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vendredi 6 décembre 2002

C’était en décembre 1989

par Micheline Carrier



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- Lire le texte du 6 décembre 2004 : Quinze ans, quatorze femmes et tant d’autres.

Les sociétés patriarcales transmettent encore des erreurs grossières, dont les conséquences sont lourdes d’abord pour la vie des filles et des femmes, mais aussi pour les relations que les garçons entretiennent avec le monde.

En ce 6 décembre 2001, il fait un vent doux qui me reporte des années en arrière, à une époque où je flânais également, sac au dos, en revenant de l’école. J’ai toujours aimé le vent. Outre la mélodie qui lui est propre, j’apprécie sa complicité avec les autres éléments de la nature, les arbres qu’il décoiffe, l’herbe qu’il couche, les nuages dont il accélère la promenade, les frissons qu’il donne aux cours d’eau, les caresses qu’il dispense généreusement aux chevaux et aux vaches dans les champs. Vous me direz qu’il n’y a guère de vaches et de chevaux dans le quartier de Rosemont... Je parle bien sûr d’un autre lieu et d’un autre temps, dans le Bas Saint-Laurent sur la ferme de mon père. Aujourd’hui, même dans cette région, on ne voit guère d’animaux dans les champs. Le monde agricole s’est industrialisé et, rentabilité oblige, les animaux sont engraissés à l’intérieur afin qu’ils produisent plus et plus vite.

On observe des choses intéressantes quand on flâne. Deux personnes très âgées flânent, elles aussi, main dans la main. Une magnifique chatte, portant un joli collier de Noël, est attachée à l’entrée d’un édifice ; elle observe sa propriétaire - pardon ! sa co-locataire ou sa gouvernante... - qui ramasse les feuilles sur le terrain. Je ne la connais pas. Ce n’est pas une raison de ne pas lui parler chat. Un sujet inépuisable pour les amoureux et amoureuses des félins. Évidemment, nos chats respectifs ont de grandes qualités et de petits défauts. Ils sont capables de prouesses exceptionnelles ! Et quelle intelligence ! Ils comprennent tout ! On croirait entendre des parents vanter les mérites de leur progéniture !

Je poursuis mon chemin, clopin clopant, rien ne presse. Sentiment d’avoir la vie devant moi, comme à 6 ans. Bizarrerie du réchauffement climatique : dans une ruelle, près de la 3e avenue à Rosemont, je vois un pommier plein de pommes. Le 6 décembre ! Il a perdu toutes ses feuilles, mais conservé ses fruits. Les oiseaux doivent être contents. Leur bonheur sera peut-être éphémère. Si le réchauffement de la planète s’intensifie, ne va-t-il pas modifier les conditions de la vie humaine et animale, et pas nécessairement pour le mieux ? Enfin, ce n’est pas sur ce sujet que je veux réfléchir aujourd’hui, mais sur une autre tragédie.

Treize ans déjà et nous n’avons pas oublié.

C’était en décembre 1989. Un jeune homme, fusil à la main, a surgi dans une salle de cours de l’École polytechnique à l’Université de Montréal. Il a séparé les filles des garçons et tiré à l’aveuglette sur les premières. Il s’est ensuite promené dans l’édifice avant de retourner l’arme contre lui. Bilan : quinze vies interrompues brutalement.

Un garçon malheureux, sans doute. Mais aussi un garçon éduqué dans la conviction que le masculin a partout préséance sur le féminin et frustré que l’École polytechnique ait préféré, cette année-là, la candidature de filles à la sienne.

Marc Lépine a commis un crime contre la liberté et la place des femmes dans la société. Il en était conscient. En criant sa haine des féministes, Lépine a signé les motifs de son geste dramatique. Sa colère visait spécifiquement les femmes. De quoi faire frissonner, encore aujourd’hui, les femmes qui nourrissent des ambitions légitimes pour leurs filles ou pour elles-mêmes. La rage de Lépine donnait en même temps au mouvement féministe le crédit du progrès réalisé par les femmes en éducation, particulièrement dans les secteurs traditionnellement masculins.

La vengeance du jeune homme était préméditée. Il avait en outre établi une liste de personnalités féminines, dont certaines du milieu politique et des médias. A-t-il eu l’intention de s’en prendre à elles ? ... En dépit des faits, bien des gens à l’époque ne voulaient pas reconnaître explicitement que le meurtrier visait des femmes simplement parce qu’elles étaient des femmes. J’ai été surprise que le premier ministre du Canada, M. Jean Chrétien, rappelle clairement cette évidence lors d’une allocution aujourd’hui.

Lors de cet événement tragique, les médias ont refusé les analyses féministes. D’ailleurs, les voix masculines occupaient presque tout l’espace médiatique. Certaines d’entre elles faisaient leur la haine de Lépine à l’égard des féministes. Des chroniqueurs ont presque accusé le mouvement féministe d’être responsable du drame... par provocation - relisez les textes de Pierre Foglia, le chroniqueur adulé (je ne sais pas pourquoi d’ailleurs) du quotidien « La Presse ». Le Canada, surtout le Québec, a connu une vague antiféministe qui en a blessé plus d’une. On trouvait toutes sortes d’excuses au meurtrier et tous les prétextes pour attaquer le mouvement des femmes. Des psychologues et des psychiatres, presque tous des hommes, ont spéculé des jours et des jours sur les mobiles du crime, occultant le plus évident des mobiles, la frustration de Lépine du fait que des filles aient été admises, et non lui, à l’École Polytechnique.

Avant même qu’on sache quoi que ce soit de la famille du meurtrier, les psy avaient déjà incriminé les relations du jeune homme avec sa mère. En réalité, c’est du côté de son père que se situait le principal problème. Un homme décrit comme un être méprisant et violent, qui battait les membres de sa famille, Marc y compris. Quand les faits ont été connus, les spéculations à caractère psychanalytique ont tourné court. Pour la psychanalyse traditionnelle, la responsable de tous les maux, c’est la mère. On laisse le père tranquille...

Il ne s’est pas trouvé beaucoup de ces gens pour penser à la détresse des femmes québécoises bouleversées par le drame, par le mobile du meurtrier et par les discours misogynes autour de ce drame. Pas beaucoup de psy pour suggérer que de nombreuses femmes pourraient avoir besoin de soutien, comme les proches des victimes et la communauté étudiante de Polytechnique. Pourtant, ce drame a causé et laissé des blessures profondes chez plusieurs partout au Canada. Il a atteint plusieurs femmes au plus profond de leur être, dans l’essence même de leur féminité.

Le mouvement féministe québécois, mis en cause autant par les médias que par le meurtrier, a vécu des années de fragilité et d’hésitation. Je ne suis pas certaine qu’il s’en soit remis tout à fait. On n’a qu’à voir comment des femmes, surtout des jeunes femmes, se méfient du féminisme dont elles profitent pourtant des acquis. Elles oublient, ou elles ne savent pas, que leurs aînées ont pris des risques et ont mené des luttes épiques pour améliorer la condition des femmes et, partant, leur avenir à elles, ces jeunes filles. Les médias claironnant leur mépris du féminisme et des féministes, elles tiennent à s’en dissocier de peur qu’on les méprise à leur tour si on les croit féministes. C’est triste.

L’idéologie patriarcale encore et toujours

Aujourd’hui, ce 6 décembre, je reviens de l’aquaforme en me remémorant cette histoire désolante. La vie n’est pas toujours équitable. Elle a ses favoris et ses favorites. Ces jeunes femmes, dont le seul crime, aux yeux du meurtrier, était de vouloir réussir une vie professionnelle en dehors des sentiers battus, n’ont pas eu de chance. Combien y a-t-il de Marc Lépine en puissance à l’échelle de la planète ? Il n’y a pas qu’au Québec qu’on enseigne aux garçons à se croire des êtres supérieurs « par nature » et à mépriser l’élément féminin. Pensons à tous ces hommes qui invoquent les prophètes ou les dieux pour justifier l’exclusion des femmes et leur domination sur elles. Ailleurs aussi on tue les femmes lorsqu’elles refusent de se soumettre ou même lorsqu’elles le font. Et la communauté internationale tolère ces crimes sous prétexte de respecter la « culture » et les « traditions » d’autrui. L’obligation d’assistance de personnes en danger ne s’applique pas dans le cas de la persécution systématique des femmes.

Les sociétés patriarcales transmettent encore des erreurs grossières, dont les conséquences sont lourdes d’abord pour la vie des filles et des femmes, mais aussi pour les relations que les garçons entretiennent avec le monde. Quel être rationnel peut croire aujourd’hui que, à chances égales, un sexe est supérieur à l’autre dans la vraie vie ? Il existe en ce monde des individus des deux sexes plus talentueux, plus doués dans certains domaines, que d’autres. La différence n’est pas synonyme de supériorité. La maturité affective et émotionnelle influence parfois les facultés intellectuelles, le jugement et le rendement, surtout à certaines étapes de la vie. On le constate, ces années-ci, dans le monde scolaire. L’analyse qu’on en fait laisse croire que n’est pas révolue la mentalité selon laquelle il y a UN « sexe fort ».

Les filles réussissent mieux que les garçons à l’école. Pourquoi ? Je pense que les filles prennent leurs études plus au sérieux parce qu’elles savent que la société, plus particulièrement le marché du travail, exige davantage des femmes. Ces filles devront gagner leur place, elles en sont conscientes et s’y préparent. En outre, la majorité d’entre elles vivent peut-être mieux les perturbations de l’adolescence que la majorité des garçons. De leur côté, si les garçons ont tendance à prendre l’école à la légère, c’est peut-être par excès de confiance : ils savent que la société leur réserve, de toute façon, les meilleures places et les meilleurs traitements. Peu importe l’effort qu’ils fournissent, la société donne encore préséance aux hommes. Du seul fait d’être homme, on part avec une longueur d’avance. Alors, pourquoi s’en faire ? C’est d’abord à ce niveau qu’il faudrait aider les garçons.

Mais non, disent les savantes et savants technocrates, si les filles réussissent mieux, c’est parce que l’école n’est pas adaptée aux garçons et véhicule des valeurs « féminines ». De quelles valeurs s’agit-il ? Le goût d’apprendre, la lecture, la volonté de réussir, l’effort, les relations humaines, le civisme, ces valeurs-là ont-elles un sexe ? Quelles valeurs « masculines » veut-on mettre à l’agenda des écoles qui n’y sont déjà ? Certaines facultés de médecine projettent de modifier les critères de sélection parce que plus de filles que de garçons sont admises à cette profession... Il y a plus de femmes en soins infirmiers. A-t-on déjà cherché à modifier la situation ?

Ce qui est dit entre parenthèses, c’est que la profession médicale jouit d’un tel statut et d’un tel pouvoir qu’on ne veut pas la laisser entre les mains des femmes... La société dit aux femmes : « Vous avez votre place, à la condition de ne pas dépasser les hommes. » Au moment où les filles commencent à s’affirmer et à occuper la place qui leur revient, la valorisation des garçons pour le seul motif qu’ils sont des « gars » et la sélection académique sur la seule base du sexe vont-ils redevenir à la mode ? On a dit aux femmes qu’elles devraient s’adapter aux « règles du jeu » masculines, elles l’ont fait, et si bien qu’on veut maintenant changer ces règles parce que les hommes n’y sont pas à tout coup gagnants.

Dans mon enfance aussi, les filles réussissaient en général mieux que les garçons à l’école primaire. Et pour les mêmes raisons : elles prenaient l’étude plus au sérieux et travaillaient davantage. Cela a-t-il suscité un débat ? Je ne m’en souviens pas. À l’époque, il est vrai, le succès des filles aux niveaux primaire et secondaire ne représentait pas une « vraie menace » puisque la majorité d’entre elles ne se rendraient pas à l’université ni n’aspireraient à une profession. Mais à l’époque de mon adolescence, on enseignait tout de même aux filles à cacher qu’elles étaient intelligentes afin de ne pas effrayer les garçons ou, pire encore, de heurter leur amour-propre. Avec le résultat que de nombreuses filles et femmes, réprimant leurs aptitudes et leurs talents, ont joué les idiotes pendant une partie de leur vie.

Elles m’ont entraînée loin, ces réflexions sur quatorze jeunes filles, promises à un brillant avenir, et assassinées par un jeune homme incapable d’accepter que les femmes puissent choisir leur place dans l’existence.

Montréal, 6 décembre 2001. Mis à jour en novembre 2002.

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Micheline Carrier
Sisyphe

Micheline Carrier est éditrice du site Sisyphe.org et des éditions Sisyphe avec Élaine Audet.



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  • > C’était en décembre 1989
    (1/2) 31 décembre 2002 , par Marie-ève Fournelle

    rép: Micheline Carrier
    rép: Natasha Bouchard Isabelle Boily
    rép: Line
  • > C’était en décembre
    (2/2) 10 novembre 2002 , par Annie





  • > C’était en décembre 1989
    31 décembre 2002 , par Marie-ève Fournelle   [retour au début des forums]

    Je suis aussi une femme. Étudiante à l’Université de Montréal, juste à côté de la polytechnique.

    Et je me rappelle aussi la tuerie. Je devais avoir 13 ou 14 ans et, est-ce l’effet de ma naïveté d’adolescente, je n’y ai vu à l’époque que l’oeuvre d’un dément, sans doute perturbé mais pas tellement différent d’un Denis Lortie ou d’un Charles Manson. Les médias pourtant (mes souvenirs diffèrent sans doute des vôtres, j’étais jeune je ne me souviens probablement que de ce qui m’a le plus marqué) ont ressassé mille fois qu’un Marc Lépine se terrait bien caché en chaque mâle. Je me souviens avoir regardé mon père, (qui avait coutume de dire que le jour où les femmes seront au pouvoir, ce jour-là le monde irait mieux) et avoir tenté d’imaginer mes trois frères comme des mâles possessifs, dominants et potentiellement dangereux. Je me souviens m’être dit que les médias racontaient vraiment n’importe quoi.

    Je le pense encore. Je suis de cette génération de jeunes femmes dont vous parlez qui, sans pour autant être anti-féministes, réagissent parfois violemment aux propos de celles qui démonisent trop facilement la partie masculine de l’humanité. Je ne suis pas en guerre contre les hommes qui m’entourent, ni contre un ideal-type abstrait du mâle, aisément détestable puisqu’imaginaire. Les salauds, ne vous déplaisent, n’ont pas de sexe.

    Je suis de celles qui croient que l’évolution des valeurs véhiculées par une société demande du temps, beaucoup de temps. Vous blâmez une civilisation machiste de rester sourde aux violations des droits de la femme dans de si nombreux pays ? C’est ridicule. Une perspective sexuée n’a rien à voir là-dedans. Une société ne peut changer que si des pressions pour le changement surviennent de l’intérieur de celle-ci. Cela demande du temps, et ça ne peut pas s’imposer. C’est un combat qui ne peut pas être mené de l’extérieur.

    Il y à peine 50 ans que nous avons obtenu le droit de vote. Dans 20 ans, les professions libérales seront occupées à majorité par des femmes, puisqu’elles sont plus nombreuses à poursuivre des études universitaires. Dans tout cela, où est-il, le mâle dominateur en perte d’autorité que nous devons tant craindre ? En train de faire appliquer des projets de loi visant à garder les femmes à la maison ? À restreindre l’éducation aux petites filles ? Occupé à diminuer les salaires féminins pour décourager notre implication dans la vie économique et politique ?
    À ce que je sache, c’est tout le contraire. Je ne dis pas que tout est rose désormais et qu’on doit s’endormir sur nos lauriers. Je dis qu’il faut permettre au temps de faire son oeuvre et que cracher sur les mâles à grands coups de procès d’intention bidon et étriqués pour rehausser l’image de marque de la femme est une erreur de jugement impardonnable.

    Cela vous étonne, que les jeunes femmes rejettent les discours féministes contemporains ? Mon avis c’est que le discours anti-patriarcat, qui trop souvent propage la haine et la paranoïa envers les hommes, nuit au féminisme beaucoup plus qu’il ne l’aide. C’est bien dommage, mais ça n’est pas très très crédible. Il n’y a pas que les femmes, vous savez, qui se sont senties concernées par l’attentat de la polytechnique. Beaucoup d’hommes aussi. La très vaste majorité des hommes. Beaucoup d’entre eux aimeraient participer à un projet de société laissant une place plus équitable et plus respectueuse aux femmes - est-ce nécessaire de les en exclure ? Est-ce seulement juste ?

    Je doute que vous publiiez cette lettre mais quoiqu’il en soit, je reste ouverte à discuter de tout ce que j’ai écrit ici. Il me semblait important de le dire. On se demande, en vous lisant, si vous ne vous trompez pas de combat. Vous scindez au lieu d’unir, et vous vous demandez pourquoi les hommes réagissent mal au féminisme, pourquoi les jeunes filles ne se sentent pas y appartenir... je vais vous le dire : vous donnez l’impression de ressasser le drame de la polytechnique comme les américains le 11 septembre : parce que ça donne un prétexte à la haine.
    Et ça n’est pas très bon pour la cote de crédibilité.

    • > C’était en décembre 1989
      4 janvier 2003 , par
      Micheline Carrier   [retour au début des forums]

      Comme vous le dites : « Une société ne peut changer que si des pressions pour le changement surviennent de l’intérieur de celle-ci. Cela demande du temps, et ça ne peut pas s’imposer. C’est un combat qui ne peut pas être mené de l’extérieur. » Encore faut-il que quelqu’un-e fasse ces pressions et mène ces combats. Puisque vous faites référence au droit de vote des Québécoises, je souligne que c’est ce qu’ont fait Thérèse Casgrain et d’autres femmes
      pour obtenir ce droit en 1940 (il y aura 63 ans en avril cette année) : pressions et combats. Des années de discours, de démarches au Parlement de Québec et d’« erreurs de jugement impardonnables » (selon leurs détracteurs/trices) pour obtenir enfin que les Québécoises soient reconnues comme des citoyennes. On trouvait ces pressions et ces discours « ridicules » à l’époque. (Lire L’histoire des femmes du Québec depuis quatre siècles, du Collectif Clio, Quinze, 1982. Il a été réédité).

      Si ces femmes, ainsi que des générations de féministes dans leur sillage, avaient écouté les propos de ceux et de celles qui voulaient les faire se sentir coupables de diviser (« scinder », selon votre expression) les hommes et les femmes, si elles avaient prêté l’oreille aux calamités annoncées pour le jour où les femmes voteraient, eh bien, les Québécoises n’auraient pas obtenu le droit de vote en 1940. Le fait que les femmes doivent réclamer et se battre des années pour obtenir des droits dont les hommes jouissent sans effort démontre, ne vous en déplaise, qu’une « perspective sexuée » a bel et bien « à voir là-dedans. » Il en va de même des millions de femmes « dans de si nombreux pays » qui ne jouissent pas des droits élémentaires de s’instruire, de travailler, de sortir seules, de choisir leur mari, de vivre librement leur sexualité, des droits reconnus aux hommes de leur groupe. Être féministe, c’est aussi se montrer solidaire de ces centaines de millions de femmes qui ne prennent pas les armes contre leurs oppresseurs mais cherchent à changer leur société « de l’intérieur ».

      « Cracher sur les mâles à grands coups de procès d’intention bidon et étriqués » ne vaut pas mieux que cracher sur les féministes (ou les Juifs, ou les personnes immigrantes, etc...) à grands coups de procès d’intention bidon et étriqués. Je n’agis pas de la sorte. Vos propos me rappellent ceux de certains masculinistes qui prétendent que les hommes sont victimes des féministes. Même l’espérance de vie des hommes, inférieure à celle des femmes, serait la faute des féministes aux yeux de ces hommes, qui nient aussi les évidences (par exemple, la domination patriarcale, phénomène historique) ou banalisent la réalité qui les dérange : par exemple, la violence faite aux femmes. Le fait de rappeler l’envergure de cette violence constitue à leurs yeux un « abus » de langage, une attaque contre les hommes ou une incitation à la « haine ». Ils voudraient tout simplement qu’on n’en parle pas.

      Depuis trente ans, des groupes féministes et des individu-e-s au Québec et au Canada dénoncent la violence faite aux femmes, sensibilisent la population à ses causes et effets et offrent de l’aide aux victimes. Reconnaissons qu’il reste beaucoup à faire pour changer cette société « de l’intérieur ». Il n’y a pas si longtemps - une vingtaine d’années - , l’interrogation d’un député sur la protection des femmes en milieu conjugal paraissait « ridicule » et était un sujet de plaisanterie à la Chambre des communes à Ottawa. Ce qui me semble ridicule, quant à moi, c’est qu’on doive encore se battre pour faire respecter le droit fondamental à l’intégrité physique et morale au sein de sociétés qui se sont dotées de Chartes des droits célébrées partout au monde. Depuis l’homme de Cromagnon, on n’a pas encore trouvé moyen d’éliminer la violence sexiste sur la planète. C’est long, ne croyez-vous pas ?

      Je sais qu’« Il n’y a pas que les femmes (...) qui se sont senties concernées par l’attentat de la polytechnique. » Mais je n’ai vu ni entendu « la très vaste majorité des hommes » se lever et se prononcer sans équivoque contre les meurtres commis par Marc Lépine ou toute forme de violence contre les femmes. Plusieurs ont senti le besoin d’expliquer et de justifier le comportement de Lépine. Il s’en trouve encore aujourd’hui qui estiment que le meurtrier était un « militant des droits de l’Homme. »

      Je partage toutefois votre opinion sur le fait que DES hommes se sont sentis concernés par ce tragique événement. Au lieu de se croire exclus par le discours féministe, CERTAINS se sont sentis interpelés suffisamment pour agir AVEC les femmes en général et les féministes en particulier. Cest le cas, par exemple, du Collectif masculin contre le sexisme dont pouvez lire l’affiche et des articles sur ce site. Cette façon de « participer à un projet de société laissant une place plus équitable et plus respectueuse aux femmes... » me semble plus efficace que de rendre les féministes coupables de diviser hommes et femmes (comme si le patriarcat millénaire n’avait pas déjà fait le travail !) et de saper leurs efforts pour aboutir au changement. L’article d’Annie Lafrenière, une étudiante de 22 ans, montre que la domination « patriarcale » ne sort pas d’une imagination féministe.

      [Répondre à ce message]

    • > C’était en décembre 1989
      25 janvier 2003 , par
      Natasha Bouchard Isabelle Boily   [retour au début des forums]

      Nous sommes deux jeunes féministes qui aimerions réagir à un commentaire paru sur votre site. Nous avons été étonnées de constater que Marie-Ève Fournelle se permettait de parler au nom de toutes les jeunes femmes. En effet, les idées avancées dans ce texte ne rejoignent en rien notre façon de voir.

      Lorsque nos souvenirs remontent à ce 6 décembre 1989, ce n ’est pas l ’oeuvre insensée d ’un dément qui nous revient, mais bien le geste prémédité d ’un homme qui a mis par écrit sa haine des féministes, c ’est l ’acte intentionnel d ’un homme qui s ’est exprimé avec une arme automatique, symbole de guerre par excellence.

      Comme jeunes féministes, nous tentons depuis de dénoncer les rapports de pouvoir qui régissent les valeurs véhiculées dans notre société. La domination des hommes sur les femmes, notamment, continue de s ’exercer ici et dans de nombreux pays. Si l ’auteure semble trouver ridicules les revendications féministes qui y sont faites, il nous apparaît plutôt primordial de dénoncer qu ’en Afrique, des millions de femmes se voient refuser l ’accès à l ’éducation ; qu ’en Chine, on usurpe à des milliers de petites filles le droit d ’exister simplement parce qu ’elles sont des filles ; et qu ’ici au Canada, de nombreux hommes s ’offrent par Internet des épouses « exotiques » (des Promises), parce qu ’elles sont plus soumises que les Canadiennes. Quoi que veuille croire l ’auteure, la perspective est bel et bien sexuée.

      Il nous apparaît important de souligner que dans 20 ans, les professions prestigieuses et lucratives seront du domaine des sciences et de la technologie. Or, ces secteurs sont toujours occupés en majorité par des hommes et rien ne laisse présager, comme le croit l ’auteure, un revirement en faveur des femmes et de l ’égalité. De plus, il ne faut pas oublier que la réussite scolaire des filles ne se traduit pas par l ’accès à des emplois stables et rentables.

      L ’auteure s ’interroge en outre à savoir où est le mâle dominateur. Est-ce le simple fait qu ’il ait été renommé qui le rende si difficile à reconnaître : homme en détresse, homme en désarroi, père discriminé, garçon sans modèle, etc.? On le reconnaît derrière la montée de la droite politique et religieuse qui prône les valeurs traditionnelles, dont le retour des femmes à la maison. On le reconnaît derrière ces discours sur la non-mixité et sur l ’ajout de modèles masculins à l ’école. On le reconnaît aussi derrière l ’élaboration de programmes spécifiques destinés à promouvoir exclusivement la réussite scolaire des garçons et dans l ’occultation même des difficultés des filles. On le voit enfin occupé à MAINTENIR l’inéquité salariale.

      Finalement, comme jeunes féministes, nous en avons marre d ’entendre ce discours selon lequel nous excluons les hommes. Nous croyons au contraire que les hommes progressistes auraient tout intérêt à se joindre à la pensée et à l ’action féministes. En ce sens, nous les invitons à reconnaître que c ’est la domination homme-femme qui n ’a plus sa place.

      Natasha Bouchard Isabelle Boily

      [Répondre à ce message]

    • > La part de choses
      7 décembre 2003 , par Line
        [retour au début des forums]

      J’étais étudiante en droit. Il y avait des tas d’étudiants dans la rue et on se demandait pourquoi. La peur n’avait pas de nom ni de sexe. On avait peur, point. Les gars, comme les filles. J’ignorais où se trouvait mon chum …

      Ce qui est arrivé peut nous porter à faire des jugements généralisés, et c’est peut-être une erreur. Des fous, il y en a partout. Ils tuent des femmes, mais aussi des hommes et des enfants. Il y a aussi des meurtres basés sur les différences raciales.

      Il faut éviter à mon avis de faire porter le blâme à tous les hommes, comme s’ils faisaient tous partie d’un « système organisé ». On ne le ferait pas pour les autres groupes ! Je crois qu’il y a certes une éducation qui doit être effectuée afin de sensibiliser la population à la tolérance et la résolution de conflits, mais je crois que c’est une problématique très complexe (ce n’est pas blanc ou noir) et qu’on doit tenir compte des valeurs qui sont transmises dans notre société en général.

      Le premier texte de Micheline Carrier constitue un essai intéressant. Ayant vécu de près ces événements, je dois dire que je suis surprise de lire que le point de vue féministe avait été rejeté après le drame. Ce n’est vraiment pas le souvenir que j’en ai. Je ne détiens peut-être pas toute la vérité, mais mon souvenir est celui de débats sur la place des femmes, de la marche des femmes et de la restriction des armes à feu. Je crois que cet événement à très peu à voir avec l’attitude des jeunes femmes d’aujourd’hui face au féminisme.

      J’ai 36 ans. Je travaille à l’Université d’Ottawa et je suis donc en contact quotidien avec des femmes âgées entre 18 et 30 ans et je suis estomaquée d’entendre certaines d’entre elles discuter de la nécessité d’avoir un chum pour être « normale » et de tous les stratagèmes qu’elles utilisent pour arriver à leurs fins. Je crois sincèrement que le féminisme a fait de grands pas quant au marché du travail, l’éducation et la liberté, mais les médias (on dira qu’ils répondent à une demande…) font encore la promotion de la femme-objet. La libération sexuelle a eu l’effet pervers d’obliger les femmes à se plier à tous les caprices (t’es libre, t’es cool, alors pourquoi pas ?). Et c’est d’autant plus pénible à entendre lorsque je m’aperçois que les femmes exercent de la pression les unes sur les autres pour se conformer à cette nouvelle image sexy…c’est décourageant parfois.

      L’estime de soi des jeunes filles d’aujourd’hui n’est pas reluisant….elles ne partagent pas facilement cet état de fait. Alors elles fuient le féminisme. Pourquoi ? Parce qu’elles sentent qu’elles n’arrivent pas à la hauteur…elles sont prises entre une image vieillie du féminisme et les pressions des médias qui leur demande la perfection (t’es belle, t’es fine, t’es intelligente…). Quelle jeune femme veut ressembler à sa mère ??? Tout ceci pour dire que ce n’est pas tant l’événement, mais la réaction face à cet événement qui a peut-être rebuté de nombreuses femmes, surtout les jeunes.

      Ce que j’ai retenu de mon expérience ? Malgré tout ce qui s’est dit dans les médias, c’est la haine qui m’a marquée. Qu’une personne puisse tant haïr, tant vouloir détruire, c’est encore difficile à comprendre après tant d’années. J’ai pris dix années pour pouvoir en parler.

      Tant de haine ne peut qu’engendrer la haine. Lorsque je lis les articles des revues ou journaux, je perçois un esprit de revendication, qui bien qu’étant justifié, est souvent teinté de haine. Et lorsque je pense à cet événement, je n’ai pas le goût de propager la haine mais plutôt la tolérance. La tolérance c’est fondamental, c’est aussi vrai pour les femmes, les différentes cultures, les aînés, etc. La tolérance, ça se transmet à tous les jours, au quotidien. N’ayons pas peur de corriger les gens qui font la promotion de l’intolérance. Nous sommes une société qui accepte et respecte trop souvent la haine sans rien dire.

      Mon texte fait du coq-à-l’âne, je sais. C’est encore difficile de cerner le problème, même après toutes ces années. Rien n’est jamais simple… J’ai une fille de 12 ans….j’y pense parfois….

      [Répondre à ce message]

    > C’était en décembre
    10 novembre 2002 , par Annie   [retour au début des forums]

    Je m’appelle Annie. Je vais à l’université et j’ai l’âge de ces jeunes femmes mortes à la Polytechnique... C’est extrêmement difficile de réaliser que j’aurais pu être une de celles-là... juste parce que la vie m’a donné des seins et un vagin, plutôt que des attributs mâles. (!!!)

    Je me souviens de ce soir du 6 décembre. Des manchettes à la télévision. Je n’avais que 9 ans...mais cet événement est imprégné dans mon esprit depuis ce temps...

    Cette tragédie n’est que la pointe de l’iceberg. Cas "isolé", comme le clamaient haut et fort les médias ? Allez faire croire ça à quelqu’un d’autre.

    La haine et la peur des femmes sont enracinées dans la mentalité de nos hommes. Certains combattent cette mysoginie, mais la lutte durera toute leur vie. Je ne crois pas que ce puisse être "inné", pour un homme, de se considérer l’égal d’une femme. Le malaise persiste. Le "sexe fort" l’emporte.

    Pour ces hommes désireux d’une certaine égalité entre les sexes, il n’y a qu’à jeter un regard autour d’eux pour déceler une mysoginie socialement acceptée. Je n’ai qu’à penser à mon frère, ayant eu pour modèle le parfait mysogine : mon père.

    Je me souviendrai toute ma vie du rôle de "putain" que mon père attribuait ouvertement à ma soeur, lorsqu’elle venait coucher à la maison avec ses copains. Pourtant, il se faisait un devoir de féliciter mon frère lorsque la "chasse" avait été bonne et qu’il ramenait une fille dans son lit. En tant que femmes, nous n’avons pas droit à une quelconque vie sexuelle. Surtout lorsque nous semblons y trouver du plaisir... Cela est-il uniquement réservé aux garçons ? "Prendre son pied" n’est-il permis qu’à la gente masculine ? Mon père, ses frères, et leur propre père répondraient par l’affirmative.

    Diplômé du cégep en électrodynamique et premier de sa promotion, mon père vantait souvent ses exploits d’étudiant. Combien de fois nous a-t-il également dit qu’en tant que technicien, il valait mieux qu’un ingénieur ! Aujourd’hui étudiante à temps plein, ma réussite scolaire constitue une véritable menace pour son intelligence. Il qualifie promptement mes études de "perte de temps", et dévalorise tous mes efforts. Il n’aura "malheureusement" pas eu raison de moi.

    En tant que femme, je devrais me contenter d’un emploi peu payant et peu valorisant. Une femme doit se contenter de peu. C’est le message que mon père m’a continuellement envoyé. Je sais que pour être respectée de lui, il FAUT que je lui sois inférieure.

    M’étant battue toute ma vie contre son mépris écrasant des femmes, lui qui me répétait si souvent "Tiens-toi droite si tu veux être un homme !", je l’ai volontairement mis à l’écart et n’ai plus eu aucun contact avec lui depuis deux ans. Des regrets ? Aucun. Il m’a véritablement fallu m’en éloigner afin de m’épanouir en tant que femme.

    J’ai 22 ans, et je sens mon combat loin d’être terminé. C’est aussi à chaque fille, adolescente et femme de voir à ce qu’on les respecte, de ne jamais céder sous la pression, de se montrer agressives face au prétendu "sexe fort". C’est à nous que revient le droit et l’obligation de prendre notre place.


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