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février 2003

Abolir la prostitution

par Marie-Victoire Louis, chercheuse au CNRS






Écrits d'Élaine Audet



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Le système prostitutionnel est indigne. Il doit être aboli.

Il est indigne car il légitime le système de domination qui considère comme normal que le sexe de certains êtres humains soit un territoire de leur corps étranger à eux-mêmes.

Il est indigne car il confère à certains êtres humains - potentiellement, nous tous et toutes - le droit de pénétrer le sexe d’autres êtres humains et/ou de décider de l’usage qu’ils entendent en faire.

Il est indigne car il transforme certains êtres humains en personnes corvéables à merci.

Il est indigne car il fonde le droit de tirer profit des revenus de l’exploitation de la prostitution d’êtres humains.

Il est indigne car il transforme le sexe en objet légitime du marché.

Il est indigne car il tient pour acquis que certains êtres humains seraient non pas une fin en eux-mêmes, mais des moyens pour d’autres.

Il est indigne car il entérine le principe selon lequel certains êtres humains sont aliénables.

Il doit être aboli car les droits de la personne humaine sont " un " ou ne sont pas.

Il doit être aboli car si nous entérinons ce droit-aux-prostitué(e)s, lui même indissociable du droit à vivre des revenus de ce " marché ", nous nous condamnons tous à devenir un produit marchand. Tant il est vrai que le propre du système prostitutionnel est de n’avoir ni frontière, ni limite.

Il doit être aboli car aucune société ne peut se fonder sur la permanence d’une telle barbarie, sauf à considérer qu’elle n’est pas seulement le passé mais aussi l’avenir de l’humanité.

Il doit être aboli car il constitue la pierre de touche du système patriarcal, hétéro et homosexuel. Et qu’il est plus que temps que cesse cette histoire dévastatrice, dont nous les femmes avons, dans l’histoire, payé un prix si élevé.

Il doit être aboli car aucune liberté n’est pensable tant qu’institutionnellement une seule personne peut en droit être aliénée. Toute référence à la " liberté " des personnes prostituées est donc une caution du système prostitutionnel.

C’est donc d’abord et avant tout, fièrement, sur le terrain de l’éthique et de la morale que les abolitionnistes doivent politiquement s’affirmer.

Ils doivent renvoyer ceux et celles qui contestent les fondements de l’abolitionnisme à leur vraie place, celle de la défense des intérêts du proxénétisme et des clients et dévoiler leur absence de position morale pour ce qu’elle est : l’expression de l’avant-garde des intérêts conjugués du patriarcat et du libéralisme.

Par ailleurs, comment engager une telle lutte ? D’abord en mesurant la gravité de la situation. Car toutes les institutions internationales (ONU, BIT notamment) mais aussi européennes ont d’ores et déjà abandonné le principe même de la lutte contre le système prostitutionnel. Elles ont abandonné toute référence à la convention abolitionniste du 2 décembre 1949 "pour la répression de la traite des êtres humains et l’exploitation de la prostitution d’autrui", seul texte de droit international qui porte un jugement éthique sur la prostitution (préambule), pose la condamnation formelle de certaines manifestations du proxénétisme (articles 1er à 4), fait de la "traite des êtres humains" un accompagnement de la prostitution (préambule) et - partiellement et insuffisamment - reconnaît que les personnes prostituées sont " les victimes " (article 16) de ce système. Ces institutions ne sont donc plus liées par la condamnation morale et politique de la prostitution, ni par le principe de la pénalisation du proxénétisme. Elles ont alors pu transformer les personnes prostituées, qui en sont les "victimes", en "actrices" du système. Et elles ont enfin fait de la question de la " traite " - c’est-à-dire du passage des frontières - leur seule politique, sans pour autant d’ailleurs conférer aucun droit aux victimes de ladite "traite".

Nous sommes donc entrés, au XXIe siècle, dans un monde qui a remis en cause un siècle de luttes pour la reconnaissance "de la dignité et de la valeur de la personne humaine" (préambule), un monde dans lequel les Etats reconnaissent le droit pour une personne ou un groupe de personnes de vivre des revenus procurés par l’usage public du sexe, exception faite de l’appartenance à la "criminalité transnationale organisée".

Comment fonder les principes de cette lutte pour l’abolition du système ? Nous devons rétablir la filiation historique de l’abolitionnisme avec les luttes pour l’abolition du système esclavagiste.

Nous devons reposer la convention du 2 décembre 1949 au coeur de ce projet, la réinscrire dans la modernité, et récuser toutes les politiques qui l’ont considérée comme " inappropriée ", comme l’a notamment fait le Parlement européen le 19 mai 2000.

Nous devons affirmer sans ambiguité que les personnes prostituées, sans distinction aucune, sont victimes du système prostitutionnel, au même titre que toutes les femmes le sont du patriarcat. Toute référence au fait qu’elles " se livre(raie)nt à la prostitution " - les rendant ainsi responsables de leur statut - et toute pénalisation les visant doivent être supprimées de notre droit. Les personnes prostituées doivent donc être réintégrées non pas dans le droit dit " universel ", mais libérées du droit proxénète patriarcal qui, depuis des siècles, a légitimé ce système prostitutionnel.

Un abolitionnisme moderne doit lutter pour un monde qui pénalisera le principe même du proxénétisme et non plus seulement, comme c’est le cas aujourd’hui, de manière fort limitée, certaines modalités de l’" exploitation de la prostitution ". Un abolitionnisme moderne doit mettre un terme au droit - jamais aboli - de l’homme-aux-prostituées. Un abolitionnisme moderne doit lier la lutte contre le système prostitutionnel et la lutte contre la pornographie, qui n’en est que le cache-sexe.

Un abolitionnisme moderne doit enquêter, s’inquiéter, dénoncer la très profonde pénétration des milieux proxénètes dans la presse, la culture, la politique, l’économie et nombre d’ONG.

Un abolitionnisme moderne doit enfin dénoncer sans concession celles et ceux qui ont osé poser comme nouveau paradigme de notre société, un monstrueux " droit à se prostituer ", préfigurant ainsi un monde où l’on reconnaîtrait de nouveaux " droits " à être dominé(e), violé(e), humilié(e), battu(e), exploité(e), esclavagisé(e), assassinée(e), qui sont autant de composantes et de manifestations du système prostitutionnel.

Paru dans L’Humanité, le 20 février 2003

Mis en ligne sur Sisyphe le 23 février 2003


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Marie-Victoire Louis, chercheuse au CNRS
http://www.marievictoirelouis.net/

Sociologue et chercheuse féministe, Marie-Victoire Louis est chargée de recherche au CNRS, Centre d’analyse et d’intervention sociologiques
et Fondatrice de l’Association AVFT, l’Association Européenne contre les Violences faites aux Femmes au travail. Site de Marie-Victoire Louis.



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