié le fait. Puis plus tard, Jade avait alors 22 ans, sa mère lui apprenait l’existence de sa soeur. Les filles se sont rencontrées sans que cela amorce une continuité.

Pas de père, mais un géniteur

"Mon père, je l’ai connu à 15 ans. [...] Heu... c’est que là, je voulais le connaître. Fait que j’ai fait des... des recherches avec la travailleuse sociale puis ma mère. Ma mère savait son nom. Elle savait où ce qu’il travaillait, fait que ça... ç’a comme été facile. Sauf qu’au bout de la ligne, j’ai été... énormément déçue... Ouais. Je me... je m’étais pas faite une image de... je m’étais faite une image... un... un beau père, là. Un grand monsieur... Quand je l’ai vu, il est de ma grandeur, puis il est gros comme un pou. Fait que [rires] j’étais pas contente. Mais non, c’est ça. Il s’appelle Y.L. [...] Elle [ma mère] m’a dit qu’elle lui avait téléphoné pour lui dire que... elle était enceinte puis que... ça lui a fait ni chaud ni froid, là. C’est vrai parce que je lui ai demandé, moi, à mon père. [Comment ça s’est passé cette rencontre-là ? T’es allée seule avec lui ou...] "Ben. Non. Il est venu me voir à Donnacona dans la famille d’accueil. Là, après ça, on est allé faire un tour de machine. Puis... pas plus que ça. Je ne parlais pas. J’avais rien à lui dire. [...] Puis lui, dans sa tête, il m’a tout le temps dit que j’étais pas sa fille. Fait que écoute ben, là ! J’ai pas le goût, moi, là... [Ah ! Lui, il n’a pas cru ta mère ?] Fait que... aujourd’hui, mon père, ben, c’est... c’est juste pour dire le mot "père". [C’est un étranger, seulement un géniteur ?] "Il m’a dit en face de moi qu’il est sûr que je ne suis pas sa fille. Fait que moi..." [Tu as essayé de te construire une famille, toi.] "Oui, mais ça marche pas".

Enfance

De 0 à 3 ans, Jade réside avec sa mère chez les employeurs de celle-ci et, de 3 à 6 ans, elles ont leur propre appartement, à proximité de ces employeurs que Jade appelle ses parrain et marraine. [Entre 3 et 6 ans, de quoi te souviens-tu ?] "On peut dire qu’il se passait pas grand-chose. Ma mère était tout le temps dans la maison, à la noirceur. Moi, j’étais tout le temps dehors sur le balcon. Je buvais du Quick [lait chocolaté]. Christie ! J’en ai bu du Quick quand j’étais jeune". [rires]

"Je ne sais pas si ma mère faisait la prostitution chez nous. J’ai pas... des hommes viennent." [Puis qu’est-ce qu’elle fait de toi pendant ce temps-là ?] "Rien." [Elle te met dehors ?] "Non. Je me promène dans la maison, puis j’ai connaissance que bon... il se passe quelque chose, là. Mais tu sais, c’était comme... on aurait dit que j’ai tellement... on peut pas dire que j’ai été habituée à ça. J’ai pas un... ce souvenir-là. Peut-être que je ne veux pas le voir, non plus. Remarque bien, là. Mais... j’ai peut-être été tellement habituée à ça qu’un moment donné, c’était comme normal, je voyais comme pus rien, là... de ce qui se passait, là. Je fonctionnais pareil, puis... j’ai appris jeune à me débrouiller, par exemple. [...] Tu sais. Je partais toute seule, là. Elle était occupée. Fallait que... fallait que je me débrouille".

Famille d’accueil

À 6 ans, Jade est placée en famille d’accueil : "Je me rappelle que c’est ma mère qui est venue me reconduire avec une de ses amies, dans un char orange." [Qui a voulu ton placement ?] "C’est elle [ma mère] qui a demandé le placement. [...] Elle était pas capable s’occuper de moi, tout simplement. C’est tout ce qu’elle m’a dit. Comme je te disais, tantôt, elle m’a comme abandonnée, là. C’est comme... pas capable de m’occuper de toi, bye, là. Tu sais. Y’a plus que ça qu’un enfant veut entendre. Je pense, là. [...] C’est de rassurer l’enfant... de dire que maman va revenir ou qu’elle reviendra pas. C’est important que l’enfant le save là. Tu ne peux pas le laisser sur une corde raide, là, qui... que tu sais pas. Ou le petit ou la petite, là. Je vais parler pour moi. Que quand moi, j’étais jeune, c’était comme : elle va-t-y revenir, elle reviendra-tu pas ? Là, je... j’étais pas au courant de rien, là. Puis ça vraiment pas été long, hein. Madame B., c’est la famille d’accueil qui m’a élevée, elle a ouvert sa porte. Puis elle m’a rentrée avec mes bagages. J’ai donné un bec à ma mère. Ma mère a pleuré. Puis j’étais dans la maison. J’ai même pas pleuré, moi. J’ai pas versé une larme, je la regardais partir dans la chambre de bain, dans la fenêtre de la chambre de bain. Je lui envoyais des bye-bye".

"J’ai vécu huit ans avec mon autre famille d’accueil. Eux autres, c’est comme mes vrais parents. Je dis ça aujourd’hui, mais ça fait... un an que je les ai pas appelés, là. J’ai un petit peu... j’ai pas honte par rapport à... à cause que j’ai placé mes enfants, mais je ne suis pas à l’aise, là. De comme les appeler, puis de leur donner des nouvelles. Puis dire : "Bon. J’ai placé mes enfants pour un an. Telle et telle raison, là. [...] J’ai eu une bonne base à... c’était en campagne, sur une ferme avec des animaux. Un gros jardin. Une grosse terre. J’étais tout le temps avec lui [le père]. J’étais le petit gars manqué, moi, dans la famille. Elle [la mère], elle avait cinq gars, à elle. Oui. Plus une autre fille qu’elle avait pris en famille d’accueil. Elle a deux ans de plus vieille que moi. Puis moi, j’étais le bébé. Puis c’est ça. Je me levais le matin à cinq heures, cinq heures et demie. J’allais ramasser des oeufs avec, j’allais dire, "papa", mais je les appelais comme ça, là." [Tu les appelais papa et maman ?] "Oui. Puis je les vouvoyais aussi. Oui. Puis c’est ça. J’allais chercher du bois. J’allais ramasser des framboises. C’était toute moi qui faisait avec papa, là". [Ils ont été comme des parents, pour toi ?] "Ah oui !" [Est-ce que tu peux encore compter sur eux autres, aujourd’hui ?] "Ben. C’est comme je disais tantôt. Compter sur eux autres. Non ! Parce que ça fait une couple d’années que, tu sais, je me suis comme distancée un peu. Par rapport au conjoint que j’ai eu aussi. Heu... je voulais pas les inquiéter avec ça. Parce que, bon, sont pas jeunes, là. Je veux dire... C’était ma famille. J’en avais pas [de famille], c’était mes frères, puis... c’était... c’était les mononcles, c’était les matantes".

[As-tu été liée avec eux autres... ç’a véritablement constitué une famille, pour toi, hein ?] "Oui. Puis je pourrais dire que c’est pas eux autres qui m’ont tassée. C’est moi qui me suis tassée, toute seule, là. Parce que aujourd’hui... si j’aurais pas pris le chemin... qui m’a fait... découvrir d’autres affaires. Je ne peux pas dire que c’est une erreur, fallait que je passe par là. Ben. Heu... je serais peut-être pas dans la misère comme aujourd’hui, là. Aujourd’hui, si j’aurais tout le temps gardé un bon contact avec eux autres..." [Pourquoi t’as préféré couper avec eux autres ?] "Ben. Parce que j’avais honte de... de... de mes affaires à moi. Heu... j’ai fait de la prostitution, j’ai pris de la drogue. Eux autres m’ont pas élevée comme ça, là. Mais pour moi, c’est comme les dénigrer, eux autres, comme les rabaisser. Même si c’était pas eux autres. Ils m’ont pas inculqué ça, là. De vivre comme ça, là. [...] Parce que tu sais, ils ont encore gardé des photos de moi quand j’étais jeune, là. Elle a tout ça, dans ses albums. J’ai deux albums. Chez maman, que c’est juste mes photos à moi, là." [Ils t’ont aimée.] "Oui. Ah oui ! Papa, eille !J’étais son petit Tom-boy. [...] Fait que moi, quand je suis arrivée dans cette famille-là, là. Eille ! Des animaux, puis des légumes en masse, puis des fruits, puis un champ. Puis des vaches, des cochons, des poules. Bon. Heu.., crime ! J’ai tripé, moi, là, là." [Est-ce qu’ils ont essayé de communiquer avec toi ?] "Ben. Y’ont appelé une fois, chez ma [vraie] mère. V’la pas longtemps, avant ma fête. Elle voulait avoir mon numéro de téléphone."

"Parce qu’en famille d’accueil, tu sais, c’était... c’était une bonne famille, mais c’était strict quand même, là. C’était correct comme ça, là. Tu te levais le matin, tu faisais ton lit, tu t’habillais. Tu ne descendais pas en bas en jaquette, là. Tu t’habilles avant de descendre, puis tu aides à... maman à faire le ménage dans la maison, puis t’aides aux tâches ménagères, puis au terrain, puis toute ça. Si j’aurais pas... si j’aurais resté en famille d’accueil, là."

[Ç’a été une bonne période de ta vie, ça ?] "Jusqu’à temps que ma mère me reprenne. [...] Je ne voulais pas m’en aller. Ah ! Ça m’a déchiré quand je suis partie de là, là. Je ne voulais pas lui faire de la peine [à ma mère]. C’est ça. Je ne pouvais pas dire : "Non, je veux rester ici", tu sais pis la blesser encore là. Mais avoir su, c’est ça que j’aurais fait. [...]"

Une adolescence fracassante

Sa [vraie] mère la reprend... pendant un mois. Dans un mois, tout s’écroule : "Ce mois-là, ça été un mois... très rough. Ah oui ! C’est... c’est même pas croyable, là." [Raconte-moi, veux-tu ?] "On se voyait [ma mère et moi]... des fois, elle venait. Des fois, c’est moi qui descendais en autobus, chez eux, passer une semaine, en Haute-Ville, dans la côte Sainte-Geneviève. [...] Heu... c’est ça. On se voyait... si je ne me trompe pas, c’était aux deux semaines." [T’étais comment à l’école, pendant ces années-là ?] "Ah ! J’étais bonne." [C’était quoi ton rêve quand t’étais petite ?] "Docteur. Puis... c’est pas ça que j’ai fait. Comme je disais tantôt, ma vie a comme pris une autre tournure. Si j’aurais resté là jusqu’à 18 ans, là. C’est sûr que je ne serais pas emmanchée de même aujourd’hui, là. Puis c’était du monde à l’aise financièrement. Y’auraient payé mon université, mon permis de conduire, comme ils ont fait à tous les autres enfants. Elle, ma soeur [l’autre fille placée dans cette famille], ils l’ont adoptée en fin de compte."

"C’est que là, ma mère, premièrement, me reprend. Deuxièmement, y’a pas de règlements chez ma mère. Y’en a jamais eu. Si moi je disais : "’Garde, je rentre pas à soir !", je rentre pas à soir. Tu sais. Elle me chicanait pas. Elle ne me donnait pas de punition. Fait que c’est comme... la liberté [...] Je restais dans un logement, c’est à peine si elle avait un divan, là. Pour manger, il fallait que je me débrouille chez ma mère. À 14 ans, là !" [Elle te faisait pas à manger.] "Elle me donnait de l’argent. T’achetais de quoi au restaurant. C’est comme... à manger, là. Osti ! J’ai été habituée huit ans de temps, moi, là, à manger des bons repas équilibrés, là. Là, j’arrive icitte puis je mange du Dîner Kraft. Y’a un problème à quelque part, là. J’avais un éducateur externe. Puis... y’a un matin qu’il est arrivé chez nous. J’ai dit : "D’abord, je ne vais plus à l’école. " C’est... c’est là que ma délinquance a vraiment commencé, là. J’ai... j’ai...comme... j’en ai voulu à ma mère qu’elle soit venue me chercher comme ça, là. Pourquoi qu’elle est venue me chercher si elle était comme pas capable de me donner un bon confort, là ? Crime ! Elle aurait été aussi ben de me laisser là, là." [Elle n’avait pas grand-chose à t’offrir ?] "Non. Elle buvait. Y’avait du monde chez eux. Puis, bon. À la famille d’accueil, y’en avait pas de ça. Y’avait de la boisson mais dans des gros partys de Noël. Pas de même. Puis c’était pas du monde qui se ramassait saoul à quatre pattes, là. Tu sais. C’était du monde qui savait se tenir. O.K. C’est ça. Là, le matin que l’éducateur externe est venu me voir. Là, je lui ai mis le couteau en dessous de la gorge, puis j’ai dit : "T’arrêtes de m’écoeurer !" "Ouais, mais... mais va falloir que tu retournes à l’école." "Non. Je ne retourne pas à l’école." [T’es rendue en quelle année ?] "Secondaire I. Fait que... c’est là, que là, ils m’ont placée [dans une autre famille d’accueil] à Donnacona. Parce qu’ils voyaient bien que ça ne marchait plus chez ma mère. J’étais complètement virée à l’envers. Autant que, dans ma première famille d’accueil, j’étais droite, je faisais mes petites affaires, aussitôt que ma mère m’a reprise, ben oublie ça ! Même moi, je ne me reconnaissais même pas, là."

"Puis je commence le secondaire. Fait que là, là. Garde ! Ça fait ce que ç’a fait ! Tu sais. C’est collé ensemble. [...] Puis j’ai commencé à me geler [consommer des drogues de la rue]. Heu... j’étais... agressive. J’étais... je ne sais même pas quoi dire comment est-ce que je pouvais être, là. [...] L’école, je ne voulais rien savoir. Je ne comprenais rien. Je ne voulais pas comprendre, puis j’étais tout le temps rendue chez le directeur. [...] Puis... je déchirais mes livres. Oh oui ! Je ne voulais rien savoir."

[Comment as-tu commencé à consommer des drogues ?] "Dans le temps, c’était des petites bouteilles... tu faisais juste respirer, là." [Comment ça s’appelle ça ?] "Du popper, je pense. Puis là, ça dure peut-être vingt secondes, là. Le coeur te débat, puis t’as chaud. C’est comme ça que ç’a commencé. Après ça, ç’a commencé avec le pot." [T’as aimé ça, cet effet-là ?] "Ah oui ! Ben. J’ai aimé ça ! Tu sais, qu’à 14 ans, là, on en fait ben des affaires pour... [...] J’avais besoin là, tu sais, de comme avoir des amis autour de moi. Puis... que le monde me dise : "Eille ! elle est hot, elle, là !" Parce que moi, j’avais plus rien, moi là, là. Je n’avais plus de famille, là. C’est pas ma mère qui m’aurait dit des belles choses, là : ’Lâche pas ! Continue ! T’es bonne !’ Ou des affaires de même. Fait que j’avais comme besoin que le monde me prenne pour qu’est-ce que j’étais pas, au fond, là. [...] J’ai commencé à me battre, puis... ’T’es pas game ! Ouais, c’est ça ! Je ne suis pas game ? Je vais te le montrer si je ne suis pas game, moi !’ Ouais. Quand j’étais game, là, tout le monde était content de moi. Pis, eille ! t’es notre amie. Puis, c’est ça l’adolescence, hein ! [...] C’est dangereux, mais c’est comme ça. [...] Si tu fais pas ça, ben, t’es un trou-de-cul, puis tu te fais piler dessus. Puis tout le monde te chie dessus. [...] J’étais très intelligente, moi. C’est parce que je voulais pas. [...] Je voulais même pas. Ça me disait rien. J’aimais bien mieux... j’ai... j’ai comme fui à 14 ans, là. [...] Ma frustration a passé comme ça."

"À 14 ans, je ne consommais pas à tous les jours, là. C’était plus genre le vendredi, le samedi, là. Après le popper ça été le pot puis le hasch. Après ç’a commencé, la... la coke. La mescaline, l’acide. Tout ce qu’il y avait à prendre, là." [Facile de se procurer ça ?] "C’est pas dur, à l’école, là. [...] Dans une polyvalente, y’en a à tous les coins de case, là. Dans mon temps, c’était de même. J’imagine qu’aujourd’hui, c’est encore pire, c’est-à-dire encore plus. J’ai vu, moi, des petits gars de 12 ans, dans des parcs, fumer des joints, là. Eille ! Elle est où ta mère, y’est où ton père, là ? C’est quoi qu’ils font là ?"

[À l’intérieur d’un mois là, tout va se jouer ?] "Oui." [Qu’est-ce qui s’est passé ?] "Ben. Là. Les petits gars ! À 14 ans, j’étais plus vierge, évidemment." [T’avais déjà eu des relations ?] "Non. Jamais. Si j’aurais pas... si j’aurais resté en famille d’accueil, là. À 18 ans, je suis sûre que j’aurais été encore vierge, là. Parce que les petits gars ne m’attiraient pas. Tu sais, je pouvais dire : ’Ah oui ! il est beau !’ Mais pas plus que ça. Tu sais. J’étais pas rendue là, moi, là. J’étais rendue à l’école. J’étudiais, je faisais mes affaires. Je faisais mon ouvrage sur la ferme avec papa, puis toute ça. Fait que les petits gars, j’avais pas le temps pour ça, moi, là, là. J’aimais mieux aider à ma famille moi." [Pourquoi on t’a placée dans une famille d’accueil à Donnacona ?] "Parce que la première famille d’accueil, ils avaient fermé le dossier, là, y’étaient plus famille d’accueil. J’ai même pas resté là un mois [à Donnacona]. J’ai pas resté là un mois... je les aimais pas. Je me sentais pas bien là. Eux autres, y’avaient déjà une fille puis un gars. Puis c’était comme plus eux autres qui passaient avant moi. Puis dans mon autre famille d’accueil, c’était pas comme ça. Tout le monde était égal. J’ai dit au travailleur social : ’Moi, là, tu me changes de famille d’accueil ou tu me rentres à L’Escale. Tu me fais sortir de là, parce que je vais fuguer’. Pis je l’aurais fait. [...] J’ai été trois ans et demi à l’Escale, de 14 à 17 ans. À 17 ans et demi, j’ai été au foyer Claire-Joie, un foyer de groupe à Sainte-Foy, en arrière de Place Laurier. [...] Heu... J’ai été, si je ne me trompe pas, au moins six mois, sécuritaire parce que j’agissais pas comme il faut, hein. Évidemment, là. Si j’étais là, c’est pas parce que je... je faisais comme il faut, hein ! Heu... j’étais délinquante. J’étais impolie. Je me foutais de toute, puis... je parlais mal, là. Heu..., après ça, j’ai fait mes preuves. Je me suis assise avec ma mère, mon intervenante. Puis là, elle m’a dit : ’Garde ! Si tu fais comme il faut, puis que tu es respectueuse envers le monde, puis que tu fais tes affaires comme il faut, elle a dit, on va te transférer au Carrefour’. Le Carrefour, c’est une unité ouverte. J’ai commencé à faire comme il faut. Je me suis fait influencer pour fuguer. Puis j’ai fugué Puis je me suis ramassée à Montréal, au moins deux mois. Avec une autre fille." [T’avais quel âge, là ?] "Quinze ans, j’imagine."

Fugue et prostitution

[Comment ton amie a fait pour te convaincre ?] "Ah, qu’on allait être bien ! Qu’on allait avoir la paix ! Qu’on se ferait pas écoeurer par eux autres !" [Elle était plus vieille que toi ?] "On avait le même âge. Parce que elle, elle avait déjà fugué avant, plusieurs fois. On était en sortie dans la cour, dehors. On a tout simplement passé par-dessus la voiture, puis on a piqué à travers le champ, le champ des soeurs, là. Puis y’avait quelqu’un qui nous attendait en bas en auto. On est parti à Montréal. L’aventure. Ah. C’était l’automne. Il commençait à être l’hiver. Il faisait fret en tabarouette ! On squattait dans les... les piaules [piqueries]. Ça n’avait pas de bon sens. [rires] Puis là. Ben. Là, la prostitution a commencé à embarquer, évidemment, hein ! Il fallait que je mange, moi, là. [...] Ah ! J’étais tellement sur les nerfs, hein ! Ma première fugue, moi, là. Sauter par-dessus une clôture. Puis c’est haut à L’Escale, là, une clôture. Fallait pas que je manque ma shot parce que j’aurais été en punition encore plus longtemps. [rires] C’est ça. Montréal... un mois et demi, deux mois, à peu près, que j’ai été là. Jusqu’à temps que les polices me ramassent. Ils avaient ma photo. Comme ça. Ils m’ont mis la photo de même. Parce que ma mère, c’est une femme de ménage, puis elle travaille pour une police. Ça fait que ç’a n’a pas été long, qu’ils m’ont retrouvée, là." [Je trouve moi que ça leur a pris du temps à te retrouver !] "Mais j’étais à Montréal. Ils pensaient que j’étais Québec, que moi, j’appelais ma mère. Je lui disais que j’étais à Québec. [...] Elle me croyait, là. Qu’est-ce que tu voulais qu’elle dise ! J’aurais pas dit... : eille ! Je suis à Montréal ! Puis là, un moment donné. Ben. Au fil des semaines qui passaient, y’ont fait des enquêtes au carré D’Youville, avec ma photo. Y’a personne qui m’avait vue. Fait que là, ils se sont bien aperçus que... Puis, je pouvais pas être morte, j’appelais ma mère quasiment à toutes les semaines, là."

[Quand vous êtes débarquées à Montréal, raconte-moi ce qui s’est passé.] "C’était wow ! Pas pareil comme ici, hein ! Je suis débarquée direct au coin de Sainte-Catherine puis Saint-Laurent, là. Dret dans le coin, là, que toute brasse, là. Fait que là, c’était : Hein ! On va avoir ben du monde ! ... c’est fucké. Plein de lumières. Heu... ça parle en anglais. Ça parle en chinois. Ça parle en espagnol. Ça parle... Tu sais. J’étais comme ici, moi, là. J’étais partie en voyage, là... dans un pays loin, loin. Dans le fond, c’était pas si loin que ça. [...] Là, je voyais les filles. Les prostituées en mini-jupe, puis en camisole. Puis les grosses bottes, puis les faux ongles, là. Je me disais : ’Mon Dieu ! Seigneur ! Qu’est-ce que c’est ça !’ Tu sais. J’avais pas vu ça. Québec, moi là à Québec, on en voit pas beaucoup de ça, là. Fait que... c’est comme ça que ç’a commencé [...] Elle [mon amie], elle connaissait du monde déjà, des punks. [...] Elle était de Montréal. Elle connaissait tout le monde. Puis je me suis mis amie avec des punks. Puis je suis devenue punk moi avec, il fallait bien que je change mon look un peu. Je me suis rasée le coco au complet. J’ai changé du toute au toute. Avant, moi, j’étais habillée... Tu sais. Fallait pas que je sois tout croche. Puis à Montréal, c’est tout le contraire, là. Des jeans déchirés, puis des bottes à capes. Puis, envoye ! On ne se casse pas la tête. Le monde mange de la marde ! [rires] Fait que c’est ça. Jusqu’au temps où je me fasse ramasser. À part avoir fait de la prostitution, à Montréal, et puis m’avoir tenue avec des punks, j’ai pas fait grand-chose, là."

[Comment tu vas commencer la prostitution ?] "C’est parce que là, j’ai demandé à... cette personne-là, elle s’appelait Caroline, j’ai dit : ’C’est ben beau qu’on est en fugue. Mais, j’ai dit, on fait comment pour manger ?’ Ben. Elle me dit. ’T’as rien qu’à faire des’mottés’. Fait que là, j’ai dit : ’C’est quoi ça des mottés ?’ Là, tu sais. Moi, j’arrivais là, de... de... de nulle part, là. J’avais l’air d’une vraie innocente, là. Je connaissais rien ! Tu sais. Ben. Elle dit. " Tu ramasses des bonhommes, sur le coin ! Y’a un char qui arrête. Il va te demander de le sucer. Ben. Tu lui demandes de l’argent." "Eille ! j’ai dit, ben. Mon Dieu ! J’suis pas capable de faire ça, moi, là. Attends un peu ! J’ai jamais fait ça." Tu sais. C’est comme traumatisant. Moi, j’avais pas couché avec soixante mille gars avant, là. Je l’avais fait deux fois. Fait que c’est comme ça que ç’a commencé. Je me suis dit : "Je vais prendre mes [incompréhensible] puis je vais partir" [rires]. Je l’avais jamais fait. Il parlait même pas français. C’était un genre d’Arabe... très agressif. Il m’a brassée, ça n’avait même pas de bon sens, là !" [T’as eu une relation sexuelle ?] "C’était pas... y’avait rien de doux, là-dedans." [Étais-tu consciente du danger ? As-tu eu peur ?] "J’ai jamais été vraiment une peureuse, moi, d’avance. C’est juste que... qu’est-ce qui me faisait le plus peur, c’est de coucher avec. [Pas peur de te faire battre ou de ...] On ne pense pas à ça, hein. On voit juste le signe de piastre, là. Tu sais. T’as faim, là. Tu veux manger, là. C’est le genre : deux jours que t’as pas bouffé là. Tu bois de l’eau, puis tu bois de l’eau, là. Crisse ! Là. Puis tu te gèles, en plus." [Tu consommais des drogues à ce moment-là ?] "Ben. Oui. Une gang de punks..." [Tu consommais quoi ?] "De la mesc. De la mesc. Souvent ils consomment ça, eux autres, parce que ça coûte moins cher, là. Puis ça gèle longtemps, là. C’est pas comme de la poudre, là. La coke... ça ne dure pas longtemps. Ça fait que c’est comme ça que ça a commencé."

"J’avais des condoms, aussi. [...] Parce qu’elle, elle m’en avait donnés. Elle a dit : "Oublie pas de mettre ça !" Je ne connaissais pas ça ben ben, moi, là, des capotes, là ! Je les ai mis pareil. [...] Heu... puis c’est ça. Là, j’ai... j’ai poigné la twist de ça. Hein ! Un moment donné, ça devient facile. Tu te familiarises avec ça, c’est pas dur !" [C’est pas dur ?] "Ben. C’est pas dur dans... dans... moi, j’ai pas trouvé ça dur, parce que j’avais pas conscience. C’est sûr, gelée puis à jeun, là, c’est pas pareil, pantoute ! Gelée, là. Tu te câlices de toute ! Tu te fous de toute. Tu veux rien qu’avoir de l’argent pour aller te chercher d’autre dope après, puis manger un peu. Mais à jeun, je ne pense pas qu’à cet âge-là, là ! Je ne suis pas sûre !"

[Qu’est-ce que t’as perdu en faisant ça ?] "Ben. J’ai perdu mon estime de moi. Ça c’est sûr ! J’ai perdu... la pudeur. Je pourrais peut-être même dire que j’ai perdu ma virginité parce que... j’étais plus vierge, sauf que faite comme ça, c’était comme si... ce serait fait... j’aime pas ça dire ce mot-là : déviargé. Y’a-tu un autre mot qu’on peut dire ? Tu sais, c’est un autre monde, là. T’es pas en amour avec eux autres, là. C’est pas long. Tu les connais même pas. Tu sais même pas dans quoi tu t’embarques ! Tu sais même pas si yé propre. Tu ne sais pas si... qu’est-ce qu’il a fait avant. Tu sais rien, là."

[Qu’est-ce que tu penses de ces hommes, de ces clients-là à ce moment-là ?] "Ah ! C’est des chiens. C’est des... des bâtards qui profitent de nous autres. Heu... je veux dire que je ne suis même pas majeure, moi, là, là. Puis tu... tu me fourres, là. Tu me baises, là. Tu fais n’importe quoi, puis tu t’en fous, là. Dans le fond, tu me brasses, tu me fais mal. Ça les dérange même pas, là. Une fois, j’ai mangé des claques sur la gueule. Pendant le temps qu’il était en train de le faire, là. C’est parce qu’il y en a qui traitent comme ça, sado-maso, là. Il te serre la gorge. T’es quasiment en train de crever puis... il te baise en même temps, là. C’est quelque chose, pareil ! Puis tu sais, j’en ai rencontré du monde qui... avaient des femmes, y’avaient des enfants, puis je leur disais : " T’es ben écoeurant de faire ça à ta femme !" "Oui, mais il dit, ferme ta gueule/Je te paie !" "Oui, mais je m’en fous." Tu sais. Déjà à 15 ans, je me souciais là de... de sa femme, de ses enfants, là. [...] Puis je dis : "C’est quoi je fais, moi, si ta femme arrive en arrière ? On ne sait pas ! Elle peut peut-être te suivre, là. C’est moi qui mange une volée à cause de toi !"

Retour à L’Escale

"J’ai été à Montréal jusqu’à temps que je me fasse ramasser par la police. Ils me redescendent à L’Escale. Là, évidemment, en arrivant à L’Escale, je suis... je suis démolie, hein. Je pleure, j’ai de la peine, je ne me comprends plus. Puis qu’est-ce que j’ai fait là ? Puis pourquoi je l’ai fait ? Ils m’ont prise en main. J’ai été en isolement deux jours. [...] Je mangeais dans ma chambre. Je ne pouvais pas téléphoner. Après ça, j’ai fonctionné, je te dirais, au moins un bon quatre mois, comme il faut. Là, je me suis stabilisée. Après ils m’ont transférée au Carrefour, un centre ouvert [...] J’ai dû poigner mon seize ans, j’imagine, parce que j’ai commencé à travailler. Je me suis trouvé un emploi. J’étais plongeuse au Marie-Antoinette. [rires] Là, t’as le droit de travailler à l’extérieur. C’était ça ou j’allais à l’école. [...] Moi, j’ai dit, l’école, je ne veux rien savoir. J’y ai été un petit boutte là, pendant ces quatre mois-là. J’étais au sécuritaire, je ne pouvais pas aller travailler, j’étais au sécuritaire et j’allais à l’école. Mais quand ils m’ont transférée, là, ils m’ont dit que mon rendement était pas bon à l’école, que là, fallait que je prenne une décision. Soit que je travaille ou ben non, je retourne à l’école, ou ben non, ils me retournent au sécuritaire. Là, je ne voulais pas retourner au sécuritaire. [...] Quand t’a une envie de pisser là, tu cognes à ta porte, t’envoie un petit carton, là. Puis ta fenêtre, c’est un grillage. Puis ta petite fenêtre de porte est grosse de même. C’est un grillage aussi." [C’est une prison.] "Oui. C’est une prison. Ta porte est barrée. T’as pas le droit d’avoir de bouteille de parfum. Tu peux pas avoir de rasoir. Tu peux pas avoir des... des gros morceaux de plastique. Tu peux pas en avoir... parce que tu peux t’ouvrir les veines. Tu peux te mutiler avec ça. [...] Moi, j’avais... Je m’étais coupée avec des petites bouteilles de... voyons ! des échantillons de parfum je les avais cassés à terre. Je m’étais mutilé les bras. Fallait que je me fasse mal. Je ne sais pas pourquoi. J’ai jamais su. Mais c’est comme ça." [Tu te faisais ça souvent de l’automutilarion ?] "Non. Je l’avais pas fait avant.[...] Pour moi, c’était comme : Occupez-vous de moi. Faites de quoi. Aidez-moi, là. Tu sais. [...] Je me serais pas suicidée."

[Est-ce que c’est la période la plus difficile de ta vie, à ce moment-là ?] "Oui. Parce que là, la prostitution embarquait en plus, là. C’est quelque chose là, dans la vie d’une petite jeune de 15 ans, là. Mais là, quand j’ai commencé à travailler, là, j’ai remonté en tabarouette mes affaires. Là, je recommençais à m’habiller comme il faut. Mes cheveux ont poussé. Je me suis fait faire un balayage, puis... j’étais une fille propre."

"Ben, j’étais à mes affaires. Je veux dire, je prenais soin de ma personne. Je faisais mon ménage dans ma chambre. Heu... puis là, j’ai réussi à me ramasser de l’argent. Évidemment. J’étais dans le centre d’accueil. Je faisais juste travailler. Tu ne paies pas de pension au centre d’accueil, hein. [...] J’avais mon argent dans mon compte. J’ai peut-être resté là, deux mois, trois mois, pas plus. Puis je me suis trouvé une autre job dans une garderie. La madame, elle m’a essayé en stage une semaine, puis elle a décidé de me garder. [...] Je m’occupais des enfants."

Foyer de groupe et fugue

"Jusqu’à temps de m’en aller au foyer de groupe. Ben, là, à 17 ans et demi. [...] Tu ne peux plus rester au centre d’accueil à 18 ans. Puis j’avais ramassé mon trousseau. Ben, mon trousseau, dans le sens, mes chaudrons, mes assiettes. Tout ce que j’avais de besoin pour m’en aller en appartement, là."

"À 17 ans et demi, ils m’envoient au foyer de groupe. Là, au foyer de groupe... t’as ta liberté. Fait que là, j’ai toute recommencé mes niaiseries. [rires] J’ai recommencé mes niaiseries. J’ai lâché ma job. Je me suis ramassée à Montréal, encore. J’étais à veille de partir, hein, 18 ans, ben, 18 ans. Peut-être... je suis partie de là, c’était... l’hiver, fait que... il me restait peut-être trois mois avant mes 18 ans. Si je ne me trompe pas." [Pourquoi t’as fugué ?] "Je ne sais pas. On dirait que de ravoir ma liberté, ça m’a comme... je ne sais pas. J’ai fugué avec une de mes amies, mais... [...] J’ai recommencé à consommer." [L’autre fille, c’est elle qui t’a influencée pour partir ?] "Non. Y’a pas eu d’influence. Moi, j’ai juste dit : "Je m’en va d’icitte, à soir. " Ben, elle a dit : " Ben, O.K je vais m’en aller avec toi." C’est ça. Partir du foyer de groupe, c’est pas dur, c’est comme sortir d’icitte. Fait qu’on est parties. [rires] [...] Ben. Moi, j’ai téléphoné au petit chum que j’avais, là. C’est lui qui est venu me chercher. Il nous a montées à Montréal. Il est resté deux jours avec moi, là-bas, je pense. Après ça, il a redescendu, parce que lui, il travaillait. Il voulait pas comme trop s’embarquer là-dedans, non plus, là. C’est ça. Là, on a recommencé à dégénérer, puis... à consommer, à faire de là prostitution... Là, c’est moi qui ai revenu, j’étais plus là." [rires] [Ça été long cette fugue-là ?] "Ça maximum, trois semaines, je dirais." [Qu’est-ce qui t’a décidée à revenir ?] "Ben. Peut-être l’inconfort, là. L’inconfort, puis je savais que j’étais à là veille de partir, ici. Je ne voulais pas toute perdre mes affaires que je m’étais achetées, là. Fallait que je me trouve un appartement, puis... que je m’occupe de mes affaires, hein. Mais quand je suis revenue au foyer de groupe, si y’avaient voulu, ils auraient pu me retourner au centre d’accueil. Ils ne me l’ont pas fait. [...] C’est sûr que bon, il a fallu que... que je m’assois avec eux autres, là. Ils m’ont demandé pourquoi j’avais fait ça. Puis, là, j’étais ben partie, là. Fait que quand je suis partie de là, j’ai été rester avec une de mes amies, en appartement."

18 ans et la liberté

"Ça me prenait du monde autour de moi. [...] Et c’est pour ça que je dirais qu’aujourd’hui, quand je me ramasse vraiment toute seule, là, je file tellement mal, là. Ben. J’ai tout le temps été habituée comme ça, hein. En famille d’accueil, on était plusieurs... [...] Au centre d’accueil, on était plusieurs. Puis quand j’ai fugué, ben, on était plusieurs. Ben. J’ai tout le temps été habituée d’avoir du monde autour de moi. En appartement, ma colocataire, elle se gèle au boutte. Fait que... je fais la même affaire qu’elle. Je ne travaille plus, j’ai mon assurance-chômage. C’est vrai. L’assurance-chômage, après ça, je fais des petits voyages à Montréal. Je pars sur le pouce, retour... jusqu’a temps qu’un moment donné, je reste là. Ramassé mes bagages, j’ai été habiter à Montréal. Puis j’ai habité dans une maison d’hébergement, là, Le Passage."

[Entre 18 et 20 ans, elle oscille entre Québec et Montréal, consomme et fait la rue, vit au Passage, un refuge pour les femmes qui sont dans la rue et qui veulent de l’aide, et finit par se lasser de la rue] : "Je consomme plus ou moins parce que là... je commence à être tannée un petit peu. Ça va se replacer. J’avais commencé un cours de soudure là. [...] Puis... ben là, c’est ça, j’étais à là Maison Passage. Là, je sortais, heu... y’a une couple de soirées que je ne suis pas revenue. Heu... j’ai été ramasser mes bagages... j’ai été rester avec un gars... jusqu’à temps que je fasse une overdose. Là, j’ai été à l’hôpital quasiment un mois. [...] J’étais dans un bar avec un... un client, justement. J’ai été aux toilettes. J’ai laissé ma bière sur là table. Je suis revenue. J’ai calé ma bière puis là... je ne me rappelle plus de rien. Puis ils m’ont fait des prises de sang à l’hôpital, puis ils ont pas été capables de voir c’était quoi. Fait qu’on ne le sait pas c’est quoi. [...] Fait que je me suis réveillée à l’hôpital. Là, j’étais pleine de charbon, parce qu’ils m’ont fait boire du charbon pour que je sois malade. Étant donné qu’ils ne savaient pas c’était quoi que j’avais dans le sang. C’était peut-être juste dans l’estomac que c’était pris.
En tout cas, j’ai vomi. Pour avoir vomi du charbon, j’en ai vomi en masse. Là, je suis ressortie de l’hôpital, parce que j’allais un peu mieux. Le lendemain, ils m’ont rentrée d’urgence, je tombais à terre, puis j’avais même pas consommé, là. Là, c’est là que j’ai commencé à faire de l’épilepsie. Des convulsions. Fait que j’ai été un mois intense à l’hôpital. [...] En sortant de là... je reviens à Québec. Je vais faire mon tour au PIPQ (1) comme d’habitude. Ça fait onze ans que je viens ici. [...] J’avais 18 ans. Quand je restais à Québec, j’avais entendu parler du PIPQ, je ne me rappelle plus par qui. Puis... j’étais venue faire un tour. [...] Ça a commencé comme ça. Je faisais plus la prostitution, non plus. Étant donné que je ne consommais plus, hein. Après ça, j’ai travaillé dans une maison de thérapie(2). J’étais cuisinière et j’accompagnais aussi les personnes, là, comme pour aller voir le médecin, ou aller au Bien-être ou peu importe, là. Ceux qui ne peuvent pas sortir tout de suite tout seuls. Que quand tu rentres à là maison Marie-Frédéric, t’es deux semaines fermée. Si tu veux aller au dépanneur, faut que tu y ailles avec quelqu’un. Là, j’ai rencontré B., [le père de ses deux premiers garçons], il était en thérapie, là, lui."

La vie de couple

"On a couché ensemble une fois, puis je suis tombée enceinte, tout de suite. Fait que c’était pas... vraiment ce que je voulais. Sauf que je ne voulais pas me faire avorter, non plus. Fait que c’était pas la relation idéale que j’avais rêvé d’avoir avec un homme, là." [Elle vivra cinq ans avec ce conjoint qui a des problèmes d’alcoolisme, de toxicomanie, qui est violent comme son père l’a été pour sa mère, et qui là trompe. Elle découvre qu’elle vit dans un cercle de violence en assistant à un atelier donné sur le sujet.] "Peut-être deux, trois mois, après là, j’ai commencé à m’apercevoir que... y’avait de quoi qui ne marchait pas, là. Il commençait à être agressif. Sauf que, étant donné que j’ai tout le temps connu ça dans le monde de la rue, au centre d’accueil, le monde est agressif là-dedans, là. Fait que moi, j’ai pas été élevée comme ça par rapport à ma famille d’accueil. J’ai comme découvert ça, cette année, ce genre de personnalité-là. Sauf que je me disais : "Bon, c’est normal". Jusqu’à temps que je vienne ici [au PIPQ], puis qu’il y ait une formation sur la violence. Là, j’ai allumé. Là, ça m’a fait mal." [Qu’est-ce qu’il faisait ?] "Là, il me faisait de la manipulation. Après ça, c’était la lune de miel. Hein ! Ma chérie, je t’aime ! Il m’apportait des fleurs. Une semaine après, ça recommençait. C’était tout le temps comme ça. Le triangle, hein." [Elle tente à plusieurs reprises de le quitter mais revient toujours vers lui et finit par le quitter définitivement à 25 ans. Elle se réfugie avec ses deux enfants dans une maison de femmes.]

[Seule, pendant un an et demi, elle demeure sobre] : "J’étais toute seule avec mes deux enfants, hein. Jusqu’à temps que je rencontre l’autre.., moineau. [rires] Ah ! Par l’entremise d’un de mes amis. [...] Il était pas vieux lui. Je l’ai rencontré, il venait d’avoir 18 ans. Elle en a 26. On a couché ensemble le premier soir. Puis on a vécu ensemble la semaine après. C’était tout le temps comme ça. Ben. Là, c’est plus comme ça, aujourd’hui là. Ç’a été comme ça, longtemps. Là, un moment donné, là ! Fait que j’ai été avec [lui] deux ans [et c’est avec lui qu’elle fera son troisième fils]. Mais là, j’ai tellement mangé de... ! Là, le monde me disait : "Règle tes affaires, puis dis-le qu’est-ce qui fait pas ton affaire. Puis, tu sais : "Laisse-toi pas piler sur la tête !" Fait que là, avec S., c’est ça qui est arrivé. Fallait pas qu’il fasse une coche de travers parce que je ne me gênais pas pour lui dire. Là, ç’a dégénéré, on se battait, puis... [...] Ah oui, oui. Moi, j’avais pas peur de lui, là. Moi, je me suis dit : "Ah ! c’est assez, là ! Je suis écoeurée que tout le monde me pile dessus, là." Fait que c’est ça. Les polices sont venues souvent. Mais souvent, c’était pas à cause de lui, c’était moi qui commençais, hein. C’est moi qui le frappais, là. [...] Après deux ans, j’ai appris qu’il m’a trichée pendant toutes ces deux années-là. [...] Elle s’est fait confirmer la chose par quelqu’un qui le connaissait. [...] J’ai raccroché, parce que j’étais au dépanneur, j’avais pas de téléphone chez nous. [...] Je me suis fâchée sur l’auto. [...] J’ai cassé la vitre du char. J’ai arraché l’antenne. J’ai cassé le miroir. [...] Après ça, je suis rentrée chez nous. J’ai pété ma coche devant mes enfants. C’était pas fort de ma part, là. [...] La journée après, j’ai blessé mes petits. [...] C’est pas à eux, y’avaient pas d’affaire à avoir ça.[...] Ouais, mais là, j’ai fait ce que j’ai pu aussi. Je les ai placés parce que c’était vraiment pas un climat pour eux autres. J’ai été un mois là... vraiment sur la dèche. Puis j’ai tout brûlé chez nous. [...] Je me suis blessée partout. Je me suis coupé les doigts. Hum." [Et lui ?] "Ben. Il essayait de m’arrêter. Plus qu’il essayait de m’arrêter, plus que je le vargeais. C’est comme si j’y disais : "Va-t’en ! Va-t’en ! Je ne veux plus te voir. Ramasse tes affaires, puis va-t’en. Tu vois bien, osti ! Tu me fais péter les plombs. Va-t’en !" "Non. Je ne m’en va pas." "Va-t’en pas, je vais continuer à péter ma coche, moi." [...] Je voulais qu’il s’en aille. J’étais écoeurée de le voir. Il m’écoeurait. Il me dégoûtait. Il... il... c’était dégueulasse. Tout ce qu’il m’a fait, là !"

"[...] Puis y’a un soir que je suis arrivée de veiller. J’étais maganée. Puis, c’est ça, il m’a violée. [...] Je ne m’en rappelle pas. Mais je me suis ramassée à l’hôpital, le lendemain. J’avais ,j’avais toute l’anus déchiré, fait que... c’est sûr qu’il s’est passé quelque chose là, hein ! Il dit qu’il a pas fait ça. Mais, moi, j’ai dit : "C’est pas ce que le docteur m’a dit, par exemple, hein !" J’étais pleine de bleus. J’étais... ç’avait pas de bon sens. Je venais de finir de me faire battre. Je ne m’en rappelle pas, j’étais trop maganée. [...] Fait que là, ils m’ont demandé si je voulais lever une plainte, puis j’ai dit : "Non !" Là, j’en vivais trop en même temps. Il m’a séquestrée en plus chez nous. Il m’a renfermée dans la chambre de bains. Il [...] Ben, que là, j’y disais de s’en aller. Puis : "Ben. Non. Moi, je t’aime. Je ne veux pas m’en aller, puis je regrette ce que je t’ai fait." Là, ça s’est adonné que j’ai été dans la chambre de bains. Je pense que j’ai été pisser ou me moucher. Je ne m’en rappelle pas. Il a fermé la porte, puis il s’est mis devant la porte. Fait que là, j’avais mon téléphone cellulaire avec moi. Il me l’a enlevé des mains. Il l’a garroché. Là, j’ai... pour me sentir un petit peu plus haute, je me suis assise sur la laveuse. Là, je me sentais un petit peu plus supérieure que lui. Puis j’avais tellement peur. Je me suis dit : "S’il faut qu’il me pète la face dans... dans le miroir ou sur le bain, là. Je suis faite, moi !" Puis là, j’ai eu un bon dieu pour moi. Ç’a cogné à la porte, fait que... Mais ça m’a marquée."

[Comment était-il avec son petit garçon ?] "Eille ! J’avais trois enfants, moi, O.K. J’ai accouché au mois de juillet. Les enfants commençaient l’école au mois de septembre. Monsieur dormait. Il ne se levait pas. J’allais porter les enfants à l’école avec le bébé dans la poussette, en plein automne. La nuit, là, le bébé pleurait, j’avais de la misère à me lever. Écoute ben ! J’étais brûlée. Crisse ! Là, j’avais deux enfants qui allaient à l’école. Fallait que je fasse les lunchs, les devoirs. Quand ça arrivait, y’allaient à la garderie l’après-midi. Ça arrivait le soir, fallait qu’on soupe. Fallait que je m’occupe du bébé. Fallait que je leur donne leur bain. Fallait que je fasse le ménage. Il ne faisait rien. La nuit, là, le bébé pleurait. Je disais : "Lève-toi, S., je vais faire une dépression, osti ! Aide moi !" "Non." Il tombait endormi. Des fois, il donnait le biberon au bébé. Il tombait endormi avec le bébé dans les bras. "Eille ! Innocent, réveille ! Osti ! Tu vas l’échapper à terre. C’est un bébé là !"

[...] [Et les enfants là-dedans ?] "Là, je m’en suis voulu longtemps, parce qu’ils m’ont vue, me fâcher, là. [...] Je me suis fendu les doigts, là. Ça paraît encore ! Ça guérira jamais. Je me suis ouvert les doigts, là. Les enfants étaient quasiment juste à côté de moi, là. Fait qu’ils m’ont vue saigner. Puis ils m’ont vue avoir de la peine. Puis... ils m’ont vue tout ébranlée, là. Je m’en suis voulu longtemps de ça, là. Je ne veux pas... je ne veux pas qu’ils aient juste cette image-là, de moi, là. Ça, ce sera à moi de reprendre le temps perdu quand ça sera le temps, hein !" [Tu penses que... que ça se répare.] "Oui. L’image peut pas s’en aller, mais des fois juste de comprendre qu’est-ce qui s’est passé, c’est déjà beaucoup". [Au moment de l’entretien, elle est séparée de ses enfants depuis huit mois].

Escorte pour survivre

Entre son premier et son deuxième conjoint, il s’est écoulé un an et demi : "Dans cette année et demie là, j’ai travaillé dans une agence d’escortes. [...] C’est ça, j’ai travaillé dans une agence d’escortes. J’avais mes deux enfants en bas âge. J’avais pas beaucoup d’argent. J’étais sur l’aide sociale. J’avais.., je te dirais un bon sept, huit mois, comme il faut. Mais durant ce sept, huit mois là, je pourrais dire que... faut que j’exprime ça comme il faut, là [...]. Ça quand même été une belle période pour moi. Je ne consommais pas. J’ai pas recommencé à consommer, là, parce que j’ai recommencé là. Je... je veux pas passer pour une personne... pas de conscience. Je veux trouver le mot pour le dire comme il faut. Je les ai faits mes enfants pour qu’ils manquent de rien. Je pourrais dire... je ne veux pas mettre la responsabilité sur eux autres, là. [...] Tu comprends ce que je veux dire ? [...] Je ne voulais pas qu’ils manquent de rien. Je voulais qu’ils soient habillés comme il faut... fait que je l’ai fait pour ça." [T’aurais pas pu faire autre chose, choisir un autre moyen de gagner de l’argent ? C’est ça que tu me dis ?] "C’était pas assez payant. J’aurais pu aller travailler au salaire minimum. Mais câline ! Je l’aurais donnée à la gardienne au complet, la paie ! Fait que ç’a été une solution que j’ai trouvée de vivre de même !"

[T’as fait ça comment ?] "J’ai poigné le journal. J’ai appelé. Il dit : "Je vais aller te rencontrer." "Ben, t’as juste à venir me voir, chez nous. " J’ai dit : "Moi, je ne me déplace pas, j’ai pas de char". Il est venu me rencontrer, il m’a fait travailler tout de suite. [...] Fait que c’est ça. J’ai travaillé, puis je ne voyais pas souvent mes enfants. La fin de semaine, je ne travaillais pas. Je passais du temps avec mes petits, câline !"

"Là, je suis fatiguée, hein ! J’ai fait ça pendant sept, huit mois, là. Dormir trois, quatre heures par jour. J’étais rendue maigre, ça n’avait pas de bon sens ! Je ne mangeais quasiment pas. J’avais pas le temps ! De toute façon, t’as pas vraiment d’appétit, non plus, là. [...] Je travaille cinq jours. [...]. Ça me coûte cent cinquante piastres par semaine de gardienne ! [...]. De quatre heures à je ne sais pas quand. Puis je vois mes enfants trois heures par jour. J’ai pas dormi encore, là. Je peux pas dormir. Je veux voir mes petits. Je m’ennuie d’eux autres, là. Ils ne me voient pas eux autres, non plus." [Contrôles-tu tes heures de travail ?] "C’est juste que si tu ne travailles pas de ce que lui te demande, il en prend une autre. Tu perds ta place ! [...] Y’a de la concurrence. [...]"

Sortir de ça

[Comment tu faisais pour le faire ?] "Quand t’es capable de te faire une barrière, là, dans ta tête là. Que tu te dis, je m’en vais travailler, je travaille, c’est tout ! [...] Faut pas que tu t’arrêtes à qu’est-ce que tu fais. Quand y’en a un qui est en train de te pénétrer, là, pense pas à tes enfants ou pense pas à qu’est-ce que t’aurais pas dû faire, puis pense pas que t’es là, avec. Pense à d’autre chose. Pense que t’es sur le bord de la plage. Pense que tu fais de l’équitation. Pense à qu’est-ce que t’aimes. Mais pense pas à qu’est-ce que t’es en train de faire, là. [...] Ben. Faut que tu joues ton jeu, hein ! Faire semblant de jouer, aussi, hein ! [...] C’est ça, là. Toi, t’as avantage à ce que ça... aille vite. [...] Mais j’ai pas le choix d’être... j’ai pas le choix !... J’avais pas le choix. Que si je me laisse aller là-dedans, je vais me détruire. Déjà que... je ne te dis pas que y’a des fois que... heu... je... je me voyais pas en train de faire ça. [...] Mais c’est de se ramener, là."

[Et qu’est-ce qui va t’arrêter ?] "J’étais plus capable, je ne suis plus capable. Plus capable. Puis là, ma conscience là ... c’est comme je te dis, ça peut être facile de se mettre une barrière face à ça, comme ça peut être difficile de la garder. Comprends-tu ? [...] Un moment donné, là. Ouf. T’as besoin là d’aller... d’aller te reposer chez vous, là. Là, c’est le temps de voir... c’est le temps de voir qu’est-ce que t’as fait... C’est ce qui fait que ça remonte quelqu’un. [...] Ben. Dans le sens que quand tu te retrouves toute seule chez toi. Heu... je ne te dis pas qu’il y avait pas des soirs que je braillais pas comme un bébé, là. Puis que j’allais pas me laver quasiment dix fois parce que je me dégoûtais moi-même, là. C’est ça se retrouver, là. Tu te sens sale, c’est correct." [Ils t’ont souillée, hein !] "Pas parce qu’ils ont été sales avec moi ! C’est ça, c’est parce qu’ils ont été sur mon corps, à moi. [...] Tu sais. Tout le monde te touche. Y’en a cinq, six qui vont me toucher dans une soirée. Sept, huit, neuf dix. Peu importe ! Ça commence à en faire des mains sur ton corps, là ! Un moment donné, tu viens que t’as plus d’intimité avec ton corps. Hein ! [...] C’est comme, c’est à tout le monde. Prenez-le là ! C’est à tout le monde !... Fait qu’à cette heure... Oui. Ç’a pas été facile... heu... j’ai braillé. J’ai braillé. Je ne me trouvais pas belle. Heu.. j’avais beau m’arranger les cheveux, me maquiller, m’habiller."

"Oublie ça, là. Eurk ! T’es laite. Tu sais. Pas belle, puis je ne m’aimais pas. Mais aujourd’hui, c’est le contraire, j’ai appris. C’est pas facile de se pardonner les affaires qu’on a faites, là. C’est pas facile de ravoir de l’estime de nous autre. Puis de retrouver sa pudeur, de retrouver son corps. Là, il m’appartient mon corps, c’est à moi, là. [...] Y’a pas personne qui va y toucher, là. Il est à moi. C’est ça que je te disais tantôt. Juste de me faire regarder, là, j’aime pas ça. Je me sens comme un morceau de viande."

Analyse

Jade naît dans un contexte de grande pauvreté. Sa mère, probablement une enfant de Duplessis, est monoparentale et pauvre, n’a pas de conjoint ni de famille et elle se prostitue. À la pauvreté économique de Jade s’ajoute la pauvreté des liens sociaux comme en manifeste le choix de sa marraine qui n’est pas apparentée à sa mère mais en est l’employeure. La petite est placée dans une bonne famille d’accueil où elle restera huit années. Pendant cette période, elle visite régulièrement sa mère. À 14 ans, sa mère la reprend avec elle pendant un mois. On ne sait pas pourquoi la mère l’a reprise avec elle, mais la vie de Jade chavire. Jade ne voulait pas quitter sa famille mais sa loyauté filiale envers sa mère naturelle l’oblige à la suivre. En déséquilibre absolu, elle devient délinquante et violente, abandonne l’école, consomme des drogues, etc. Sa mère est dépassée et l’abandonne en la remettant aux services sociaux.

Jade s’est prostituée à deux moments différents de sa vie et de deux manières différentes. Dans sa première période, elle est en fugue. Elle a alors 15 ans (en 1988). La prostitution fait partie de toutes ses fugues. Dans toutes ces occasions, la consommation de drogues est associée à son comportement prostitutionnel. Puis elle cesse de se droguer et sort de la prostitution. Elle veut vivre autre chose. Elle connaît un moment de répit pendant lequel elle fonde une famille. Malheureusement, elle fait alliance avec un homme violent, qu’elle quitte à 25 ans. Seule, pauvre et désireuse d’offrir plus à ses enfants, elle décide de se prostituer dans une agence d’escortes par refus de la pauvreté. C’est sa seconde période de prostitution, qui dure sept ou huit mois. Forcée de travailler de longues heures au risque d’être renvoyée, elle finit par ne plus voir ses enfants qui lui manquent. Physiquement épuisée, elle quitte l’agence. Dans ce second temps de prostitution, son cas est typique de la prostitution alimentaire liée à la pauvreté, à la monoparentalité féminine, à la survie où la mère se prostitue pour faire vivre ses enfants. C’est autre choseque delaprostitutionconsacréeàpayerlaconsommationdedrogues.

Pourquoi Jade se prostitue-t-elle ? Elle n’a pas été abusée dans sa famille et n’a pas été, non plus, abusée dans la rue, puisque, sur la rue, elle n’a pas été sollicitée pour se prostituer, elle s’est elle-même offerte. Ce n’est pas non plus un homme qui l’a amenée à se prostituer, c’est une copine qui l’a entraînée. Sur le plan personnel, elle est adolescente et elle vit une grande épreuve. Elle est en fugue et consomme des drogues. C’est la loi de la gang qui l’y forcera. Voyons comment. La première fois qu’elle se prostitue, elle ne le fait pas pour payer la drogue. On comprend qu’elle fait partie d’un gang de rue, qu’elle consomme des drogues, mais pour manger : [Comment tu vas commencer la prostitution ?] "C’est parce que là, j’ai demandé à... cette personne-là, elle s’appelait Caroline, j’ai dit : " C’est ben beau qu’on est en fugue. Mais, j’ai dit, on fait comment pour manger ?" Ben. Elle me dit : "T’as rien qu’à faire des mottés !" Fait que là, j’ai dit : " C’est quoi ça, des mottés ?" Là, tu sais. Moi, j’arrivais là, .... de... nulle part, là. J’avais l’air d’une vraie innocente, là. Je connaissais rien ! Tu sais. Ben. Elle dit : Tu ramasses des bonhommes, sur le coin ! Y’a un char qui arrête. Il va te demander de le sucer. Ben. Tu lui demandes de l’argent." Son amie lui indique la rue et la prostitution pour répondre à son besoin de manger. Cette amie appartenait à ce gang bien avant cet événement. C’est une fille de Montréal, elle est dans son propre réseau, elle connaît tout le monde, elle est chez elle et se prostituait déjà avant cet événement. À son arrivée dans la rue, Jade est prise en charge par le gang de rue qui, au début, lui fournit de la drogue. Plus tard, et arrivé à un certain point, le gang ne pouvant très longtemps la faire vivre, elle doit elle-même se prendre en charge. C’est là que son amie lui indique la solution : se prostituer pour manger. Être acceptée dans le gang suppose qu’elle se prostitue pour obtenir l’argent qui lui est indispensable. A-t-elle d’autres choix ? Elle ne peut pas retourner chez sa mère, celle-ci l’a remise aux services sociaux. Elle ne peut pas, non plus, retourner à sa première famille d’accueil qui est maintenant fermée et qui n’est plus famille d’accueil. Elle ne peut pas retourner en arrière, les ponts se sont effondrés derrière elle. Elle va de l’avant, va dans la rue. Il y a des endroits où le fait d’y aller est faire de la prostitution. Quand tu fugues, la rue est un lieu de rassemblement mais c’est aussi un lieu facile d’accès pour gagner de l’argent en se prostituant. Ça, les clients le savent. Dans ce système, le client contribue à produire de la prostitution.

Finalement, il y a, dans cet exemple, rupture à deux niveaux. Il y a la rupture entre les deux familles de Jade, l’une urbaine, sa famille d’origine, et l’autre rurale, sa famille d’accueil. Il y a la rupture entre les deux milieux sociaux, celui de la culture familiale de sa famille d’accueil qui valorise l’effort, la persévérance et le renforcement positif, et celui de la culture de pauvreté de sa famille d’origine où la loi de la facilité et la loi du découragement alimentent le quotidien. Jusqu’à quel point le modèle d’identité à la mère naturelle a-t-il joué un rôle et contribué à conduire Jade à se prostituer est impossible à déterminer, mais ne peut être ignoré. Dans cet exemple, sortir de la prostitution et cesser de consommer des drogues équivaut à revenir à sa première famille d’accueil. C’est ce que Jade a fait.

Cet exemple fournit deux voies d’entrée dans la prostitution. La première se situe du côté de la famille, avec le modèle d’identité à la mère, et la seconde, du côté du social et dans la séquence suivante : jeunesse-fugue-drogues-prostitution. Rose Dufour.

Notes

1. Rappelons que le PIPQ est le sigle du Projet Intervention Prostitution Québec.
2. La Maison Marie-Frédéric, qu’elle avait fréquentée pour régler son problème de toxicomanie.

Extrait du livre « JE VOUS SALUE... Le point zéro de la prostitution », par Rose Dufour, Éditions Multi-Mondes, p. 36-52. Nous avons respecté rigoureusement le texte de l’auteure bien que la langue parlée du témoignage puisse paraître quelque peu difficile à lire. Format : 15 x 23 cm, 672 pages, 2005, reliure souple, ISBN 2-89544-068-9, 39,95$. Reproduit avec la permission de l’éditeur et de l’auteure que Sisyphe remercie chaleureusement. Rose Dufour s’est assurée d’obtenir également l’autorisation de Jade pour la reproduction de ce témoignage sur Sisyphe. Site de Multi-Mondes

Mis en ligne sur Sisyphe, le 30 avril 2005.


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Jade et Rose Dufour



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