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vendredi 15 mai 2009

La place de la religion dans l’espace public selon des Québécoises musulmanes
Extraits de l’Avis du Conseil du statut de la femme "Droit à l’égalité entre les femmes et les hommes et liberté religieuse" (2007)






Écrits d'Élaine Audet



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Afin de faire entendre d’autres voix que celles que l’on a l’habitude d’entendre sur la question du port du voile et de casser la vision monolithique entretenue au Québec au sujet de la population musulmane, nous avons tenu deux groupes de discussion réunissant des Québécoises de confession musulmane.*

(...) L’animation et la sélection des participantes des deux groupes ont été confiées à madame Yasmina Chouakri, responsable du Comité des femmes des communautés culturelles à la Fédération des femmes du Québec. Cette animatrice a été choisie par le Conseil du statut de la femme, d’une part, parce qu’elle siégeait au Comité de réflexion et, d’autre part, en raison de son origine maghrébine et de son appartenance à la culture musulmane. Ces attributs devaient, croyions-nous, faciliter le recrutement et aider aux échanges. C’est en puisant dans son réseau et en consultant, notamment, des organismes communautaires montréalais de femmes immigrantes et arabes musulmanes que madame Chouakri a sélectionné les participantes de chacun des deux groupes de discussion. (...)

Les opinions défendues quant à la place de la religion dans l’espace public

Il ressort que toutes les participantes sont favorables à la laïcité dans l’espace public et qu’elles estiment que leur opinion n’est pas assez entendue. Le sens donné à la notion de laïcité dans l’espace public varie considérablement, d’une participante à l’autre. En effet, certaines ont affirmé qu’il en découle que les pratiques religieuses doivent être confinées à la sphère privée alors que pour d’autres, un État est laïc s’il accorde une place égale à toutes les pratiques religieuses dans l’espace public.

« Je suis pour que le Québec soit une société laïque même si ce n’est pas écrit nulle part encore [...]. On peut être pour la laïcité parce qu’il y a des gens évidemment qui viennent de diverses religions et de diverses cultures, et la laïcité aide ces gens à vivre non pas sous le joug d’une seule religion dans une seule culture majoritaire. Donc, on est tous sur un pied d’égalité ; on peut pratiquer notre religion librement. » (Nour : 29 ans : Liban)

Les femmes pour qui la pratique religieuse doit se limiter à la sphère privée pensent que cette pratique les met en contact avec quelqu’un de « très puissant » et que cette relation doit rester intime.

« Quand je pense en termes de religion, mais je pense beaucoup plus en termes de relation avec quelqu’un de puissant. Relation avec quelqu’un avec qui je suis en communion. Et tout ce qui touche la relation, une relation, pour moi, c’est très intime, donc tout ce qui touche ça se passe chez soi [...]. J’ai beaucoup de difficulté à concevoir la religion dans l’espace public [...]. Pour moi, la religion, c’est chez soi. » (Sahraa : 50 ans : Algérie)

L’argument à l’appui de la reconnaissance des pratiques religieuses dans l’espace public était que la religion se révèle un trait identitaire des citoyennes et des citoyens et que, pour cette raison, elle doit pouvoir s’exprimer librement partout et être célébrée.

« Le droit au culte et à la religion est inaliénable [...]. On doit célébrer cette richesse qu’apporte la diversité. » (Salama : 50 ans : Algérie)

Une autre idée forte qui se dégageait de ces entretiens était la nécessité de baliser la liberté d’expression religieuse. Les répondantes ont fait valoir en ce sens que les lois de la société d’accueil doivent avoir préséance sur les diktats religieux. Plusieurs participantes ont aussi soutenu qu’on ne peut exiger que la société d’accueil accommode toutes les pratiques religieuses.

« Au Canada et dans chaque pays, on devrait avoir des lois, des règlements très, très clairs [...]. Le tchador, il n’y a pas de place. Pour entrer au Québec, tu dois faire ça (suivre la règle). La personne qui va venir, elle est au courant de tous ces règlements, de tout ça [...]. Sauf qu’au Québec, ici, tout est mou, tout est sujet de discussion [...]. Il faut mettre des cadres et des limites. » (Assil : 48 ans : Syrie)

Les personnes rencontrées ont affirmé que les institutions religieuses perpétuent la domination masculine et que les femmes sont les premières à être ostracisées en raison de leurs pratiques religieuses.

« Je reviens à cet être qui est la femme. Pour moi, c’est beaucoup plus une victime qu’autre chose. Dieu est un homme, les prophètes sont des hommes. La religion a été créée pour les hommes et par les hommes. C’est un pouvoir patriarcal, comme la politique. On est un peu victimes de cela. La religion, aujourd’hui, est synonyme de pouvoir d’homme. » (Sahraa : 50 ans : Algérie)

Les répondantes ont soutenu par ailleurs que la question de la diversité religieuse ne se limite pas à la seule présence des musulmans ; il faut selon elles instruire la population de ce fait, et lui faire comprendre les croyances et les pratiques associées aux diverses religions en présence. Elles déploraient également que l’image des musulmans ait été entachée par les actes terroristes perpétrés par des musulmans intégristes ; certaines disaient hésiter, depuis, à s’afficher comme musulmanes.

Un autre point qu’ont fait ressortir les répondantes est le fait que ce sont souvent les Québécoises et les Québécois eux-mêmes qui abordent le thème religieux. Ils sont très curieux et ne comprennent pas que tous les musulmans ou pratiquants d’autres religions n’agissent pas de la même manière. Avant même de connaître la personne, on lui demande : « Tout de suite : est-ce que tu es musulmane ou chrétienne ? [...] Non, je suis musulmane [...]. Alors, pourquoi tu ne portes pas le foulard [...] ? Pourquoi tu es mariée avec un chrétien ? Pourquoi tu bois de l’alcool si tu es musulmane ? » (Fayrouz : 53 ans : Liban)

Cette attitude, rencontrée chez plusieurs Québécoises et Québécois de souche, rendrait plusieurs musulmanes mal à l’aise.

La place des femmes dans la société québécoise

Les participantes ont préféré toucher la question de la place des femmes dans la société en mettant l’accent sur le chemin qui reste à parcourir pour les femmes du Québec. Elles ont évoqué les aspects de l’inégalité persistante entre les femmes et les hommes : pauvreté, sous-scolarisation, disparité salariale, sous représentation dans les instances du pouvoir, violence, isolement, difficulté de concilier le travail et la famille.

« Je pense qu’il y a des acquis, mais on n’est pas encore sorties de l’auberge au Québec, quand il s’agit en fait de la place des femmes dans la société. Il reste encore beaucoup, beaucoup de problèmes à régler ; il y a encore beaucoup de peurs chez les femmes au Québec. Le pourcentage des plus pauvres, c’est des femmes, les analphabètes, c’est des femmes et il y a encore des différences de salaires entre les femmes et les hommes [...]. On croit à l’équité au Québec, mais c’est un leurre, c’est un leurre ! » (Salama : 50 ans : Algérie)

En outre, une des personnes interviewées a mentionné que les problèmes de violence conjugale étaient vécus de manière plus difficile ici, du fait du peu de soutien fourni par la famille. Devant le manque de solidarité, les victimes se sentent isolées et démunies, ce qui ne serait pas le cas, selon les participantes, dans leur pays d’origine. (...)

Le port de symboles religieux à l’école

Les participantes des deux groupes de discussion se sont montrées favorables à la neutralité des institutions. Tout comme elles l’avaient fait à propos des opinions qu’elles défendent sur la place de la religion dans l’espace public, elles ont toutefois exprimé deux visions de la neutralité. Les unes disaient que les adultes doivent être libres d’arborer des symboles religieux, alors que les autres soutenaient que dans une société neutre, les signes religieux n’ont pas leur place dans l’espace public et que leur port doit en être banni.

La plupart des femmes des deux groupes considéraient que la liberté de porter le voile ne s’applique pas aux écolières du primaire puisque celles-ci ne sont pas vraiment libres de choisir, étant soumises à l’autorité de leurs parents. Le port du voile empêcherait en outre ces jeunes filles de s’intégrer à leur classe et les priverait de la pratique de certaines activités sportives ou culturelles.

« Les enfants n’ont pas vraiment le choix et ne peuvent décider par eux-mêmes. Il n’est pas normal de leur imposer le port de symboles religieux. Laissons-les libres de s’amalgamer à une société qui pourrait les exclure s’ils portaient des signes religieux, car les enfants sont sans pitié. » (Sahraa : 50 ans : Algérie)

Mais le port du voile dérange parfois même chez les élèves du secondaire. Une participante n’aime pas du tout cette pratique, sans croire pour autant qu’il faille l’interdire.

« Ça me dérange personnellement, je dois le dire, de voir par exemple une jeune femme de 15 ou 16 ans à l’école secondaire qui va porter le voile, mais jamais, jamais je ne pourrais dire qu’on interdise cela... Il faudrait limiter la place que la religion prend sur la place publique. » (Nour:29 ans : Liban)

Quelques participantes ont exprimé un refus catégorique à l’égard du port du voile dans l’espace public. « Je suis une femme qui est hypermoderne. Je suis contre le port du voile. » (Lina : 28 ans : Maroc)

Celles qui prônaient la tolérance à l’endroit des signes religieux ajoutaient qu’il fallait à cet égard poser des limites. Par exemple, le type de voile choisi pourrait faire la différence quant aux possibilités d’intégration à la société d’accueil.

L’intégration à la société d’accueil

Toutes les femmes rencontrées ont dit se sentir intégrées à la société québécoise. Dans le premier groupe, l’ouverture des organismes communautaires a été pointée comme le principal facteur ayant facilité cette intégration. Dans le second, le travail et le fait d’avoir des amis sont ressortis comme principaux facteurs d’intégration.

Les participantes au second groupe ont insisté sur les limites de leur intégration : la nostalgie du pays, le manque de références communes et l’individualisme ambiant semblaient être responsables de ces difficultés. Leurs propos traduisaient le fait que
l’intégration n’est jamais complète.

« Je me sens intégrée au Québec. Cependant, plus on avance en âge, plus on a de la nostalgie. » (Elsa : 45 ans : Maroc)

Situation paradoxale, la jeune femme née au Canada affirmait ne pouvoir s’identifier à aucun groupe social. Elle se sentait étrangère à la société québécoise comme au groupe culturel dont elle était issue (la communauté musulmane), et disait chercher encore sa place. (...)

Les faits saillants

Les femmes rencontrées nous ont fait part de visions très diversifiées à l’égard de la religion et de la place qu’il faut aménager aux pratiques religieuses dans l’espace public. Si une majorité d’entre elles se disent opposées au port du voile par les jeunes filles, elles hésitent à recommander qu’il leur soit interdit.

C’est qu’elles croient qu’il pourrait découler d’une telle interdiction l’exclusion de certaines jeunes musulmanes de l’école. Or l’école est le lieu par excellence de l’intégration sociale des jeunes de toutes origines, et il ne faut pas les priver de la fréquenter.

Toutes s’accordaient à dire que les institutions publiques doivent être neutres. Cette neutralité prenait par contre un sens différent chez les unes et chez les autres, certaines y associant le confinement de la pratique religieuse à l’espace privé tandis que les autres voyaient dans la neutralité la possibilité pour toutes les pratiques religieuses de se côtoyer dans l’espace public.

Elles préconisaient toutefois l’imposition de balises à la pratique des religions et au port de symboles religieux dans l’espace public, afin d’éviter les dérapages. Elles estimaient par exemple qu’il ne faudrait permettre ni aux institutrices ni aux professeures le port du niqab (voile qui couvre le visage), pour qu’elles soient bien comprises de leurs élèves, et qu’il faudrait de plus s’assurer que tous les élèves aient accès aux mêmes activités sportives, quelles que soient leurs pratiques religieuses.

La plupart de ces femmes ont dit s’être bien intégrées à la société québécoise, grâce à quatre facteurs principaux : leurs amis québécois, leur travail, leur participation au mouvement communautaire, leur engagement dans le mouvement féministe. Par contre, plusieurs ont exprimé leur déception de ne pas pouvoir exercer la profession à laquelle leurs études universitaires (dans leur pays d’origine) les avaient préparées. Seulement trois répondantes sur douze occupaient en effet un poste correspondant à leur formation.

Malgré certains aspects défavorables de leur situation d’immigrantes, les femmes interviewées s’estimaient privilégiées de vivre au Québec. La liberté qu’elles y ont trouvée, l’égalité entre les sexes, la sécurité et la possibilité pour les femmes de poursuivre des études supérieures se révèlent les principaux facteurs à l’appui de cette opinion. Aucune d’entre elles ne retournerait vivre dans son pays d’origine.

* Titre donné par Sisyphe pour les besoins de la diffusion en ligne.

Source

Avis du Conseil du statut de la femme du Québec (CSF) intitulé « Droit à l’égalité entre les femmes et les hommes et liberté religieuse ». Annexe II - Rapport des groupes de discussion sur la diversite religieuse au sein de la société québécoise, pp. 139 à 153. Extraits choisis par Sisyphe. On trouvera des données sur la méthodologie, la planification, le déroulement, ainsi que le portrait des groupes de discussion à l’annexe du rapport (en pdf), sur le site du CSF.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 12 octobre 2007


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