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vendredi 18 février 2011

Annette Savoie - Portrait d’une Québécoise debout

par Marie Savoie, collaboratrice de Sisyphe






Écrits d'Élaine Audet



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Annette, ma mère, a toujours été une citoyenne du monde. Sa conscience sociale est une de ses caractéristiques les plus profondes.

À 98 ans, elle est encore remplie d’idées, de projets et de passion. Féministe de toujours, souverainiste de la première heure, elle continue à suivre tous les jours l’actualité du Québec et les événements qui secouent la planète.

Elle a encore soif de savoir, de vivre et de comprendre.

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Marie et Annette Savoie, janvier 2009

C’est peut-être là le secret de sa santé et de sa surprenante vitalité. « Jamais, dans mes rêves les plus fous, je n’aurais imaginé vivre aussi longtemps », me confiait-elle récemment.

Et elle a encore soif de justice. Car elle est aussi indignée par l’exploitation des faibles aujourd’hui qu’elle l’était à vingt ans.

Quand quelqu’un évoque devant elle le « bon vieux temps », elle réplique que « le bon vieux temps n’était pas bon pour les femmes ».

Cette femme atypique pour son époque a toujours pris parti pour les opprimé-es, les humilié-es, les exploité-es, les oublié-es, les violenté-es, les condamné-es.

Toute sa vie s’explique peut-être par certains événements marquants de son enfance.

Née sur une ferme en Beauce, elle perd son père à cinq ans. Avec sa mère et ses frères et soeurs, elle connaîtra la précarité, presque la pauvreté, mais pas la misère. Devenue veuve, sa mère doit vendre la terre et aller habiter avec ses sept enfants chez différents parents, avant d’ouvrir un petit commerce pour subvenir aux besoins de la famille. Annette la verra passer des nuits à tricoter des mitaines pour les vendre quelques sous. Elle verra sur le visage de cette femme vaillante l’inquiétude d’éternels soucis d’argent.

Elle en gardera à jamais une compassion empreinte de respect pour les personnes aux prises avec l’insécurité financière.

Malheureusement, comme bien d’autres enfants d’hier et d’aujourd’hui, elle sera victime d’abus sexuels qu’elle ne révèlera à personne. L’expérience lui laissera une profonde blessure à l’âme et un sentiment de révolte devant l’exploitation sexuelle des femmes et des enfants.

Elle choisit dès lors son camp. Elle sera toujours du côté des faibles, des plus vulnérables. C’est à les défendre que, pendant toute sa vie, elle consacrera sa formidable énergie et sa volonté de fer.

À 17 ans, elle devient institutrice rurale, mais ayant constaté qu’une secrétaire gagne deux fois plus, elle décide de devenir sténodactylo et d’acquérir par ses propres moyens les compétences requises.

Au début de la vingtaine, elle vit un autre événement qui aura un effet déterminant sur sa vie.

Elle est alors secrétaire au ministère de l’Agriculture, à Québec, et remet tout ce qu’elle gagne à sa mère. Mais c’est la Dépression et sa mère n’arrive pas à joindre les deux bouts. Annette sollicite un entretien avec Adélard Godbout, ministre de l’Agriculture à l’époque, pour demander une augmentation de salaire. Elle explique qu’elle est le seul soutien de sa mère et de ses frères et soeurs, et que son salaire ne suffit pas. Elle garde, encore aujourd’hui, un souvenir cuisant de la réponse de Godbout : « Mademoiselle, vous avez le salaire le plus élevé que l’on puisse donner à une femme ». Devant cette fin de non-recevoir, elle explique qu’elle a un jeune frère sans emploi et demande si elle peut démissionner en sa faveur, ce qui se faisait souvent à l’époque, vu la rareté des emplois. Godbout accepte et son frère entre au gouvernement comme messager. Elle se rappelle que la différence entre le salaire de son frère et son salaire à elle équivalait à un an de loyer.

Évoquant cet entretien avec Adélard Godbout (qui deviendra par la suite premier ministre du Québec et accordera le droit de vote aux femmes en 1940), elle dit : « Je suis devenue féministe ce jour-là ».
Par la suite, elle a constaté que ce système des deux poids, deux mesures pour les hommes et les femmes ne s’appliquait pas seulement dans le domaine salarial. Les règles de l’époque en matière de sexualité étaient impitoyables pour les femmes. Cette société qui professait sa vénération pour la maternité traitait pourtant les « filles-mères » avec une cruauté sans nom. La mère célibataire était montrée du doigt et mise au ban de la société. Le père, lui, n’était jamais inquiété.

Peu avant le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale, Annette épouse un homme généreux, libre penseur et anticlérical. Avant le mariage, ils cohabitent dans le secret le plus complet, car si cela se sait, ils risquent tous deux d’être congédiés pour « immoralité ». Il fallait avoir une indépendance d’esprit extraordinaire pour faire vie commune avec celui qui deviendrait mon père, pendant les années trente, dans un Québec totalement asservi à l’Église catholique et au gouvernement Duplessis. Plus tard, elle conseillera à ses enfants de cohabiter avec l’élu-e de leur coeur avant de l’épouser.

Une anecdote de mon adolescence me revient à l’esprit et illustre l’indépendance d’esprit peu commune de ma mère. Connaissant bien ses convictions féministes, je lui demande un jour comment elle peut endurer les sermons misogynes du curé quand elle va à l’église. « Je fais affaire avec Dieu, pas avec les intermédiaires », m’avait-elle répondu.

Mes parents passeront presqu’un demi-siècle ensemble. Ils élèveront et feront instruire six enfants au prix d’énormes sacrifices. Après des années ponctuées de déménagements aux quatre coins du Québec, ils s’établiront pour de bon dans la région de Montréal.

Une bâtisseuse

C’est là que se révèlera un autre trait essentiel de ma mère : sa nature de bâtisseuse. Tout en éduquant ses enfants puis en travaillant à plein temps, elle se lance avec ardeur dans une multitude de projets, dans cette petite ville où tout est à faire. Elle fonde une association de bienfaisance pour les enfants et les familles de l’endroit. Elle organise d’innombrables activités culturelles et récréatives pour amasser des fonds. Avec un groupe de collègues, elle fonde la première caisse d’économie dans une commission scolaire du Québec. Elle organise avec beaucoup de succès des levées de fonds pour la Croix-Rouge.

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Annette Savoie à l’écriture de ses Mémoires

Son dernier grand projet sera la création d’une bibliothèque municipale. Toujours bénévolement, elle s’y consacrera corps et âme et se battra pendant des années pour arracher les subventions nécessaires. Déterminée à convaincre un conseil municipal réticent, elle fera valoir que les bibliothèques publiques aplanissent les inégalités sociales en permettant à tous et toutes, mêmes aux enfants des familles les plus démunies, d’avoir accès aux connaissances et à la culture.

Dans un livre qu’elle rédige pour relater la genèse ardue de cette bibliothèque, elle insère un message à l’intention de ses enfants : « J’ai mené beaucoup de croisades dans ma vie et j’en suis fière ».

Persuadée que l’autonomie est la meilleure politique, elle donne publiquement son appui au camp du Oui lors du premier référendum de 1980. Elle a 70 ans.

Voilà quelques années, elle a décidé de s’initier à l’informatique. « Je ne mourrai pas sans avoir apprivoisé cette bête », nous dit-elle. À 94 ans, elle achète un ordinateur dernier cri et apprend peu à peu à s’en servir. Un jour, je reçois un message électronique d’elle : « Mon premier courriel. Une page d’histoire ! ».

Depuis, elle s’est mise à l’écriture de ses mémoires. Le récit de sa vie est entremêlé de réflexions sur presque un siècle d’histoire du Québec et sur l’évolution des femmes. Sur un plan plus intime, c’est un cadeau qu’elle veut offrir à ses enfants. « Vous saurez tout de moi », nous a-t-elle confié.

Malgré le poids des années, ma mère n’a rien perdu de ses idéaux, de sa lucidité ni de la force de ses convictions. C’est indéniablement une maîtresse femme qui commande l’admiration. Mais c’est aussi un antidote à tous les préjugés sur la vieillesse.

- Lire aussi : "Annette Savoie - 100 ans et fière d’être féministe."

- Voir l’entrevue d’Annette Savoie au Téléjournal de Radio-Canada, le 20 février 2011

Mis en ligne sur Sisyphe, le 4 mars 2009


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Marie Savoie, collaboratrice de Sisyphe



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