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mardi 12 septembre 2006


Femmes et FFM 2006
Maintenant, c’est le bonheur

par Lucie Poirier






Écrits d'Élaine Audet



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L’auteure a vu ces films au Festival des films du monde, à Montréal (2006).

« Combien de temps faut-il pour construire un homme, combien temps faut-il pour le détruire ? », demande le scénariste et réalisateur Gabriel Le Bomin, dans le film Les fragments d’Antonin. Ce film ouvre sur des images d’archives montrant les soldats traumatisés après la guerre de 1914-1918.

C’est un plaidoyer pacifiste que Le Bomin développe contre la folie des hommes qui cessent d’être humains : l’officier tue le soldat apeuré, le médecin sélectionne les blessés qu’il va soigner et Antonin Verset, instituteur qui n’aimait pas la chasse, ne peut dire combien d’hommes il a tués.

Il a été trouvé errant après la fin de la guerre. Depuis, 40 à 50 fois par jour son corps tremble, affecté par le phénomène de reviviscence. Alors, le professeur Labrousse, patiemment, l’incite à « mettre des mots sur son passé ».

La guerre, c’est une affaire d’hommes, dit-on. Pourtant, il a été prouvé que la guerre du golfe a tué plus de femmes et d’enfants que de soldats. Pourtant, de plus en plus, des femmes font la guerre et elles peuvent s’y montrer aussi détestables que les hommes. Pourtant, véritablement, des enfants font la guerre, principalement dans des pays d’Afrique où ils amputent et tuent.

La guerre, prétexte à la laideur et à la méchanceté

La productrice du film japonais Yamato, dont l’action se déroule en 1941 pendant la guerre du Pacifique, me relatait que, pour la mère, la chose la plus triste c’est de perdre son fils. Pendant la Deuxième guerre mondiale, on ne pouvait même pas dire qu’on espérait le retour des soldats, ils devaient mourir pour l’honneur qui était plus important que tout.

Cette affaire d’hommes que des femmes, depuis des millénaires, contestent, craignent et pleurent, Le Bomin la réprouve aussi. Son film est un des arguments les plus dissuasifs contre la guerre qu’il m’ait été donné de voir au cinéma.

Il montre les causes et les effets, la progression et l’aboutissement. Il utilise également le texte et l’image. Ses phrases devraient faire l’objet d’un livre. Le rythme détaille l’accumulation de tout ce qui fait mal jusqu’à l’intolérable.

La guerre ne fait pas des héros et des lâches, elle encourage des sadiques, favorisent des profiteurs et humilient des sensibles, suppriment des idéalistes.

La guerre est toujours le prétexte à ce qu’il y a de plus laid, de plus méchant, de plus anéantissant. La guerre, c’est le pouvoir que l’homme se donne pour influencer le sort d’une humanité qu’il n’a pas eu le pouvoir d’enfanter.

Le Bomin doit à Grégori Derangère une interprétation talentueuse du rôle exigeant que cristallisait le personnage d’Antonin et à Anouk Grinberg et Aurélien Recoing d’avoir aussi très bien joué leur rôle respectif.

C’est une femme, Alexandra Lederman, qui a produit cette oeuvre. C’est une femme, Madeleine, infirmière, qui à la fin du film s’approche d’Antonin et le ramène au présent, à l’affection, à la vie.

La misogynie au féminin

Alors qu’ils correspondent à un processus de récupération pour Antonin, les mots, d’autre part, coulent à profusion quand il s’agit de dire du mal d’Angèle, personnage du film de Florence Moncorgé-Gabin, Le passager de l’été. Les ragots circulent à propos d’Angèle parce qu’elle couche avec plus d’un alors qu’on ne reproche pas à Joseph de coucher avec plus d’une.

S’il appert que l’histoire se passe en 1950, le tournage, lui, s’est déroulé en 2005, offrant à la co-scénariste et réalisatrice l’occasion de montrer une époque avec une analyse, une réflexion, une critique au lieu de faire une copie. Un contexte historique n’exige pas un traitement anachronique.

Ainsi, dans les films d’archives au début du film Les fragments d’Antonin, on voit un officier qui rigole, terrorise et ridiculise un soldat traumatisé. Le Bomin a développé en contrepartie le personnage du professeur Labrousse, capable de compassion.

La misogynie que l’on ne pardonne pas à un homme ne saurait être excusée chez une femme. À travers Angèle, la souffre-douleur officielle, la sacrifiée pestilentielle, l’humiliée éternelle, Moncorgé dénie aux femmes l’envie du plaisir, le droit à l’initiative, la possibilité de la liberté.

Et ces assertions acrimonieuses, ces médisances générales ne sont jamais contrebalancées par un commentaire qui ferait appel à l’équité ou qui, à tout le moins, en constaterait l’absence. À aucun moment n’intervient une réplique selon laquelle ce qui est reproché à Angèle, sa recherche de satisfaction sexuelle, devrait faire partie du cheminement de chaque être, femme ou homme, comme elle s’actualise déjà pour Joseph.

Puisqu’un malheur n’arrive jamais seul, Moncorgé nous gave de travellings en hélicoptère, nous donnant l’impression de visionner un vidéo pour appâter les touristes. Quelle différence avec les gros plans de la petite caméra personnelle de Jean-Luc Raynaud !

Aussi, réitérant le préjugé selon lequel une femme n’a d’identité qu’à travers celle qu’un homme lui procure, une femme ne s’appelle qu’avec un nom d’homme, une femme n’a des droits que par l’intermédiaire d’un homme, la fille de Jean Gabin, Florence Moncorgé, a donné le beau rôle (celui de Jeanne) à la fille de Johnny Hallyday, Laura Smet. Celle-là même qui apparaît dénudée dans le numéro 254 de la revue Psychologies dirigée par Jean-Louis Servan-Schreiber. L’actrice accorde une entrevue, et son apparence est privilégiée au détriment de sa pensée. Les propos des acteurs qui, comme elle, font la première page et la chronique « Divan » dans cette revue, ne sont pas accompagnés de photos d’eux dénudés. Ils restent des êtres humains, elle est rabaissée à l’état d’objet. Ils peuvent parler, elle doit plaire.

Elle traîne encore, la certitude que pour être intéressante une femme doit séduire, elle est encore transmise, la conviction qu’une femme qui s’affirme sexuellement est une mauvaise femme. Décidément, Moncorgé et Servan-Schreiber auraient peut-être avantage à visionner Éliane.

Éliane : un beau déploiement de talent de femmes

Avec ce film, la magnifique actrice Florence Pernel et l’habile réalisatrice Caroline Huppert nous montrent qu’une femme peut être gracieuse et intellectuelle, mère et amoureuse, élégante et féministe et que, malgré des difficultés d’horaire, le coeur et l’esprit d’une femme ne manquent pas d’élan pour rayonner.

Le film est consacré à une femme d’exception, Éliane Lazare, qui, dans les années 60 à Paris, dirige le journal l’Hebdo alors qu’empirent les conflits entre la France et l’Algérie, qu’arrivent les pilules contraceptives, qu’on découvre le cinéma de Godard, qu’augmente l’influence de Bardot. Fine et perceptive, elle sait prévoir, intelligente et aimante, elle sait solutionner.

Éliane est infiniment amoureuse de Michel, lui aussi journaliste, qui sape son autorité de rédactrice et la quitte pour une jeune fille. Défaite, elle tente de se suicider. Elle qui déplore : « J’aurais été humiliée, là je ne suis que détruite » redevient active, même triomphante, et fonde son journal : Mieux, le nouveau magazine de la femme.

Le scénario, la musique, les costumes font plus que recréer une époque, ils nous incluent dans l’univers journalistique et politique. Quant à Florence Pernel, actrice extraordinaire, elle est aussi éloquente avec un frémissement de peau qu’avec des cris de supplication. Ce film est un beau déploiement de talent de femmes.

Kamali, l’homme sans femme : pure poésie

C’est aussi l’importance d’une femme qui détermine Sobhi Digar-Another Morning, le plus poétique des films que j’ai vus au festival. Le réalisateur iranien Nasser Refaie nous permet d’accompagner Kamali après le décès de son épouse quand il accomplit soigneusement les gestes nécessaires du quotidien.

Il choisit de regarder la photo de sa femme sans le tchador, achète un cadran, pleure au travail, respire sa robe, joue à la loterie, fait des exercices abdominaux, pleure la nuit, essaie en vain de rencontrer une autre femme, achète des aliments, se cuisine des mets raffinés, lave ses vêtements.

Chaque scène du film, grâce au scénario méticuleux, à la caméra observatrice, au montage significatif, au rythme juste, exprime le besoin et le manque, la tristesse et la peine, la succession et la constance.

La mise en scène et le jeu de l’acteur Majid Jalilian établissent cette impossibilité de la joie caractérisant désormais Kamali, qui ne dit pas un mot de tout le film. Refaie sait doser l’expressivité dans le comportement et Jalilian, dans l’attitude pour montrer un homme qui aime une femme essentielle à sa vie.

Dans ce film doux et fort, redevable à l’extraordinaire capacité de précision du créateur et à l’exceptionnelle finesse de l’interprète, Kamali est l’homme sans femme, l’homme sans parole, l’homme sans sourire.

A la fin, alors qu’il replace les couvertures de son lit, brièvement, entre les draps, on voit, étendue, la robe de sa femme.

« Le rôle de l’humain, c’est croître »

Pendant que nos gouvernements accordent grassement des crédits d’impôts pour des émissions de téléréalité mettant en scène des post-pubères pré-fabriquéEs, narcissiques et déshabilléEs ressassant les poussiéreux stéréotypes de la femme-objet et de l’homme étalon, des cinéastes confrontéEs au manque de financement veulent montrer la vérité de l’âme, des lieux, du temps, des corps, de la vie, de l’amour, de la mort.

Pour les oeuvres qui font sens et transmettent la beauté, l’argent et la diffusion sont accordés au compte-gouttes. Toutes les personnes que j’ai interviewées, qu’elles aient été dans la production ou la création, m’ont parlé de cette quête, cette attente, ce flou, cette incertitude, ce refus qu’on leur inflige, parce que l’on confond art et commerce, talent et vedettariat, valeur et succès.

Il nous arrive de laisser une amitié s’effilocher, d’endurer qu’une mésentente perdure, de vivre en rupture avec nos aspirations, d’agir en désaccord avec nos inclinaisons, d’être décentréEs, jusqu’à oublier l’envie d’une réconciliation avec les autres, d’une réconciliation avec soi-même.

Il nous arrive de négliger l’acceptation, en ce moment, de la vie en soi, pas lorsque j’aurai maigri, pas lorsque j’aurai eu une chirurgie plastique telle que des implants mammaires ou péniens, pas lorsque j’aurai une augmentation de salaire, pas lorsque j’aurai un cellulaire plaqué or, pas lorsque... Maintenant, c’est le bonheur. Avec toutes les possibilités d’appréciation, de partage, d’épanouissement.

Des cinéastes, des poètes, des auteurEs, des artistes, malgré l’adversité, la précarité, la marginalité travaillent et créent des oeuvres qui aident à vivre parce que - laissons à Thérèse Clerc* le mot de la fin : « Le rôle de l’humain c’est de croître. »

* 77 ans, féministe de la première heure, fondatrice de la Maison des femmes de Montreuil. Voir l’article : « L’art de vivre et de vieillir ».

Mis en ligne sur Sisyphe, le 7 septembre 2006.


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Lucie Poirier

Directrice-fondatrice des éditions Les Mots Bancs, spécialisées dans le livre-objet d’art à tirage limité, elle a publié, entre autres, son théâtre poétique Les Amoureux de l’Autre Monde. En 1992, elle a eu le Prix de la plus belle lettre d’amour avec Lettre à Benjamin. Maître ès arts, Lucie Poirier exprime ses convictions humanistes et pacifistes, ses idéaux érotiques et féministes, à travers ses œuvres poétiques et ses articles socio-politiques.



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