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jeudi 25 septembre 2008

Attaques contre le CSF - Lise Ravary se trompe de cible

par Johanne St-Amour






Écrits d'Élaine Audet



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Mme Lise Ravary, directrice du magazine Châtelaine, condamne le Conseil du statut de la femme (CSF) et demande qu’on le supprime. Sur quelles bases fonde-t-elle ce projet de lynchage ?

Opinions de Mme Ravary

Mme Ravary qualifie l’avis du CSF intitulé Le sexe dans les médias : obstacle aux rapports égalitaires de « document pénible à lire, mal écrit, mal foutu, mal bâti, avec toutes sortes de références mélangées ». « De la bouillie pour les chats », conclut-elle, assez grossièrement. Elle qualifie de « pompeux » le Conseil du statut de la femme, sous prétexte que personne ne saurait représenter toutes les femmes, chacune étant individuelle. Elle présente le mandat du CSF comme étant de dicter au gouvernement une législation et donc d’obliger les médias, entre autres, à respecter des balises. On voudrait limiter leur liberté d’expression, les censurer.

À l’entendre, les publicités sexistes n’existent pratiquement plus et les « bondieuseries féministes » visent à empêcher les femmes de faire des « choses plaisantes » comme de s’intéresser à l’esthétique, à la cuisine, à la décoration, au magasinage, etc. On voudrait limiter leur vie sexuelle, brimer leur pouvoir de séduction – dont les empêcher de se maquiller et de s’habiller de façon sexy et provocante - en plus de jauger leurs fantasmes sexuels et de tuer leur érotisme. L’État va envahir votre chambre à coucher, votre lingerie et votre coffre à maquillage ! Et votre four à pain ! Elle affirme qu’il n’est pas de la responsabilité de l’État de promouvoir une sexualité égalitaire et libre de stéréotypes sexuels. Elle accuse les femmes d’entretenir une pensée magique face aux pouvoirs de l’État ; celui-ci devrait, selon elle, couper les vivres au CSF et reporter cet argent à l’entretien des routes et aux problèmes de santé.

Le terme « condition féminine » la fait se hérisser : cette expression ne serait justifiée que dans certains pays où les droits des femmes sont réellement brimés. « La condition des femmes à travers le monde ne nous touche pas », affirme-t-elle. Autrement dit, les problèmes des Québécoises et des femmes du reste du monde sont incomparables et ne sont pas interdépendants. Elle clame haut et fort que le Québec ne connaît pas d’inégalités entre les sexes – à preuve, une femme est aux commandes d’un parti d’opposition. Elle accuse les féministes de faire croire que la lutte aux stéréotypes est un échec total et que l’avancée des femmes est une régression : les féministes exagèrent, ces faits concernent peu le Québec.

L’hypersexualisation est un problème occidental, lance Mme Ravary, et la « bourgade » québécoise est bien naïve de vouloir se battre contre des empires milliardaires, comme L’Oréal, Johnson & Johnson et même Rodgers, son employeur. Quant au problème de la sexualisation de l’espace public, elle y oppose comme solution principale la responsabilité parentale.

Sa conclusion : supprimer le CSF, pour former « un Conseil du statut de la personne ». Selon elle, comme le prétendent les pires antiféministes, « il n’y a pas que les femmes qui ont des problèmes à l’accès à l’égalité des chances (sic), les gars, les immigrants, les jeunes (aussi). Les femmes reçoivent trop d’argent, il faut partager ».

Heureusement, le ridicule et la tromperie ne tuent pas.

Quelques éléments de réponse

Il faut dire à Mme Ravary que le CSF et les organismes féministes n’ont jamais prétendu parler au nom de toutes les femmes. Chacun a ou s’est donné un mandat particulier pour répondre aux différents besoins de différentes femmes, que ce soit à l’échelon local, régional, national ou même international. C’est une des raisons pour lesquelles la diversité des intervenant-e-s et des interventions est si riche ; elle empêche également la mainmise d’un groupe particulier sur la mouvance des femmes. Ces interventions rejoignent et aident non seulement des femmes, mais des enfants et des hommes. Par exemple, les études effectuées par des chercheur-e-s universitaires ou par des employées du CSF, visent la compréhension et l’analyse des facteurs sociaux qui entravent la liberté de l’ensemble des protagonistes, tout en démasquant ceux qui en accaparent les avantages.

« Pénible à lire » l’avis du CSF ? Ces études n’ont pas pour but de divertir leur auditoire : elles exigent des efforts de compréhension. Le dénigrement de l’avis du CSF auquel se livre Mme Ravary s’explique-t-il par une certaine incompétence ou par une intention malveillante d’aveugler les gens, notamment ses lectrices ? Et si les références de l’avis du CSF ne lui semblent pas convenir, que dire de ses billets qui ne s’appuient habituellement sur aucune documentation sérieuse ? De plus, ignore-t-elle que le féminisme québécois fait souvent l’envie des féministes d’autres pays, qui s’en inspirent dans leurs luttes ?

La responsabilité individuelle – et l’individualisme – constitue un alibi commode et constant chez quelques éditorialistes, ceux de la grande presse capitaliste, ainsi que chez les néo-libéraux, les adéquistes et certain-e-s chroniqueuses et chroniqueurs qui nous renvoient toujours à « la personne ». Tout le monde serait différent, chaque personne serait seule responsable de son avenir. On veut ainsi subtilement décourager la coopération, le regroupement et l’association des intérêts convergents, l’union faisant la force. On veut inciter chaque personne à se sentir l’unique responsable de son état et escamoter la responsabilité d’autres acteurs impliqués, ce qui exacerbe la culpabilité des unes et diminue l’implication et l’imputabilité des autres.

Dans le même esprit, il est devenu “tendance“ de condamner la prétendue « victimisation » à laquelle les femmes et les féministes se prêteraient. Ce discours idéologique renvoie encore une fois à la responsabilisation individuelle et unique et blâme sévèrement ceux et celles qui osent dénoncer les abus, les injustices, les préjudices. Surtout, il réussit à ramener toute situation où une personne est réellement victime à de la faiblesse personnelle. Si l’autonomie des femmes était autrefois davantage réprimée par une certaine mentalité politique, religieuse, patriarcale ou même par la force physique, aujourd’hui elle est en plus persiflée par une certaine critique qui abuse de son influence : en minimisant l’impact des réalités actuelles de la condition féminine et en se servant de leur popularité pour imposer leurs points de vue. N’oublions pas que leur tribune repose sur les intérêts financiers de leur éditeur.

Échelle de valeurs discutable

L’échelle des valeurs de Mme Ravary est également pour le moins discutable et elle se livre parfois à des attaques personnelles. Par exemple, l’apparence des personnes semble compter davantage pour elle que les valeurs qu’elles incarnent – n’a-t-elle pas écrit dernièrement que « ce n’est pas parce qu’on ne veut pas toutes avoir l’air de Françoise David qu’on n’est pas des féministes » ? L’apparence semble également primer au chapitre de l’estime personnelle ; sinon elle ne se vanterait pas de gérer un magazine qui, sur 300 pages, véhicule 150 pages de publicité destinée surtout à changer l’allure physique des femmes ! Elle dénonce la supposée utilisation d’une idéologie des années 1970 par certaines féministes, alors que plusieurs de ses raisonnements simplistes ont eux-mêmes pour effet de réduire tout débat à une polarisation femmes-hommes, féministe-féminine, etc. Le dénigrement, le simplisme et la facilité faussent, d’après moi, sa crédibilité.

Sa suggestion d’un melting-pot des « souffreteux et souffreteuses » comprenant les femmes, les jeunes, les hommes et les immigrants, tend à un amalgame des besoins prioritaires de chacun-e pour mieux museler les femmes. Ne sont-elles pas les privilégiées d’un budget trop faramineux, dit-elle ? On aura compris que le but ultime de sa suggestion est de justifier bientôt une défense des intérêts des garçons et des hommes. Je doute qu’elle insiste avec autant d’acharnement à fondre les budgets accordés aux immigrants, aux hommes, aux jeunes ou à d’autres groupes dans une cagnotte commune. Tant qu’à tenir de tels propos de droite, elle devrait être logique et réclamer du gouvernement fédéral qu’il cesse de subventionner les magazines comme le sien pour rivaliser avec leurs concurrents américains ? Deux millions par an à Rogers Communications, et on ne l’entend pas s’en plaindre…(1). L’assimilation des besoins et le nivellement des ressources finiront de noyer la cause des femmes.

Mme Ravary prétend que le CSF peut disparaître car il n’a plus de raisons d’être. Un instant ! Elle confond ses « rêves » et la réalité. Je comprends son empressement à franchir la ligne d’arrivée (toutes les féministes le désirent), mais il y a un itinéraire à parcourir, sans raccourcis ni réductions prématurés et injustifiés, d’autant plus que cet itinéraire est constamment semé d’imprévus et d’obstacles. Des freins souvent posés là par ceux qui voient leurs intérêts un tant soit peu menacés. Son coup d’arrêt au combat des femmes pour l’égalité – le prétexte qu’une femme, en l’occurrence Pauline Marois, est aux commandes d’un parti d’opposition – est plutôt chétif. Serait-ce à elle de décider quand les féministes doivent mettre fin à leurs actions ? Au moins est-elle conséquente avec elle-même puisqu’elle veut aussi décider du parcours et des obstacles à franchir. Ce dernier argument ne tient pas : n’oublions pas que lors de la course à la chefferie du Parti québécois en 2005, c’est un candidat masculin que réclamaient les membres – et notamment les péquistes masculins. Si Pauline Marois est revenue en grâce, c’est suite à la déconfiture de M. Boisclair. Ce qui n’enlève rien, au contraire, au colossal travail qu’elle effectue, malgré l’hostilité des grands médias.

À entendre Mme Ravary, la gravité des problématiques vécues par des femmes des pays non occidentaux justifierait une diminution des ressources ici. Il me semble qu’en minimisant ainsi les réalités des femmes occidentales, elle fausse le débat en jouant des femmes les unes contre les autres, culpabilisant celles qu’elle qualifie de « nanties » (selon ses critères) de s’occuper de ce qui les entrave et ignorant nos solidarités réelles. Si je poursuis son raisonnement, on ne devrait plus se préoccuper en Occident d’obésité, d’anorexie ou de boulimie, sous prétexte que des personnes meurent de faim dans d’autres pays ? On ne s’occuperait plus des femmes qui sont tuées au Québec, sous prétexte qu’on enterre des femmes vivantes dans d’autres pays, pour cause d’adultère selon leurs justiciers ? On ne dénoncerait pas le string qu’on fait porter ici à des fillettes sous prétexte que d’autres filles et femmes subissent ailleurs la censure vestimentaire ? Il vaut mieux penser aux pauvres des pays d’Afrique ou d’Asie plutôt que de lutter contre l’appauvrissement des femmes au Canada ? Cette hiérarchie des priorités est non fondée et surtout elle n’est basée sur aucune consultation, une force du mouvement féministe.

Et, bien sûr, l’argument récurrent de la sacro-sainte liberté individuelle, invoqué par Mme Ravary, néglige encore une fois un aspect crucial des questions, soit la force des mentalités, ici et ailleurs. Ne nous méprenons pas : la sexualisation de l’espace public en Occident constitue une mentalité aussi dévastatrice que la censure ailleurs. Et les saccages de la mondialisation affectent les droits des femmes dans tous les pays, le nôtre comme ceux du Tiers-Monde. Des exemples : la traite des femmes et l’esclavagisme, surtout sexuel, qui par son ampleur dépasse maintenant largement l’esclavagisme traditionnel des Noir-e-s ; la prostitution, la pornographie, la religion, le partage inéquitable des tâches domestiques, l’attribution des rôles, la discrimination économique.

Parlons pornographie

Mme Ravary écrit sur son blogue que le calendrier Molson – inspiré de la pornographie – « ne mènera pas au viol des petites filles dans les cours d’école ». Ses propos exagérés voilent, une fois de plus, l’ensemble des données. Des études américaines ont soulevé le fait que plusieurs criminels sexuels étaient des amateurs de pornographie. Tous les consommateurs de pornographie ne deviendront pas criminels, bien sûr, mais l’étendue des dommages causés par ce que j’appellerais « la sexualisation pornographique de l’espace public » est préoccupante. Un article extrait d’une récente étude de Richard Poulin, effectuée en collaboration avec Mélanie Claude, a justement pour titre « La mode hypersexualisée s’inspire de la pornographie ». Mme Ravary gagnerait à le lire au lieu d’invalider cette possibilité de but en blanc. La traite des femmes, la prostitution, la pornographie et même la religion – des facteurs universels inspirés d’une misogynie sans nom – me font personnellement beaucoup plus peur que l’ingérence de l’État dans le marketing de petits pots de crème revitalisante... Malheureusement, je crois que le traitement donné à ces sujets ne reflète pas l’ampleur des dégâts qu’ils causent à travers le monde et ici, notamment par le biais des médias.

En s’en remettant à la responsabilité parentale comme solution au comportement des jeunes en matière d’habillement ou d’exploration de l’Internet, Mme Ravary néglige tous les autres acteurs du problème de la sexualisation de l’espace public : la famille élargie, les voisin-e-s, les professeur-e-s, tous les travailleurs et les travailleuses de l’enseignement, tous les acteurs de la vie sociale et économique, tous les médias (dont la télévision et Internet) – qu’elle traite pratiquement en victimes des féministes ! - et surtout les publicistes, qui ont une responsabilité considérable. Comme le mentionne l’avis du CSF :

    La publicité est omniprésente, comme l’a fait remarquer la sociologue Francine Descarries. Elle affirme que chaque personne vivant en Amérique du Nord est exposée à quelque 1 500 à 2 500 messages publicitaires par jour. Dans une recherche réalisée pour le Conseil du statut de la femme, on dit : « Qu’on le veuille ou non, la publicité véhicule un message idéologique. Elle propose – voire impose – des définitions des individus, des groupes et des relations sociales. La publicité marque l’inconscient aussi bien que le conscient, forge autant les préjugés que les croyances. Ce qui désigne la publicité, selon la spécialiste des médias Jean Kilbourne, comme l’un des agents de socialisation les plus puissants de la société pour nous dire qui nous sommes, qui nous devrions être et comment trouver le bonheur. Ainsi, la publicité participe à la construction des genres féminin et masculin. » (C’est moi qui souligne).

Plutôt que d’agiter le spectre de la peur, du moralisme, de l’ingérence ou de la censure, Mme Ravary devrait cesser de nous priver de ce que nous espérons de son magazine : une couverture réaliste de ce que vivent les femmes. Qu’elle parle des femmes d’autres pays si elle le veut, mais qu’elle cesse de bousiller la lutte des femmes occidentales, et particulièrement celles des Québécoises, pour satisfaire ses intérêts personnels, ceux de son employeur ou d’autres intérêts déviés de la lutte pour l’égalité entre les femmes et les hommes.

Je comprends que, pour elle, il y a des batailles utiles, des batailles inutiles, des batailles perdues d’avance, des batailles qui suintent la moralité, des batailles urgentes et moins urgentes et que, ne voulant pas ou se sentant incapable de combattre les empires milliardaires qui nous exploitent, elle se soit jointe à eux. Mais d’autres personnes pensent et agissent autrement, sur tous les fronts. Elle dit parler au nom de ses lectrices, il serait intéressant alors que ces dernières sachent à quelle enseigne loge Mme Ravary, notamment quand elle dit être fière de « ne pas être de gauche et gentille ». Si elle était plus explicite sur ses motivations réelles, je doute profondément que la plupart de ses lectrices la suivent dans sa démarche actuelle.

À travers la condamnation de l’avis du CSF et du CSF lui-même, ainsi que sa critique sévère du mouvement féministe, on a l’impression que Mme Ravary veut imposer son agenda au mouvement féministe. En tant que lectrice de Châtelaine, je vais continuer à me rabattre sur ses recettes de cuisine car je trouve ses analyses plutôt médiocres et vides. Je lui suggère de revoir ses dossiers, surtout si elle envisage un jour de faire le saut en politique.

Note

1. Chiffres de Patrimoine canadien.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 21 septembre 2008

Lire aussi

  • Lettre à la ministre St-Pierre - Ne laissez pas l’ignorance saper les acquis des femmes du Québec, par Micheline Carrier et Élaine Audet. On peut signer la lettre en ligne en moins d’une minute. Plusieurs autres liens sur le même sujet.

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    Johanne St-Amour

    L’auteure a étudié et travaillé dans le domaine social et dans celui de la santé.



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