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dimanche 9 mars 2008

Prostitution, c’est ma décision....vraiment ?

par Marie D.






Écrits d'Élaine Audet



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En janvier 2004, il y eut des débats concernant la prostitution sur la liste féministe NetFemmes au cours desquels quelques femmes prostituées et des femmes ex-prostituées se sont exprimées. Parmi celles-là, Marie qui parle de son expérience en situant sa réflexion dans le contexte plus général de la condition des femmes sur le plan socio-économique. Les échanges publiés sur NetFemmes ne sont accessibles qu’aux membres inscrits à la liste. Nous pensons que la réflexion de Marie sur son expérience et sur la condition des femmes mérite d’être diffusée davantage d’autant plus que peu de femmes prostituées ou ex-prostituées peuvent faire une telle analyse publiquement. Marie a accepté de diffuser sur Sisyphe son texte légèrement remanié.

***

Cela fait déjà un bout de temps que je m’intéresse au débat concernant la prostitution et/ou le travail du sexe, et en toute franchise, mes questionnements sont nombreux. Mon premier commentaire est le suivant : nombre d’entre vous portez des jugements, certainement nourris par la colère. Je vous assure que ceux-ci sont à cent lieux de faire avancer le débat ou d’assurer une compréhension mutuelle, puisqu’ils enveniment le climat. Se lancer de part et d’autre que nous nous enfermons dans la bourgeoisie ou que nous nous faisons manipuler par notre proxénète ne fera en rien progresser la situation. Au mieux, cela nourrira davantage notre colère.

J’ai fait de la prostitution de rue durant plusieurs années, et j’étais convaincue, très honnêtement, que c’était un choix, mon choix et, qu’en ce sens, j’effectuais un travail comme les autres. Un jour, j’ai cessé de faire ce « métier » pour tenter ma chance ailleurs. Actuellement, plusieurs de mes collègues féminins abolitionnistes considèrent la prostitution et/ou le travail du sexe comme étant une violence faite aux femmes. Au début, cela me surprenait. Je ne me suis pas encore confiée, ni prononcée sur la question. Je crois qu’elles savent, qu’elles devinent, fort probablement. La raison de mon silence ? Je suis sensible à tous les arguments. Enfin, presque tous.

On voit souvent deux tendances se dessiner à travers le débat sur la prostitution. En réalité, il en existe trois. Il y a d’abord les travailleuses du sexe (et plusieurs groupes de femmes les appuyant) qui désirent être reconnues, et ce, par la légalisation de leur travail et la décriminalisation de toutes activités reliées à ce travail ; il y a également quelques groupes de femmes (ce point de vue minoritaire est très peu représenté dans les débats actuels) ayant le souci de protéger toutes les femmes de la violence, incluant les prostituées. Ces dernières ne souhaitent pas une légalisation de la prostitution et une décriminalisation des clients ; puis, il y a la population, qui porte généralement un regard moraliste sur les prostituées. Je ne crois pas que ce soit le cas des quelques groupes de femmes abolitionnistes. Car entre vous et moi, la population n’a nullement besoin de se cacher derrière de tels groupes pour afficher son mépris des prostituées-travailleuses du sexe. En ce sens, je ne suis sensible qu’aux arguments des regroupements qui prônent l’abolition ou la légalisation de la prostitution/travail du sexe. Je n’aborde donc pas la question de manière moralisatrice ou méprisante.

Je suis encore très confuse par rapport à ce débat, considérant à la fois la prostitution dans une perspective individuelle et collective. Certes, lorsque moi, Marie, j’ai décidé de pratiquer ce métier, ça ne regardait personne. Personne d’autre que moi. Souvent, je m’imaginais même posséder du pouvoir, car les hommes « dépendaient » de mes services pour assouvir leurs pulsions sexuelles. Mais lorsque certains me violentaient ou me violaient (ce qui est arrivé à quelques reprises), qui imposait alors sa domination sur qui ? J’avais décidé de ne pas m’en remettre à un proxénète et de mener seule ma barque, car j’avais souvent entendu des histoires de violence. Je désirais, plus que tout, demeurer autonome, choisir mes clients, mon horaire, ma vie. Mais lorsque je me remémore la violence que j’ai vécue avec des clients, était-ce vraiment un choix d’avoir ou de ne pas avoir de « pimp » ?

Certains hommes se prostituaient aussi. Ils étaient certes peu nombreux et avaient souvent commencé très jeunes dans des réseaux de prostitution juvéniles. Ils sont encore peu nombreux à ce jour. Pourquoi ? Pourquoi ne choisissent-ils pas la prostitution/travail du sexe plutôt que le proxénétisme ou le marché de la drogue ? Et ces jeunes se prostituant jusqu’à l’âge adulte, avaient-ils le luxe de choisir alors qu’ils avaient 12 ans ? Persistent-ils dans le milieu aussi longtemps que les femmes ? Sinon, pourquoi ? L’on invoque couramment l’argument que des hommes se prostituent aussi, alors pourquoi parlerait-on uniquement de violence envers les femmes, et en quoi l’analyse des abolitionnistes s’appliquerait-elle au cas des hommes ? Il existe des femmes agresseures sexuelles (même si 99 % des agresseurs sont des hommes), et l’analyse demeure la même : cette violence est inacceptable. Mais ce phénomène est-il l’exception qui vient confirmer la règle de la violence faite aux femmes et aux enfants ? J’ai eu connaissance, de part et d’autre, d’arguments défendant la moralité et les oppresseurs. Là également, je me questionne. C’est dire à quel point ce sont deux visions de la violence totalement différentes qui s’affrontent.

Dans certains pays d’Afrique, on pratique l’excision sous le couvert de la religion. Ce ne sont pas les hommes qui imposent ces mutilations génitales, mais bien les femmes qui les prônent plus souvent qu’autrement. Dois-je être en accord avec cette « tradition », si elle en est une, car je désire respecter le droit de ces femmes d’exercer leur religion ? Dois-je croire que cette pratique n’est pas la conséquence directe du pouvoir de l’homme sur elles ? Dans plusieurs pays musulmans, on impose le port de la burka aux femmes lorsqu’elles se promènent en public. Dois-je aussi respecter cette « coutume » ? Ici, plusieurs femmes victimes de violence conjugale mûrissent des années durant la décision de partir enfin. Et souvent, elles croient ces mauvais traitements mérités ! Dois-je me taire, sous prétexte que ces femmes sont les mieux placées pour choisir et juger de ce qui est le mieux pour elles ? Bien sûr que non. Je leur dirai que les hommes n’ont aucun droit sur elles, que cette violence n’est jamais méritée, et je les inciterai certes à quitter leur agresseur. Je continuerai malgré tout de respecter les choix que certaines d’entre elles feront, mais je persévérerai dans la lutte contre la violence faite aux femmes. Voilà, à mon avis, ce que les abolitionnistes souhaitent. Elles défendent les prostituées-travailleuses du sexe contre la violence des policiers et de leurs clients, mais elles ne cautionnent pas ce qu’elles croient être la cause de cette violence : le patriarcat. C’est leur vision propre de la violence, tout comme les travailleuses du sexe ont la leur.

Bien entendu, comme je l’ai mentionné précédemment, lorsque j’ai pris la décision de faire ce "métier", ce fut un choix d’ordre personnel, purement individualiste. Mais une question demeure. Est-ce que mon geste, isolé, peut influer sur ce qui se passe ici et ailleurs ? Si je décide d’acheter des espadrilles de marque Nike, ce sera tout autant une décision personnelle et individuelle. Pourtant, ces souliers, en raison du libre-échange, sont fabriqués au Mexique dans des conditions plus qu’élémentaires. Les travailleurs, souvent des enfants, sont employés à des salaires de misère, dans des conditions à peine vivables. Et ces souliers sont fabriqués au coût ridicule de 2 à 3 $ ! Le fait de me procurer de tels biens demeure-t-il un geste individuel s’il encourage l’exploitation de jeunes enfants ? Ou devient-il alors un geste collectif ?

Revenons à la question de la prostitution-travail du sexe. Lorsqu’une personne prend la décision de se prostituer, elle le fait de façon individuelle, pour elle-même. Toutefois, si cette pratique devient acceptable au Québec et au Canada, quel exemple donnerons-nous à des milliers de femmes ailleurs dans le monde ? Quel exemple serons-nous pour ces femmes vivant dans des conditions exécrables, et dont le salaire de la prostitution n’équivaut en rien à celui d’ici ? De plus, d’où proviennent leurs clients ? Ne sont-ce pas les mêmes qui encaissent les profits faramineux des ventes de Nike ? Et de quel sexe provient cette clientèle ?

Je convenais, lorsque je me prostituais, que ce métier était le plus vieux du monde et qu’il fut probablement initié par des hommes. Après tout, ils ont détenu (et détiennent encore à bien des endroits) le pouvoir depuis des millénaires, si ce n’est depuis le début des temps. Je me répétais également qu’aujourd’hui les choses étaient différentes, que c’était moi qui prenais la décision de me prostituer, que notre société avait évolué, que les femmes avaient acquis l’égalité des droits et, qu’en ce sens, je ne pouvais être confrontée à des traces de violence dans ce milieu. Il est difficile de se complaire dans son rôle de victime lorsque l’on est en partie responsable de sa situation... Il existe d’ailleurs une analogie entre les femmes victimes d’agression : elles se demandent toutes ce qu’elles ont fait pour provoquer leurs assaillants et croient souvent qu’elles sont responsables et qu’elles ont participé à leur agression !

Dans les faits, a-t-on réellement acquis l’égalité des droits ? Combien de femmes siègent dans les lieux de pouvoir ? Elles forment environ le tiers des élus. À combien s’élève le salaire annuel des femmes ? À environ 70 % de celui des hommes. Qui a encore la charge de la famille ? Qui s’absente le plus souvent de son travail pour demeurer avec l’enfant malade ? Ce sont principalement les femmes. Une petite fille sur 3 sera agressée avant l’âge de 16 ans, ce qui ne comprend pas les agressions subies à l’âge adulte. Où en parle-t-on ? Nulle part. Ce sont pourtant des crimes violents ! Mais puisque la victime (généralement une femme) survit à son agression dans la plupart des cas, leur « gravité » s’en trouve amoindrie. Permettez-moi alors de douter sérieusement de ladite égalité des droits. Je dois me rendre à l’évidence : les lois sont encore trop souvent votées par des hommes, le système capitaliste porté par des hommes et le pouvoir, majoritairement détenu par des hommes. De quelle façon le domaine privé pourrait-il y échapper ?

Bien que je ne me sois pas encore prononcée, les propos des abolitionnistes remettent sérieusement en question le choix tout personnel que j’ai fait durant plus de 9 ans. Mon analyse des conséquences de la mondialisation des marchés et, j’oserais dire, de la mondialisation et de l’exploitation des corps, ébranle d’autant plus l’assurance qui m’habitait alors quant au bien-fondé de l’industrie du sexe.


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Marie D.



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  • Message lucide et courageux d’une citoyenne
    (1/3) 12 mars 2008 , par

  • > Prostitution, c’est ma décision....vraiment ?
    (2/3) 6 mars 2008 , par

  • Alcool, tabac, drogue, obésité, sexe, qui décide ?
    (3/3) 3 mars 2008 , par





  • Message lucide et courageux d’une citoyenne
    12 mars 2008 , par   [retour au début des forums]

    Merci de nous faire partager ce message qui donne le point de vue contextualisé (enfin !) d’une ex-prostituée. Ses paroles font du bien à l’âme car elle parle à toutes les femmes, à toute la société, bref à l’humanité dans son ensemble. Elle pose des questions et des commentaires précis que les femmes et les hommes qui revendiquent le droit à la prostitution évitent volontairement d’aborder (!), tels le sexe de la clientèle, les droits des citoyennes à l’égard de l’égalité entre les sexes dans notre système social et économique, etc.

    Bref, chapeau !!

    Nous avons tant besoin de ces discours de femmes, qui assumant pleinement leur rôle de citoyenne, nous rassemblent toutes et tous !

    Merci Maria D.!

    NB. ..à quand un livre ?! car vous faites mieux que V. Despentes sur ce point !

    > Prostitution, c’est ma décision....vraiment ?
    6 mars 2008 , par   [retour au début des forums]

    Enfin un témoignage clair et serein sur pourquoi la prostitution ne pourra jamais être un "métier" comme un autre, légalisé comme tel avec une sécurité sociale et tous les "droits" qui en découlent, des formations (écoles d’hotesses etc.) qui y conduisent...etc.
    On peut aussi se demander pourquoi la voix des abolitionnistes n’est pas ou presque plus entendue...qui financent les "féministes" réglementaristes ? Qui est derriere le lobby Queer ? A qui profite la position reglementariste et la traite des femmes ?

    Alcool, tabac, drogue, obésité, sexe, qui décide ?
    3 mars 2008 , par   [retour au début des forums]
    http://www.noslibertes.org/dotclear...

    Bonjour,

    L’OMS, L’Organisation Mondiale pour la Santé, cela évoque quoi pour vous ?

    Des médecins qui se préoccupent de votre santé, des gens ouverts, tolérants et humanistes ?


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