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dimanche 18 juin 2006

L’acquittement de Zuma en Afrique du Sud
Encore une femme violée jugée « non crédible »

par Sandrine Ricci, chargée de cours et doctorante en sociologie






Écrits d'Élaine Audet



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Le 8 mai dernier, Jacob Zuma, leader politique sud-africain, a été acquitté de l’accusation de viol qui pesait sur lui. Le juge a déterminé que la victime était consentante, sans quoi, selon lui, elle ne se serait pas rendue de son plein gré au domicile de Zuma. Ce dernier avait par ailleurs avoué, après avoir subi des tests d’ADN, avoir eu des relations sexuelles non protégées avec la jeune femme et qu’après, il avait eu soin de prendre une douche, pour éviter d’être infecté (sic) ! Une rapide revue des médias francophones qui ont couvert ce procès démontre que c’est ce comportement irresponsable et les contrevérités émises par l’accusé sur le VIH/sida qui ont véritablement choqué l’opinion publique. À juste titre, plusieurs observatrices et observateurs se sont offusqués d’un tel comportement, alors que l’Afrique du Sud est décimée par une véritable pandémie de sida. Je voudrais cependant rappeler que le viol des filles et des femmes constitue également une pandémie en Afrique du Sud et qu’il importe de contextualiser ce qui a été présenté tantôt comme un feuilleton, tantôt comme un fait divers.

Rappel des faits

En novembre 2005, une femme de 31 ans, militante de la lutte contre sida, est en visite au domicile de la famille Zuma, dans un quartier chic de Johannesburg. La femme connaît Jacob Zuma depuis l’âge de 5 ans, elle le présente en cour comme un ami de son père décédé et considère (considérait) l’homme de 64 ans comme un père. Jacob Zuma est un leader zoulou très charismatique, président du Congrès national africain (ANC), le parti de Mandela, candidat à la succession du président sud-africain Thabo Mbeki, en 2009. Les médias le présentent comme « le champion des masses populaires », un « autodidacte populiste », « consensuel » et « excellent orateur » (1).

Lors de son procès, Zuma affirme que la jeune femme, deux fois plus jeune que lui, avait clairement manifesté son désir d’avoir des relations sexuelles avec lui en portant une jupe courte et en s’asseyant sans croiser les jambes. Il invoque la culture zoulou qui stipulerait qu’un homme doit obtempérer au désir d’une femme... Il s’est exécuté si rapidement, d’ailleurs, qu’il n’a pas mis de préservatif bien qu’il connaissait l’état de santé de la jeune femme. Le politicien justifie cette omission en expliquant que les risques de transmission d’une femme à un homme restent peu élevés et que, de toute façon, il s’est douché tout de suite après le rapport sexuel, pour minimiser ces risques. De telles approximations ont soulevé l’ire des militantes et militants de la lutte contre le sida. Le juge lui-même a ouvertement réprimandé l’homme politique d’avoir eu des rapports non protégés avec une femme qu’il savait être séropositive.

Le juge Willem Van der Merwe s’est également montré très sévère à l’égard de la victime qu’il a attaqué sur la base de sa réputation et de son « penchant » pour les « fausses accusations » de viol. Selon L’Express, le juge aurait basé sa décision sur le fait qu’« il serait stupide qu’un homme bénéficiant d’une escorte policière et dont la fille se trouve à proximité surprenne une femme endormie et la viole en ignorant si elle va se mettre à hurler », ajoutant que « l’enquête n’avait pas permis de démontrer "au-delà du doute raisonnable" l’éventuelle culpabilité de Zuma » (2). La Presse mentionne que « à la barre, la plaignante avait expliqué avoir été violée par celui qu’elle considérait "comme un père", raison pour laquelle elle n’avait pas violemment réagi ou appelé à l’aide lors du viol présumé » (3). Le juge a rejeté cette explication comme « version » non crédible et estimé qu’une relation sexuelle consentante avait eu lieu entre la plaignante et l’accusé : Jacob Zuma a été acquitté.

Une affaire de crédibilité

Comment la parole d’un individu qui pense qu’une douche élimine les risques d’infection au VIH/sida pèse-t-elle plus lourd que celle d’une victime, a fortiori quand il fait également l’objet d’une accusation dans une affaire de corruption, pour laquelle il sera de nouveau jugé le 31 juillet prochain ? Est-il vraisemblable que la victime, une militante de la lutte contre le sida se sachant séropositive, ait envisagé d’avoir des rapports non protégés avec un homme deux fois plus âgé qu’elle, une figure paternelle ? Le comportement de cet homme, son sens de l’éthique, sa conduite envers les femmes, ont-il fait l’objet d’un examen pour déterminer sa culpabilité ?

Pourtant le juge a permis, dès le deuxième jour du procès, que la victime soit interrogée sur sa vie sexuelle. On lui a par exemple demandé comment elle avait contracté le virus du VIH/sida, ce à quoi elle aurait répondu qu’elle l’ignorait, rappelant que « malheureusement, le test vous dit seulement que vous êtes séropositive. Il ne vous dit pas d’où vient le virus » (4). En quoi cette question est-elle pertinente pour juger si cet homme a violé cette femme ce triste soir de novembre 2005 ? Comme c’est trop souvent la coutume dans les tribunaux, les conditions de vie, les « antécédents » de la victime sont examinés en corrélation avec sa « moralité » et abusivement scrutés à la loupe. Dans le passé, elle aurait accusé « à tort » deux hommes de l’avoir violée : est-ce suffisant pour présumer qu’elle en fasse une habitude ? Selon Libération, le juge a « estimé que la plaignante n’était pas crédible parce que, selon des témoins, elle souffre de troubles mentaux » diagnostiqués, quoique la victime ait refusé de subir une expertise psychologique (5). Survivante de plusieurs agressions qu’elle a tenté de dénoncer, donc contestataire du pouvoir patriarcal qui s’approprie les femmes pour assurer leur subordination, cette femme, de surcroît séropositive et court vêtue, s’est vu refuser « le droit » d’affirmer avoir été violée.

Et comment qualifier l’accueil que lui ont réservé les milliers de personnes venues manifester leur soutien à l’homme politique ? Certaines partisanes et certains partisans de Zuma brandissaient des pancartes portant l’inscription « Jacob Zuma n’a pas baisé cette chienne » et « Brûlez cette chienne ». D’autres « pro-Zuma » sont allés jusqu’à brûler la photographie de la victime et des sous-vêtements devant l’édifice de la cour ! C’est dans cette atmosphère haineuse que le tribunal a jugé cette affaire et réservé un traitement à une femme victime de viol qui s’avère tout aussi intolérable, particulièrement dans le contexte sud-africain, que les contrevérités sur le sida émises par l’accusé. À ce chapitre, notons que le juge a réprimandé Zuma du fait qu’il ne se soit pas protégé contre elle, on assiste donc à un renversement qui fait de la victime la coupable ! Quel message de tels jugements et de telles manifestations de mépris pour les victimes envoie-t-on aux milliers de femmes qui subissent des viols sans oser les dénoncer ?

Le viol des femmes, une pandémie en Afrique du Sud

Des associations locales comme Rape Crisis affirment que les femmes sud-africaines subissent au moins 50 000 viols par année, bien qu’elles pensent qu’il s’agisse d’un chiffre bien en deçà de la réalité. De nombreuses sources, incluant des rapports gouvernementaux, font état qu’une femme sur trois se fait violer à Johannesburg. Selon Human Rights Watch, l’Afrique du Sud est le pays du monde qui compte - officiellement - le plus grand nombre de personnes atteinte du VIH : 5,3 millions vivent avec le virus, 57% sont des femmes. Joanne Csete, directrice du programme VIH/SIDA à Human Rights Watch, affirme que le sida est en train de détruire l’Afrique du Sud et que « l’extension de l’épidémie est également accentuée par un autre fléau, la violence sexuelle contre les femmes » (6).

On s’inquiète de l’émergence de mythes atroces qui ajoutent une nouvelle dimension à la question de la violence faite aux femmes. Certains hommes violent des filles vierges ou d’une origine ethnique autre en imaginant qu’elles les « décontamineront » du virus ou les en protègeront. Selon cette « logique », plus jeune est la victime, plus efficace est le « traitement ». Les violeurs séronégatifs estimeraient, quant à eux, que les très jeunes filles n’étant pas encore actives sexuellement ne pourront leur transmettre le sida. On rapporte ainsi une recrudescence des viols de bébés filles (7).

La voix des femmes africaines

Le Soleil (Sénégal) rapporte qu’ « une cinquantaine de femmes membres d’associations de défense des droits de la femme et de lutte contre le viol (...) étaient venues au tribunal apporter leur soutien à la plaignante ». L’article mentionne que plusieurs des supporters de la victime étaient vêtues d’un « kanga », un pagne africain semblable à celui que la victime portait lors de son agression, « tenue que Zuma avait interprétée comme un appel de la jeune femme de 31 ans à avoir une relation sexuelle avec lui ». De plus, ces femmes brandissaient des pancartes sur lesquelles on pouvait lire : « kanga ne veut pas dire sexe ».

En avril dernier, 54 femmes de 21 pays africains se sont réunies à Johannesburg pour discuter des droits des femmes en lien avec le HIV/sida. Elles ont émis un communiqué à propos du procès de Zuma pour rendre hommage au courage de la victime qui a osé dénoncer son agresseur, un homme très puissant en Afrique du Sud (voir ce communiqué à la fin de cette page). Ce texte collectif dénonce également le fait que Zuma aurait tenté d’acheter le silence de la victime ainsi que celui de sa mère en lui offrant des vaches. Ces militantes déplorent aussi le traitement réservé à la victime, à propos des interrogatoires au sujet d’agressions sexuelles survenues alors qu’elle avait 5 et 13 ans, de la nonchalance de la police qui a complaisamment laissé les partisans de Zuma intimider la plaignante et des journalistes qui ont fait une couverture sexiste et biaisée de ce procès (8).

Du consentement des victimes

Le jugement qui a permis l’acquittement de Zuma semble largement s’appuyer sur la responsabilisation et le consentement de la victime, rien de nouveau dans le domaine de la violence sexuelle contre les femmes. L’accusé allègue toujours que la femme était consentante. C’est ainsi qu’il y a quelques années, en Saskatchewan (Canada), une jeune fille autochtone de 12 ans fut jugée responsable de son viol par trois Blancs adultes, parce que le juge Kovatch avait entendu un expert « venu affirmer que les jeunes qui subissent des abus sexuels dans l’enfance ont souvent par la suite des comportements sexuels non appropriés » (9). Sur la base de leurs « antécédents », on refuse à ces femmes « le droit » d’affirmer avoir été victime de viol.

On peut ainsi rapprocher les propos du juge sud-africain sur la responsabilité de la victime qui serait allée de son plein gré au domicile de l’accusé, de ceux de l’avocate qui avait récemment défendu les tortionnaires d’une mineure. L’avocate avait reproché à la victime d’avoir accepté de suivre ses agresseurs pour prendre une bière, alors qu’« elle était libre de refuser, sachant pertinemment qu’il était près de 23h le soir, pertinemment qu’elle n’avait pas la permission de ses parents, pertinemment qu’elle n’était âgée que de 14 ans et que ces jeunes hommes étaient près de leur majorité ou qu’ils l’avaient » (10). Comme l’a bien mentionné le juge Bouchard responsable de cette affaire, l’imprudence n’est pas punie par le Code criminel mais le viol, lui, l’est en toutes lettres, et je rajoute : à plus forte raison quand la majorité des agressions à caractère sexuel sont commises, ici comme ailleurs, par des connaissances ou des proches des victimes.

Le corps des femmes comme champ de bataille

Le procès de Zuma aurait dû permettre de rappeler la situation intolérable des femmes en Afrique du Sud et ailleurs dans le monde, alors que leur corps demeure approprié pour toutes sortes de motifs, des enjeux démographiques, au viol comme antidote au sida, en passant par toutes les variations de l’usage du corps des femmes comme champ de bataille. Il est très regrettable que les instructions des causes de viol reposent encore sur la crédibilité de la plaignante et que l’appareil judiciaire contribue à responsabiliser les victimes en exposant leur vie privée.

Enfin, contrairement à ce qu’affirme Le Figaro, « dans une société qui a le plus fort taux de violences sexuelles au monde », le débat avait de quoi « retourner » non seulement « toutes les associations féministes du pays », mais bien l’ensemble de la société (11). La question de la violence sexuelle nous concerne toutes et tous, il ne s’agit certes pas d’un problème féministe ou réservé aux seuls groupes de femmes.

À la sortie du tribunal, Zuma, heureux de son acquittement, entama un chant de libération zoulou, Mshiniwami (« Rendez-moi ma mitraillette »). Le journal Libération y voit un geste signifiant, pour ce candidat à la succession du président sud-africain Thabo Mbeki en 2009, que Zuma « repartait sur le sentier de la guerre » parce qu’il avait été limogé de son poste de vice-président du pays et suspendu de ses fonctions de vice-président de l’ANC (12). On peut néanmoins se demander à quelle « mitraillette » Zuma faisait référence et s’il ne se réjouissait pas aussi, qu’une fois encore, le sexe des femmes, particulièrement celles des « noires », ait pu être approprié en toute impunité. En effet, rappelons que c’est un juge blanc qui a acquitté Zuma, inculpé pour avoir violé une femme noire. Si cet homme noir avait agressé une femme blanche, le juge aurait-il été si clément ? Et si la victime avait été un homme ?

Notes

1. Hirsch, Valérie, « Jacob Zuma acquitté de viol:_l’avenir politique du leader sud-africain, candidat à la succession de Mbeki, reste incertain », Libération, mardi 09 mai 2006.
2. Reuters, L’Express.fr, lundi 8 mai 2006
3. AFP, « Afrique du Sud : Jacob Zuma acquitté », La Presse, 8 mai 2006.
4. Auteur-e non spécifié-e, « Procès Zuma pour viol : la plaignante interrogée sur sa vie sexuelle », L’Observateur (Congo), jeudi, 09 mars 2006
5. Op. cit.
6. Joanne Csete, « Sida et violence sexuelle », Enjeux Internationaux No. 3 (Bruxelles), hiver 2003
7. Joint Monitoring Committee on the Improvement of Quality of Life and Status of Women Parliament of the Republic of South Africa, Report on Violence against Women, Mai 2002. En PDF : www.info.gov.za
8. Pambazuka News, « The Jacob Zuma Rape Case : A letter to Khwezi », 13 avril 2006, pour lire le communiqué complet en français, voir plus bas dans cette page et voir aussi sur ce site : www.pambazuka.org
9. Voir sur Sisyphe.
10. Reuters, « Zuma acquitté », Le Devoir, 14 janvier 2006.
11. Caroline Dumay, « Accusé de viol, l’ancien vice-président sud-africain a été acquitté », Le Figaro, mardi 9 mai 2006
12. Op. cit.

JACOB ZUMA ACCUSÉ DE VIOL : 54 femmes de 21 pays d’Afrique signent une déclaration de soutien à Khwezi

Lors d’une réunion qui s’est tenue à Johannesburg pour discuter des droits de la femme et du VIH/SIDA, 54 femmes venant de 21 pays d’Afrique ont exprimé leur inquiétude sur le déroulement du procès pour viol intenté à Jacob Zuma. Ce dernier, vice président de l’Afrique du Sud, avait été accusé de viol suite à des allégations d’une femme séropositive de 31 ans.

Le procès a été marqué par des actes obscènes commis à l’extérieur du bâtiment abritant la Cour de Justice : Khwezi, car la victime est ainsi surnommée par ses sympathisants, a été malmenée et insultée par les partisans de Zuma.

Ces 54 femmes venant de 21 pays d’Afrique ont redigé la déclaration qui suit.

Nous qui sommes 54 femmes de 21 pays d’Afrique et qui représentons 41 organisations nationales, régionales et internationales y compris des
associations de femmes, de défense des droits de l’homme et de lutte contre le VIH/SIDA, nous sommes réunies à Johannesburg en Afrique du Sud, les 6 et 7 avril 2006 pour plaider en faveur des droits des femmes séropositives ou atteintes du SIDA. Nous sommes scandalisées par la façon dont se déroule le procès de viol intenté à Jacob Zuma, vice président du Congrès National Africain. Pour nous, les avocats de la défense, les médias, les Cours de Justice ainsi que la police se comportent de façon déplorable.

1. Nous avons été et sommes toujours affectées par le double fléau frappant les femmes, d’une part victimes de la violence et d’autre part, atteintes du VIH/SIDA. Nous sommes plusieurs à vivre avec le VIH tout en subvenant aux besoins des membres de notre famille et des communautés atteints du VIH/SIDA En tant que jeunes filles ou femmes adultes, nous avons été victimes d’actes de violence commis par des hommes dans des positions d’autorité au sein de notre famille ou dans la société .Certaines parmi nous se souviennent de ces femmes sauvagement assassinées lors d’actes de violence commis à la maison, au travail ou à l’école. Nous savons que les femmes sont souvent violées par des hommes connus d’elles.

2. Nous saisissons l’occasion d’exprimer publiquement notre solidarité envers Khwezi. Nous saluons le courage dont elle a fait preuve en signalant sa mésaventure à la police et en déclarant devant la cour pour rapporter le viol dont elle a été victime. Khwezi a respecté les méthodes établies en
Afrique du Sud pour signaler et résoudre tout acte criminel. Avoir à faire face à des hommes forts et haut placés est à la fois difficile et courageux. Nous souhaitons que toute l’Afrique du Sud, le monde entier et Zhwezi elle-même sachent qu’elle a toute notre affection et notre soutien.

3. Nous sommes indignées par le traitement horrible, injuste et amoral accordé à Khwezi par la presse parlée et la presse écrite. Elle a été
vilipendée de façon abusive dans des comptes-rendus à caractère foncièrement sexiste. Nous prenons note de ces secteurs médiatiques qui ne cessent d’être à la fois juge et jurés à travers la caméra des médias ; ainsi ils ont culpabilisé Khwezi en rapportant de façon inappropriée sa
séropositivité, sa façon de se vêtir, son passé sexuel basé sur des viols dont elle a été victime lors de son enfance.

4. Nous sommes outrées par l’inaction de la police qui, au lieu d’assurer un entourage sûr à Khwezi, a permis à des milliers de supporteurs de Zuma
de mettre le feu à des sous vêtements et des photos de cette dernière à l’extérieur de la Cour de Justice, actes haineux et intimidants. Nous pensons que le Chef de la Police a agi de sorte que la violence publique s’est propagée aux alentours de la Cour de Justice. Dans un lieu où il aurait pu assurer une atmosphère paisible, il a, au contraire, accepté que Khwezi souffre de façon dramatique en étant bousculée alors qu’elle se rendait à ou sortait de la Cour de Justice.

5. Nous sommes offusquées par la manière dont Jacob Zuma a manipulé les pratiques et coutumes traditionnelles zouloues. Nous sommes aussi indignées que Zuma ait reconnu avoir tenté d’abuser de la culture zouloue en essayant d’acheter le silence de Khwezi et de sa mère en leur offrant quelques vaches engraissées .Ainsi les femmes ont l’air d’un sac de viande avec qui on peut avoir des relations sexuelles et le problème est résolu par l’échange de bétail en guise d’accord de mariage. Cette tactique de référence à la coutume traditionnelle constitue un outrage malhonnête vis-à-vis d’un continent qui lutte au quotidien avec des notions barbares et primitives au sein d’un monde global bâti sur le racisme et les
inégalités et qui croit que les Africains ne peuvent respecter les droits humains.

6. Compte tenu des commentaires irresponsables et inexacts qu’a émis Jacob Zuma sur le risque de transmission du virus et la douche infâme, nous réclamons le démantèlement du SANAC, le Conseil National Sud-africain contre le Sida, qui représente évidemment un véhicule de fausses informations et de mauvaise éducation et qui est une institution qui
accepte l’abus du pouvoir politique au lieu d’honorer son mandat légal réglementaire concernant la prévention, le traitement et les soins relatifs au HIV.

7. Il n’est pas séant que les sévices sexuels dont fut victime Khwezi lorsqu’elle avait 5 ou 13 ans servent de référence à la Cour. Ces incidents se sont déroulés lorsque cette dernière était mineure et qu’elle avait besoin d’être protégée ; il est injuste qu’ils fassent partie du dossier juridique actuel.

8. L’Afrique du Sud se vante d’être une démocratie dont la constitution protège les droits et les libertés de la femme contre les abus sexuels. Elle se vante de promouvoir et de protéger les droits des femmes et d’autres personnes atteintes du VIH et du SIDA. L’Afrique du Sud se défend d’avoir un système judiciaire sophistiqué, libre d’influences politiques et de tout autre influence importante. Nous voulons que ces principes audacieux soient respectés.

Compte tenu du rôle essentiel que joue l’Afrique du Sud dans la politique régionale et internationale, la façon dont les différentes instances traitent de l’affaire Zuma envoie des signaux forts concernant les droits humains des femmes africaines au 21ème siècle.

Sont concernés : les médias, les Cours de Justice, la police, l’ANC au pouvoir, les bureaux de la Présidence, le Parlement, la Commission des Droits de l’homme, la Commission pour l’Egalité des Sexes et chacun des services gouvernementaux.

C’est un siècle où, sous l’égide de l’Union Africaine, l’Afrique du Sud et les 52 autres états du continent africain ont signé le Protocole de la Charte Africaine des Droits des femmes ainsi que la Déclaration Solennelle sur l’Egalité des Sexes en Afrique. De plus, la Déclaration sur les Sexes et le Développement avec l’addenda sur la Violence envers les Femmes, documents qu’a élaborés la SADC, portent la signature de tous les membres de cette association, y compris l’Afrique du Sud.

Les femmes du continent africain méritent mieux. Les droits des femmes sont des droits humains et ne devraient, en aucun cas, être bafoués, que le mobile soit religieux, politique ou culturel.

L’Afrique du Sud saura-t-elle agir en conséquence de ses déclarations en maintenant, au niveau régional et international, le respect de sa
Constitution et de ses engagements vis-à-vis des droits des femmes ?

Signataires : Ama Kpetigo, Women in Law & Development (WILDAF), Amie Bojang-Sissoho, GAMCOTRAP, Amie Joof-cole, FAMEDEV, Beatrice Were, Uganda, Bernice Heloo, SWAA International, Bisi Adeleye-Fayemi, AWDF, Buyiswa Mhambi, Empinsweni Aids Centre, Caroline Sande, Kenya, Dawn Cavanagh, Gender AIDS Forum, Diakhoumba Gassama, Dorothy Namutamba, ICW, Ednah Bhala, Ellen Chitiyo, The Women’s Trust, Ennie Chipembere, South Africa, Everjoice Win, South Africa, Faith Kasiva, COVAW - Kenya, Faiza Mohamed, Somalia, Flora Cole, WOLDDOF -GHANA, Funmi Doherty, SWAA - Nigeria, Gcebile Ndlovu,
ICW, Harriet Akullu, Uganda, Helene Yinda, Switzerland, Isabella Matambanadzo, OSISA, Isatta Wuire, SWAA - Sierre Leone, Izeduwa Derex-Briggs, Nigeria, Jane Quaye, FIDA - Ghana, Joy Ngozi Ezeilo, Women’s Aids Collective (WACOL), Ludfine Anyango, Kenya, Marion Stevens, South Africa, Mary Sandasi, WASN, Mary Wandia, Kenya, Matrine Chuulu, WLSA, Neelanjana Mukhia, South Africa, Sandasi Daughters, Zimbabwe, Olasunbo Odebode, Prudence Mabele, Positive Women’s Network, Rouzeh Eghtessadi, Sarah Mukasa, Akina mama Wa Afrika, Shamillah Wilson, AWID, Sindi Blose, Siphiwe Hlophe, SWAPOL, Sisonke Msimang, OSISA, Tabitha Mageto, Africa, Taziona Sitamulaho, South Africa, Theo Sowa, Therese Niyondiko, Thoko Matshe, Vera Doku, AWDF, Oti Anukpe Ovrawah, National Human Rights Commission - Abuja

* Traduction : Ce texte a été traduit de l’anglais sous la direction de Vanessa Everson, Section de français de l’Université du Cap, par Kesini Murugesan.

*Veuillez envoyer vos commentaires à : editor@pambazuka.org

*La version anglaise de cette déclaration a d’abord paru dans Pambazuka News, numéro 250. Voir : http://www.pambazuka.org/en/issue/250#cat_3

Mis en ligne sur Sisyphe, le 6 juin 2006


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Sandrine Ricci, chargée de cours et doctorante en sociologie

Sandrine Ricci est étudiante au troisième cycle en sociologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Inscrit dans le champ de la sociologie des rapports sociaux de sexe, son projet de recherche doctorale a pour ambition de contribuer à l’actualisation des analyses féministes des manifestations contemporaines de la violence envers les femmes. Sandrine Ricci est également chargée de cours à l’UQAM et coordonnatrice du Réseau québécois en études féministes (RéQEF). De 2005 à 2010, elle a œuvré comme professionnelle de recherche au sein de l’Alliance de recherche entre l’Institut de recherche et d’études féministes et Relais-femmes (ARIR), membre de l’équipe travaillant sur les discours et les pratiques du mouvement des femmes québécois, ainsi que de l’équipe portant sur la traite des femmes à des fins d’exploitation sexuelle. Cette dernière a poursuivi ses travaux de façon indépendante et a publié son rapport de recherche en décembre 2012, intitulé « La traite des femmes à des fins d’exploitation sexuelle : entre déni et invisibilité » (les Cahiers de l’IREF).
Sandrine Ricci a complété une maîtrise en communication en 2007 et son mémoire portait sur les récits de survivance de femmes rescapées du génocide des Tutsi au Rwanda. Elle a collaboré avec plusieurs organismes communautaires et ONG, dont le Centre d’éducation et de coopération internationale (CECI), la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES), le Collectif des femmes immigrantes du Québec et le Y des femmes de Montréal. [235 mots]

Elle compte plusieurs publications à son actif :

. Ricci, Sandrine ; L. Kurtzman et M.-A. Roy. 2012. « La traite des femmes à des fins d’exploitation sexuelle : entre déni et invisibilité ». Les Cahiers de l’IREF, coll. « Agora », no 4. Montréal : UQAM, 218 p.
. Ricci, S. 2010. « 20 ans à se souvenir, 20 ans à agir : exposé synthétique de la participation des groupes de femmes au colloque sur la tuerie de Polytechnique » in Blais, M. ; Dupuis-Déri, F., Kurtzman, L. et Payette, D. [dir.] Retours sur un attentat antiféministe : École Polytechnique de Montréal, 6 décembre 1989. Montréal : les Éd. du remue-ménage.
. Ricci, S. 2009. « Réflexion d’une chercheure muzungu sur sa relation contingente avec des rescapées du génocide des Tutsi », in Descarries, F. et L. Kurtzman [dir.]. Faut-il réfuter le "Nous femmes" pour être féministe au XXIe siècle ?, Cahiers de l’IREF, no. 19. Montréal : UQAM. 
. Ricci, S., Blais, M. et Descarries, F. 2008. « Une solidarité en mouvement : figures de la militance féministe québécoise », Amnis, « Femmes et militance », Paris, pp 169-182. En ligne http://amnis.revues.org/563
. Marchand, I. et Ricci, S. 2010. « Sexisme et racisme : la diversité ethnoculturelle, défi au mouvement féministe », in Corbeil, C. et Marchand, I. [dir.] L’intervention féministe d’hier à aujourd’hui. Portrait d’une pratique sociale diversifiée. Montréal : Éditions du remue-ménage.
. Szczepanik, G., F. Descarries, M. Blais et S. Ricci. 2010. « Penser le nous-féministes : le féminisme solidaire », Les Nouveaux cahiers du socialisme, No 4, « Luttes, oppressions, rapports sociaux de sexe ».
. « Vagins bulldozés », août 2004, http://sisyphe.org/spip.php?article1263,
. « Sexisme et mépris - Boycottons American Apparel », septembre 2005,
http://sisyphe.org/breve.php3?id_breve=441



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