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mercredi 10 septembre 2008

La mortalité maternelle en Afghanistan, un record mondial qui laisse indifférent

par Carol Mann, chercheure en sociologie et directrice de l’association ‘Women in War’ à Paris






Écrits d'Élaine Audet



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Sociologue et militante humanitaire, Carol Mann revient de l’Afghanistan où elle travaille sur le problème de la surmortalité maternelle désastreuse dans ce pays, même sept ans après le départ des Talibans. C’est un problème certes reconnu, mais que les médias ignorent, que les grandes agences humanitaires négligent et qu’il faudrait remettre, à son avis, au centre des préoccupations féministes.

L’Afghanistan détient deux records mondiaux des plus remarquables à notre époque. La province du Helmand, au sud du pays et actuellement aux mains des Talibans, est à elle seule en passe de devenir le premier producteur mondial d’opium (92% de l’héroïne mondiale), cultivant plus de drogues que la Colombie ou le Myanmar entiers (1).

Une autre province plus au nord-est du pays, qui faisait partie du fief de Massoud et province leader dans le commerce des drogues à l’époque des Talibans, il y a une quinzaine d’années, détient un record plus sinistre encore et plus méconnu. La région du Badakhshan totalise 6 500 décès maternels pour 100 000 naissances, ce qui constitue le chiffre le plus élevé jamais enregistré. Selon les statistiques les plus récentes de l’OMS (2), l’UNICEF et l’UNPFA, le taux de mortalité maternelle du reste de l’Afghanistan est le deuxième plus élevé du monde, après celui du Sierra Leone : il atteint 1 800 morts pour 100 000 naissances.

Soixante-quinze pour cent (75%) des nouveaux-nés survivant meurent à leur tour, à cause du manque d’alimentation, de chaleur et de soins. En moyenne, une femme enceinte a une chance sur huit de mourir (3), généralement pour des causes évitables, et il est vraisemblable que plus de la moitié d’entre elles n’aura pas atteint l’âge de seize ans. On ne le saura jamais puisque ces morts ne sont pas comptabilisées, pas plus que ces existences fluettes et brisées. Les chiffres restent sans doute en deçà de la réalité. Il faut ajouter que la mortalité infantile dans ce pays est presque aussi effrayante, mais l’État commence à la prendre au sérieux, contrairement à ce qui se passe pour les femmes.

Où en est l’aide ?

Les médias, les agences d’aide et le discours officiel n’ont cessé d’accuser les Talibans pour tout ce qui va mal, mais cela fera bientôt sept ans qu’ils ne sont plus au pouvoir. Que s’est-il donc passé ? À Kaboul et à Herat, partout des téléphones portables, un breuvage nommé Afghan Cola, ingurgité par le Président lui-même, ça et là un distributeur de dollars et d’afghanis, des 4 X 4, des cinq étoiles, des banques privées rutilantes, des superettes avec air conditionné, même un golf, en gros tout le packaging de la reconstruction à l’américaine.

A l’arrière-plan, les laboratoires d’opium installés depuis deux ans ouvertement à l’intérieur du pays. Ils sont vraiment la moelle épinière financière de ce pays, contrôlant la quasi-totalité, non seulement de la production, mais aussi du commerce de l’héroïne sur la planète. Dans ce pays où la misère est extrême, il y circule sans doute parmi les sommes d’argent les plus vertigineuses sur terre. Pas un seul centime, pas un seul afghani de cette manne ne profite au peuple afghan. La richesse incommensurable côtoie la plus sordide pauvreté, séparée par une muraille aussi opaque qu’étanche.

En dépit des millions déversés en Afghanistan, l’importance des programmes d’aide, de la construction de structures sanitaires et la formation de sages-femmes et personnel médical, les tendances ont très peu évolué, à l’exception des naissances dans les grands centres urbains, en particulier Kaboul, et qui ne constituent qu’une minorité du nombre total des naissances. La formation de personnel qualifié n’a pas eu les résultats escomptés. Comme me l’a avoué un médecin : « Une sage-femme compétente préfère être au chômage à Kaboul que perdue dans un trou lointain ». Mais c’est que, justement, la majeure partie de l’Afghanistan est composée de ‘trous perdus’, tel le Badakhshan, où le moindre village est à un jour de marche à travers la montagne.

On finit par se demander pourquoi ni le gouvernement afghan, ni les agences dites humanitaires n’ont jamais fait de ce fléau leur priorité Numéro Un. De plus, aucune agence gouvernementale ni non gouvernementale n’a tenté d’élaborer une politique de sensibilisation publique continue par l’entremise des médias et des institutions sanitaires et scolaires. Cette indifférence est véritablement criminelle. Bien entendu, on a vite fait d’accuser les détournements d’aide humanitaire, mais jamais les caïds afghans de l’héroïne n’ont-ils été mis en cause. Il est vrai qu’une partie d’entre eux dirige, si l’on peut dire, ce pays et ils profitent de l’immunité que leur poste élévé leur confère.

La discrimination au coeur du problème

Au coeur de toutes ces pratiques se trouve la discrimination fondée sur le genre, il faut le dire, le redire, le crier sur les toits. Celle-ci commence dès la naissance. La raison, souvent oubliée, est bien simple. Un garçon est destiné à soutenir ses parents et ses proches toute sa vie durant. Il représente donc un investissement à long terme tandis qu’une fille partira à la puberté, sinon avant, chez d’autres. Selon des dictons populaires, il ne sert à rien d’engraisser la propriété d’autrui. Seul le plein emploi pour hommes et femmes avec une retraite assurée pourra changer la donne. On en est loin en Afghanistan puisque la notion même d’État est quasiment inexistante. Il en fut longtemps de même dans toute la zone méditerranéenne, et il reste bien des vestiges de ce type de comportement.

Une lecture des statistiques les plus récentes de l’OMS indique que la mortalité maternelle demeure aujourd’hui encore la première cause de décès en Afghanistan, dépassant de loin toute autre condition. Les rapports font allusion aux pratiques culturelles traditionnelles, sans jamais élaborer : c’est ici que se situe un axe majeur pour la compréhension de la problématique de la surmortalité maternelle en Afghanistan. Ces pratiques, nullement statiques, s’intègrent à une situation économique désastreuse, une sécheresse chronique, une toxicomanie en hausse, l’arrivée massive et incontrôlée de médicaments mal administrés.

L’absence de prise en compte d’une réalité sociale (le secret, l’honneur familial, l’acceptation de la violence, la prérogative masculine etc.) ne permet pas la collecte de données selon des critères uniquement numériques. Prenons deux exemples, d’abord celui des accouchements précoces qui ne sont pas répertoriés par les statistiques, puis le problème de l’inégalité alimentaire.

Accoucher à quatorze ans

Les chiffres relevés dans toutes les statistiques officielles sont d’emblée faussés dans les comparaisons des taux de mortalité par sexe, puisque ces statistiques couvrent la période allant de quinze ans à soixante : entre autres, elle ne prend pas en considération la mortalité maternelle qui concerne les jeunes filles âgées de douze à quinze ans et qui représentent un pourcentage non négligeable. Selon le Ministère des Affaires féminines à Kaboul et des ONG, dont le rapport de Medica Mondiale de 2004, plus de 60% des mariages ont lieu avant l’âge minimum de 16 ans, puisque les unions peuvent être simplement scellées par le père ou le grand-père et donc nullement enregistrées (4).

De plus, un nombre croissant de mariages ont lieu pour régler des contentieux entre familles, très souvent des dettes de cultivateurs de pavot, et ce sont fréquemment des mariages qui concernent des fillettes : sur 500 mariages répertoriés dans cette catégorie lors d’une enquête, selon l’Afghan Indépendant Human Rights Commission (AIHRC), 90% des filles avaient moins de 14 ans (5). Les mariages sont généralement consommés, que les filles soient pubères ou non. Cette façon de résoudre les contentieux s’intègre dans l’ancien système d’échange social nommé ‘Badal’, ce qui confère une légitimation frauduleuse à ceux qui s’y livrent, même si en général, la société environnante n’approuve pas de ces unions. Bien entendu, en Afghanistan, chacun connaît au moins un cas de ce genre, mais on se garde bien d’en parler tout haut et jamais les médias n’en font état. Sans doute est-ce trop banal pour mériter qu’on s’y attarde…

L’inégalité alimentaire

Dans la société afghane, l’inégalité de traitement des filles et des garçons débute dès leur naissance. Le garçon, toujours préféré et conférant un statut à la nouvelle mère auprès de sa belle-famille chez qui elle vit, est toujours mieux nourri, cajolé et soigné. C’est ainsi qu’à l’hôpital français pour enfants à Kaboul, les patients sont surtout des petits garçons. C’est à eux qu’on réserve la viande, les meilleurs aliments, alors que les fillettes doivent se contenter de restes.

À cela s’ajoutent les restes dilués de la tradition ayurvédique gouvernant les aliments dits ‘chauds’ et ‘froids’ appropriés pour les sexes différents, qui font en sorte que les filles et les femmes sont exposées à d’énormes carences en protéines et en calcium. De plus, lors de la grossesse, les femmes ne mangent guère plus et même adaptent leur régime en fonction du garçon qu’elles espèrent concevoir. Ces données vérifiables dans presque toutes les communautés rurales n’ont jamais été documentées comme pouvant contribuer à des accouchements difficiles, voire mortels.

Ces deux exemples résument toute la gamme des problèmes à étudier et à exposer. En général, le personnel occidental des agences humanitaires n’en est presque jamais conscient, alors que ces pratiques appartiennent au non-dit que tout le personnel afghan de ces agences reconnaît, du moins tacitement. J’ai pu le constater lors de rendez-vous avec diverses instances sanitaires à Kaboul. Les responsables occidentaux écarquillaient les yeux tandis que je leur expliquais tout cela, les Afghans derrière acquiescaient d’un signe de la tête. Sans doute y avait-il une gêne à en parler, craignaient-ils de ne pas paraître aussi modernes en révélant ces pratiques, ou pire encore, de trahir les leurs ? Car il y a une façade lisse à présenter aux Occidentaux et une distance salutaire à garder. C’est en me mêlant de tout ce qui ne me regarde pas, depuis des années, et en me faufilant discrètement dans les familles qui sont devenues les miennes pour observer, pour écouter, pour partager, enfin, que j’ai pu justement prendre la mesure du poids, que dis-je du joug de façons de faire qui continuent à anéantir les vies de jeunes femmes, mais aussi de leurs frères.

La tradition en cause ?

Il évident que la solution n’est pas (uniquement) de construire des hôpitaux et des centres de santé. Très souvent, les femmes n’ont même pas la permission des maris et des belles-mères de s’y rendre. Être examiné par un médecin étranger est trop souvent perçu comme un déshonneur pour la famille, donc même la mort de la parturiente paraît une solution plus honorable. Les cliniques qui soignent les femmes et enfants toxicomanes en Afghanistan rencontrent d’ailleurs le même problème : les hommes craignent qu’on les reconnaisse et par conséquent qu’on mette en cause la respectabilité de la famille. Alors mieux vaut continuer à se défoncer à la maison, ni vue, ni connue… (6)

Trente ans de guerre ont renforcé la misère de ce pays (pas pour tous, il faut le rappeler, en vue de l’envergure du commerce de l’héroïne). Il faut y ajouter le renforcement de l’Islam politique, allié à des pratiques juridiques pachtounes tribales qui réduisent encore plus le statut déjà restreint des femmes.

On ne peut réduire la situation au retour à un improbable Moyen Âge, tel que les médias populaires voudraient nous le faire croire. C’est plutôt le résultat paradoxal d’une modernité des plus réactionnaires, non pas le retour au passé ni l’expression d’une culture statique. Nous vivons dans une ère qui encourage à la fois toutes les formes de fondamentalisme religieux (musulman, chrétien, hindouiste, juif), ainsi que le capitalisme sauvage sur fond de montée d’une droite imbécile quasi-universelle. Modernité n’est plus synonyme de progrès social et de droits humains, les valeurs laïques et égalitaires succombent, jour après jour, assiégées de tout côté.

Je me suis hasardée sur un terrain miné, je le sais bien. Je vais sans doute m’attirer les foudres des relativistes culturels qui m’accuseront de faire de l’anti-islamisme primaire. Par réaction, justement, à la discrimination anti-musulmane dans les années récentes aux États-Unis depuis la destruction des tours jumelles, de nombreux ouvrages savants ont paru critiquant ceux et celles qui remettent en question des pratiques émanant de pays revendiquant, entre autres, la primauté de l’Islam.

Lila Abu-Lighod, dans un essai célèbre, pose la question : « Do Muslim women need saving ? ». Les femmes musulmanes ont-elles besoin d’être sauvées ? (par nous autres, féministes non-musulmanes, on s’entend). Certes, on ne peut qu’en convenir devant l’importance de la diversité et le droit aux alternatives au problématique modèle européen stéréotypé omniprésent.

Cependant, je refuse de cautionner la moindre tolérance devant ce qui est réellement inacceptable, où que ce soit, ce que nous (les féministes, les bien-pensantes, les emmerdeuses de salon, même les féministes islamistes) sommes en train de faire en Afghanistan. La diversité autorise-t-elle des morts aussi brutales, une violence aussi insensée contre des fillettes simplement parce qu’une prétendue tradition culturelle ou religieuse livrerait leur corps d’enfant à une union sexuelle ? Le respect de l’espace privé et le rejet d’une offre occidentale jugée néo-coloniale légitimeraient-ils l’interdiction d’accéder à une aide médicale pendant un accouchement ?

Le monde s’est dressé contre les Talibans (une fois que l’Occident ait été frappé directement, non pas avant, on s’entend), mais aujourd’hui on tait la mortalité maternelle catastrophique. Il est grand temps de la mettre au centre de nos préoccupations, parce que peu à peu, ce sera le droit à la santé de toutes les femmes (et pas uniquement celles des mères) qui sera menacée, au profit d’une économie libérale sauvage et dévoratrice. Comme à Kaboul aujourd’hui et de plus en plus près de chez nous demain… À quand un regard critique féministe sur les pratiques de santé chez nous ? On y viendra sans doute, quand ce sera trop tard….

Note : Je tente de mon côté de mener une recherche anthropologique sur la santé féminine en Afghanistan, prenant en compte le contexte mouvant de la guerre, de la reconstruction, des trafics actuels. Les conclusions devraient servir à créer des campagnes de sensibilisation par les médias en conjonction avec les populations ciblées. Que toutes celles et ceux qui s’y intéressent de près ou de loin me contactent : courriel. Site : http://www.femaid.org. Autre : http://www.womeninwar.org.

Notes

1. UN World Drugs Report, 2007.
2. WHO : core health indicators.
3. UNICEF : Rapport sur l’action humanitaire 2008.
4. www.medicamondiale.org.
5. Cité par IRIN, UN, Office for the Coordination of Humanitarian Affairs AFGHANISTAN : "Child marriage still widespread", 13 juillet 2005.
6. Sara A. Carter (Contact), "World : Opium grips Afghanistan", Sunday, August 10, 2008, The Washington Times.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 10 septembre 2008


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Carol Mann, chercheure en sociologie et directrice de l’association ‘Women in War’ à Paris
femaid.org

Carol Mann, sociologue spécialisée dans la problématique du genre et conflit armé, directrice de l’association ‘Women in War’ à Paris.

Historienne, docteure en sociologue (EHESS), spécialiste de genre et conflits, chercheure associée au LEGS (Université de Paris 8), Carol Mann a créé deux ONG, l’une humanitaire www. femaid.org, l’autre womeninwar.org, destinée à l’étude de la condition féminine dans des situations de guerre actuelle. Elle a longuement séjourné en Afghanistan, Pakistan, Iran, R.D. Congo et en Bosnie pour ses recherches et ses projets humanitaires. Elle est l’auteure de La résistance des femmes de Sarajevo, Le Croquant, Paris 2014, Femmes afghanes en guerre, Le Croquant, Paris, 2010, et de Femmes dans la guerre 1914-1945, Pygmalion/Flammarion, Paris, 2010, ainsi que de nombreux articles. Elle collabore également à divers ouvrages et revues scientifiques. Rejoindre l’auteure sur Facebook à la page Women in War et sur Twitter .



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